RODRIGUE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
C'était le huitième jour de la bataille ; l'armée de Rodrigue découragée fuyait devant les ennemis vainqueurs.
Rodrigue quitte son camp, sort de sa tente royale, seul, sans personne qui l'accompagne.
Son cheval fatigué pouvait à peine méurcher. Il s'avance au hasard, sans suivre aucune route.
Presque évanoui de fatigxie, dévoré par la faim et par la soif, le malheureux roi allait, si couvert de sang, qu'il en paraissait rouge comme un charbon ardent.
Ses armes sont faussées par les pierres qui les ont frappées ; le tranchant de son épée est dentelé comme une scie ; son casque déformé s'enfonce sur sa tête enflée par la douleur.
Il monte sur la plus haute colline, et de là il voit son armée détruite et débandée, ses étendards jetés sur la poussière ; aucun chef ne se montre au loin ; la terre est couverte du sang qui coule par ruisseaux. Il pleure et dit :
« Hier j'étais roi de toute l'Espagne, aujourd'hui je ne le suis pas d'une seule ville. Hier j'avais des \-illes et des châteaux, je n'en ai aucuns aujourd'hui. Hier j'avais des courtisans et des serviteurs, aujourd'hui je suis seul, je ne possède même pas une tour à créneaux ! Malheureuse l'heure, malheureux le jour où je suis né, et où j'héritai de ce grand empire que je devais perdre en un jour ! »
On voit du reste que les emprunts de l'auteur de ce recueil, et c'est un tort sans doute, se bornent à quelques détails reproduits dans cette strophe :
Hier j'avais des châteaux, j*avais de belles villes, Des grecques par milliers à vendre aux juifs serviles ; J'avais de grands harems et de grands arsenaux. Aujourd'hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste, Je fuis... De mon empire, hélas ! rien ne me reste. Allah ! je n'ai plus même une tour à créneaux !
M. Emile Deschamps, qui nous a fourni l'épigraphe de cette pièce, a dit dans sa belle traduction de cette belle romance :
Hier, j'avais douze armées, Vingt forteresses fermées.
Trente ports, trente arsenaux...
Aujourd'hui, pas une obole, Pas une lance espagnole, Pas une tour à créneaux !
La rencontre était inévitable. Au reste, M. Emile Deschamps est seul en droit de dire qu'il s'est inspiré de l'original espagnol, parce qu'en effet, indépendamment de la fidélité à tous les détails importants, il y a dans son œuvre inspiration et création. Il s'est emparé de la romance gothe, l'a remaniée, l'a refondue, et l'a jetée dans notre vers français, plus riche, plus variée dans ses formes, plus large, et en quelque sorte reciselée. Son Rodrigue pendant la bataille n'est pas la moindre parure de son beau recueil. {Note du manuscrit.)