‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 88 sur 142 · MON ENFANCE · texte numérisé non relu

MON ENFANCE

Mon envie admirait et le hussard rapide ,

Parant de gerbes d'or sa poitrine intrépide , i

Et le panache blanc des agiles lanciers,

Et les dragons , mêlant sur leur casque gépide

Le poil taché du tigre aux crias noirs des coursiers. i

Et j'accusais mon âge : — * Ah! dans une ombre obscure , » Grandir, vivre 1 laisser refroidir sans murmure ,

» Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils , » Qui dans un noir combat , sur l'acier d'une armure , » Coulerait à flots si vermeils ! »

Et j'invoquais la guerre , aux scènes effrayantes;

Je voyais en espoir, dans les plaines bruyantes ,

Avec mille rumeurs d'hommes et de chevaux ,

Secouant à la fois leurs ailes foudroyantes,

L'un sur l'autre à grands cris fondre deux camps rivaux.

J'entendais le son clair des tremblantes cymbales , Le roulement des chars , le sifflement des balles , Et de monceaux de morts semant leurs pas sanglants, Je voyais se heurter, au loin, par intervalles, Les escadrons étincelants!

Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie J'errai , je parcourus la terre avant la vie ; Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis M'écoutaient racontant, d'une bouche ravie, Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense , Et leur respect craintif étonnait mon enfance. Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger. Quand je balbutiais le nom chéri de France, Je faisais pâlir l'étranger.

Je visitai cette tle en noirs débris féconde , Plus tard , premier degré d'une chute profonde.

Le haut Genis , dont l'aigle aime tes rocs lointains , Entendit de son antre , où l'avalanche gronde , Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône. Je vis de l'Occident l'auguste Babylone , Rome , toujours vivante au fond de ses tombeaux -, Reine du monde encor sur un débris de trône , Avec une pourpre en lambeaux.

Puis Turin , puis Florence aux plaisirs toujours prête , Naple , aux bords embaumés , où le printemps s'arrête Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant, Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête, Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

L'Espagne m'acueillit, livrée à la conquête.

Je franchis le Bergare , où mugit la tempête ; De loin , pour un tombeau je pris l'Escurial; Et le triple aqueduc vit s'incliner ma tête Devant son front impérial.

Là , je voyais les feux des haltes militaires Noircir les murs croulants des villes solitaires ; La tente , de l'église envahissait le seuil ; Les rires des soldats, dans les saints monastères, Par Técho répétés semblaient des cris de deuil.

Je revins , rapportant de mes courses lointaines Comme un vague faisceau de lueurs incertaines. Je rêvais , comme si j'avais , durant mes jours * Rencontré sur mes pas les magiques fontaines Dont l'onde enivre pour toujours.

L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles) Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;

Irun , ses toits de bois ; Vittoria , ses tours ;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles,

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon àme échauffée, J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée; Et ma mère , en secret observant tous mes pas , Pleurait et souriait , disant : « c'est une fée » Qui lui parle et qu'on ne voit pas ! »

Orus!

Virgile.

11 est pour tout mortel , soit que, loin de l'envie, Un astre aux rayons purs illumine sa vie ; Soit qu'il suive à pas lents un cercle de douleurs, Et, regrettant quelque ombre à son amour ravie, Veille auprès de sa lampe , et répande des pleurs ;

11 est des jours de paix, d'ivresse et de mystère, Où notre cœur savoure un charme involontaire, Où l'air vibre, animé d'ineffables accords, Comme si l'àme heureuse entendait de la terre Le bruit vague et lointain de la cité des morts.

Souvent ici, domptant mes douleurs étouffées, Mon bonheur s'éleva comme un château de fées ,

Avec ses murs de nacre, aux mobiles couleurs, Ses tours, ses portes d'or, ses pièges, ses trophées, Et ses fruits merveilleux et ses magiques Heurs.

Puis soudain tout fuyait : sur d'informes décombres Tour à tour à mes yeux passaient de pâles ombres; D'un crêpe nébuleux le ciel était voilé , Et de spectres en deuil peuplant ces déserts sombres, Un tombeau dominait le palais écroulé.

Vallon! j'ai bien souvent laissé dans ta prairie, Comme une eau murmurante errer ma rêverie ; Je n'oublî rai jamais ces fugitifs instants; Ton souvenir sera, dans mon âme attendrie, Comme un son triste et doux qu'on écoute long-temps!

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