QU1BER0N
Et nos temps féconds en bienfaits , Soyez contents; lisez nos récentes histoires, Évoquez nos vertus , interrogez nos gloires ; —
Vous pourrez choisir des forfaits !
Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre Votre lyre de bronze, ô chantres des remords! Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre ,
Et venger la cause des morts.
Je voudrais , un moment , troublant l'impur Génie ,
Arrêter sa gloire impunie
Qu'on pousse à l'immortalité; Comme autrefois un Grec , malgré les vents rapides , Seul , retint de ses bras , de ses dents intrépides ,
L'esquif sur les mers emporté !
Quiberon vit jadis , sur son bord solitaire , Des Français assaillis s'apprêter à mourir , Puis, devant les deux chefs, l'airain fumant se taire,
Et les rangs désarmés s'ouvrir.
Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tète ;
L'autre accepta cette conquête ,
De leur traité gage inhumain :
Et nul guerrier ne crut sa promesse frivole , Car devant les drapeaux , témoins de leur parole,
Tous deux s'étaient donné la main !
La phalange fidèle alors livra ses armes.
Ils marchaient : une armée environnait leurs pas ,
Et le peuple accourait , en répandant des larmes,
Voir ces preux, sauvés du trépas.
Ils foulaient en vaincus les champs de leurs ancêtres;
Ce fut un vieux temple, sans prêtres,
Qui reçut ces vengeurs des rois; Mais l'humble autel manquait à la pieuse enceinte*
Et pour se consoler, dans celle prison sainte
Leurs yeux en vain cherchaient la croix!
Tous prièrent ensemble, et d'une voix plaintive, Tous, se frappant le sein, gémirent à genoux ; Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :
C'était lui qui mourait pour tous; C'était Sombreuil , leur chef : jeune et plein d'espérance ,
L'heure de son trépas s'avance ,
11 la salue avec ferveur.
Le supplice , entouré des apprêts funéraires , Est beau pour un chrétien qui, seul, va pour ses frères
Expirer, semblable au Sauveur.
« Oh î cessez , disait-il , ces larmes , ces reproches , » Guerriers; votre salut prévient tant de douleurs! » Combien à votre mort vos amis et vos proches ,
» Hélas! auraient versé de pleurs!
» Je romps , avec vos fers , mes chaînes éphémères ;
» A vos épouses , à vos mères ,
» Conservez vos jours précieux. » On vous rendra la paix, la liberté, la vie; » Tout ce bonheur n'a rien que mon cœur vous envie;
» Vous , ne m'enviez pas les deux ! »
Le sinistre tambour sonna l'heure dernière ;
Les bourreaux étaient prêts : on vit Sombreuil partir.
La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère, —
Et le héros devint martyr.
L'exhortant de la voix et de son saint exemple ,
Un évêque , exilé du temple ,
Le suivit au funeste lieu ; Afin que le vainqueur vit, dans son camp rebelle, Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle ,
l'n prêtre fidèle à son Dieu.
1(1 QrifiKRON
Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire , Bénissez le Seigneur, louez l'heureux Sombreuil; Celui qui monte au ciel , brillant de tant de gloire,
N'a pas besoin de chants de deuil !
Bannis, on va vous rendre enfin une patrie;
Captifs , la liberté chérie
Se montre à vous dans l'avenir.
Oui , de vos longs malheurs chantez la fin prochaine; Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;
Chantez! votre exil va finir.
En effet, — des cachots la porte à grand bruit roule. In étendard paraît, qui flotte ensanglanté; Des chefs et des soldats l'environnent en foule,
En invoquant la Liberté !
« Quoi ! disaient les captifs, déjà l'on nous délivre !... »
Quelques-uns s'empressent de suivre
Les bourreaux devenus meilleurs; « Adieu, leur criait-on, adieu, plus de souffrance; » Nous nous reverrons tous , libres , dans notre France ! »
Ils devaient se revoir ailleurs.
Bientôt, jusqu'aux prisons des captifs en prières,
Arrive un sourd fracas, par l'écho répété :
C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs frères,
Et qui remplissaient leur traité!
Sans troubler les proscrits, ce bruit vint les surprendre;
Aucun d'eux ne savait comprendre
Qu'on pût se jouer des serments ; Ils disaient aux soldats : « Votre foi nous protège; >. Et pour toute réponse, un lugubre cortège
Les traîna sur des corps fumants!
Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore ; Tlélas! et pour mourir traversant la cité ,
Les crédules proscrits passaient , passaient encore ,
Aux yeux du peuple épouvanté!
Chacun d'eux racontait, brûlant d'un saint délire ,
A ses compagnons de martyre
Les malheurs qu'il avait soufferts ; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Regrettant seulement qu'il fallût un parjure
Pour les immoler dans les fers !
A coups multipliés la hache abat les chênes.
Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil , Égorge lentement le lion dont ses chaînes
Ont surpris le noble sommeil.
On massacra long-temps la tribu sans défense.
A leur mort assistait la France ,
Jouet des bourreaux triomphants ; Comme jadis , aux pieds des idoles impures, Tour à tour, une veuve, en de longues tortures,
Vit expirer ses sept enfants.
C'étaient là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante !
Le sombre Esprit du mal sourit en le créant;
Mais ce corps aux cent bras , fort de notre épouvante ,
En son sein portait son néant.
Le colosse de fer s'est dissous dans la fange.
L'Anarchie , alors que tout change ,
Pense voir ses œuvres durer; Mais ce Pygmalion , dans ses travaux frivoles , Ne peut donner la vie aux horribles idoles
Qu'il se fait pour les adorer.
On dit que de nos jours viennent , versant des larmes , Prier au champ fatal où ces preux sont tombés , Les vierges, les soldats fiers de leurs jeunes armes,
Et les vieillards lents et courbés.
Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence,