‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 6 sur 142 · LES VIERGES DE VERDUN · texte numérisé non relu

LES VIERGES DE VERDUN

"Le prêtre portera l'étole blanche et noire Lorsque les saints flambeaux pour vous s'allumeront; Kt de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d'ivoire, Les jeunes filles pleureront.

A. Guiraud.

Pourquoi m'apportez-vous nia lyre ,

Spectres légers? — que voulez-Tons?

Fantastiques beautés, ce lugubre sourire

M'annonce-til votre courroux?

Sur tos écharpes éclatantes Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant? Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes ,

Et ces roses teintes de sang?

Retirez-vous : rentrez dans les sombres abimes... Ah ! que me montrez-vous?., quels sont ces trois tombeaux ? Quel est ce char affreux, surchargé de victimes? Quels sont ces meurtriers couverts d'impurs lambeaux? J'entends des chants de mort; j'entends des cris de fête.

Cachez-moi le char qui s'arrête!...

Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; — J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez,

Qu'il ait rejailli sur ma tête?

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord?

Ce sang... je n'en suis point coupable !

10 LKS VIERGES DR VERDIW.

Fuyez, Vierges; fuyez, famille déplorable...

Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas enror! Qu'exigez- vous de moi? J'ai pleuré vos misères : Dois-je donc expier les crimes de mes pères?

Pourquoi troublez-\ous mon repos?

Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ? Demandez->ous des chants à ma voix innocent*',

Et des remords à \os bourreaux ?

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes ,

Siège le sombre tribunal.

L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes

S'agitent d'un rire infernal.

C'est Tainville : on le voit, au nom de la patrie, Convier aux forfaits cette horde flétrie

D'assassins, juges à leur tour;

Le besoin du sang le tourmente ; , Et sa voix homicide à la hache fumante

Désigne les têtes du jour.

11 parle : — ses licteurs vers l'enceinte fatale Traînent les malheureux que sa fureur signale; Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas; Et trois vierges , de grâce et de pudeur parées ,

De leurs compagnes entourées ,

Paraissent parmi les soldats.

Le peuple, qui se tait, frémit de son silence : 11 plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs ,

Et repose sur l'innocence Ses regards, las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés , lâchement accusées , Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers, Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,

Rendu les monstres aux enfers !

Que faisaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prêtait au >il couteau le secours de l'épée;

Ils sauraient ces bourreaux qui souillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire , Voyait Moreau monter au char de la victoire , Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères ,

Couvrant nos cyprès de lauriers, Vers Paris lentement reportaient leurs bannières , Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.

Verdun , premier rempart de la France opprimée , D'un roi libérateur crut saluer l'armée.

En Tain tonnaient d'horribles lois :

Verdun se revêtit de sa robe de fête , Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête

Au monarque vengeur des rois.

Alors, Vierges, vos mains (ce fut là votre crime'.) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.

Ah ! pareilles à la victime , La hache à vos regards se cachait sous des fleurs. Ce n'est pas tout : hélas ! sans chercher la vengeance , Quand nos bannis , bravant la mort et l'indigence , Combattaient nos tyrans encor mal affermis, Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères; Votre or a secouru ceux qui furent nos frères ,

Et n'étaient pas nos ennemis !

Quoi ! ce trait glorieux , qui trahit leur belle aine ,

Sera donc l'arrêt de leur mort !

Mais non, l'Accusateur, que leur aspect enflamme,

Tressaille d'un honteux transport. • Il veut, Vierges, au prix d'un affreux sacrifice, fcn taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ; Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. Du mépris qui le couvre acceptez le partage, Souillez-vous d'un forfait , l'infâme aréopage

Vous absoudra de vos vertus !

ftépbndeZ-moi , Vierges timides !

tyùi d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?

ï«? LKS V1KRGËS 1)K VERDLiW

Dites, qui lit rouler dans vos regards humides

Les pleurs généreux du courroux?

Je le vois a votre courage :

Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eut pas offert la honte en offrant son bienfait , Coupables de pitié pour des Français fidèles, Vous n'auriez pas voulu, de\ant des lois cruelles,

Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait : déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur.

Dans un muet murmure, étouffé par la crainte, Le peuple , qui l'écoute , exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures ,

O Vierges! encor quelques heures...

Ah! priez sans effroi, votre âme est sans remord.

Coupez ces longues chevelures , Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures, Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort!

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête,

Les anges vous rendront ces symboles touchants ;

Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête

Que les Vierges du ciel rediront dans leurs chants.

Nous verrez près de \ous, dans ces chœurs d'innocence,

Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance;

Cazotte, Elisabeth, si malheureuse en vain;

Kt Sombreuil , qui trahit par ses pâleurs soudaines

Le sang, glacé des morts circulant dans ses veines ;

Martyres, dont J'encens plaît au Martyr dhinï

Ici, devant mes jeux erraient des lueurs sombres;

Des visions troublaient mes sens épouvantés;

Les Spectres sur mon front balançaient dans les onibr*

De longs linceuls ensanglantés.

Les trois tombeaux, le char, les échafauds fuii"bres,

M' apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra daus la nuit des siècles révolus; Les Vierges avaient fui vers la naissante auroiv; Je me retrouvai seul, et je pleurais eiieon*

Quand ina hre ne chantait plus!

Octobre 181 H.

Page 1