‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 8 sur 142 · QU1BER0N · texte numérisé non relu

QU1BER0N

Et nos temps féconds en bienfaits , Soyez contents; lisez nos récentes histoires, Évoquez nos vertus , interrogez nos gloires ; —

Vous pourrez choisir des forfaits !

Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre Votre lyre de bronze, ô chantres des remords! Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre ,

Et venger la cause des morts.

Je voudrais , un moment , troublant l'impur Génie ,

Arrêter sa gloire impunie

Qu'on pousse à l'immortalité; Comme autrefois un Grec , malgré les vents rapides , Seul , retint de ses bras , de ses dents intrépides ,

L'esquif sur les mers emporté !

Quiberon vit jadis , sur son bord solitaire , Des Français assaillis s'apprêter à mourir , Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire,

Et les rangs désarmés s'ouvrir.

Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tète ;

L'autre accepta cette conquête ,

De leur traité gage inhumain :

Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole , Car devant les drapeaux , témoins de leur parole,

Tous deux s'étaient donné la main !

La phalange fidèle alors livra ses armes.

Ils marchaient : une armée environnait leurs pas ,

Et le peuple accourait , en répandant des larmes,

Voir ces preux, sauvés du trépas.

Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres;

Ce fut un vieux temple, sans prêtres,

Qui reçut ces vengeurs des rois; Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte*

Et pour se consoler, dans celle prison sainte

Leurs yeux en vain cherchaient la croix!

Tous prièrent ensemble, et d'une voix plaintive, Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux ; Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :

C'était lui qui mourait pour tous; C'était Sombreuil , leur chef : jeune et plein d'espérance ,

L'heure de son trépas s'avance ,

11 la salue avec ferveur.

Le supplice , entouré des apprêts funéraires , Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères

Expirer, semblable au Sauveur.

« Oh î cessez , disait-il , ces larmes , ces reproches , » Guerriers; votre salut prévient tant de douleurs! » Combien à votre mort vos amis et vos proches ,

» Hélas! auraient versé de pleurs!

» Je romps , avec vos fers , mes chaînes éphémères ;

» A vos épouses , à vos mères ,

» Conservez vos jours précieux. » On vous rendra la paix, la liberté, la vie; » Tout ce bonheur n'a rien que mon cœur vous envie;

» Vous , ne m'enviez pas les deux ! »

Le sinistre tambour sonna l'heure dernière ;

Les bourreaux étaient prêts : on vit Sombreuil partir.

La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère, —

Et le héros devint martyr.

L'exhortant de la voix et de son saint exemple ,

Un évêque , exilé du temple ,

Le suivit au funeste lieu ; Afin que le vainqueur vit, dans son camp rebelle, Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle ,

l'n prêtre fidèle à son Dieu.

1(1 QrifiKRON

Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire , Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil; Celui qui monte au ciel , brillant de tant de gloire,

N'a pas besoin de chants de deuil !

Bannis, on va vous rendre enfin une patrie;

Captifs , la liberté chérie

Se montre à vous dans l'avenir.

Oui , de vos longs malheurs chantez la fin prochaine; Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;

Chantez! votre exil va finir.

En effet, — des cachots la porte à grand bruit roule. In étendard paraît, qui flotte ensanglanté; Des chefs et des soldats l'environnent en foule,

En invoquant la Liberté !

« Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... »

Quelques-uns s'empressent de suivre

Les bourreaux devenus meilleurs; « Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance; » Nous nous reverrons tous , libres , dans notre France ! »

Ils devaient se revoir ailleurs.

Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières,

Arrive un sourd fracas, par l'écho répété :

C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,

Et qui remplissaient leur traité!

Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre;

Aucun d'eux ne savait comprendre

Qu'on pût se jouer des serments ; Ils disaient aux soldats : « Votre foi nous protège; >. Et pour toute réponse, un lugubre cortège

Les traîna sur des corps fumants!

Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore ; Tlélas! et pour mourir traversant la cité ,

Les crédules proscrits passaient , passaient encore ,

Aux yeux du peuple épouvanté!

Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire ,

A ses compagnons de martyre

Les malheurs qu'il avait soufferts ; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Regrettant seulement qu'il fallût un parjure

Pour les immoler dans les fers !

A coups multipliés la hache abat les chênes.

Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil , Égorge lentement le lion dont ses chaînes

Ont surpris le noble sommeil.

On massacra long-temps la tribu sans défense.

A leur mort assistait la France ,

Jouet des bourreaux triomphants ; Comme jadis , aux pieds des idoles impures, Tour à tour, une veuve, en de longues tortures,

Vit expirer ses sept enfants.

C'étaient là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante !

Le sombre Esprit du mal sourit en le créant;

Mais ce corps aux cent bras , fort de notre épouvante ,

En son sein portait son néant.

Le colosse de fer s'est dissous dans la fange.

L'Anarchie , alors que tout change ,

Pense voir ses œuvres durer; Mais ce Pygmalion , dans ses travaux frivoles , Ne peut donner la vie aux horribles idoles

Qu'il se fait pour les adorer.

On dit que de nos jours viennent , versant des larmes , Prier au champ fatal où ces preux sont tombés , Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes,

Et les vieillards lents et courbés.

Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence,

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