LA CHAMELLE
La chamelle s'avance dans les sables de Thamed.
Elle est solide comme les planches d'un cercueil, quand je la yousse sur un sentier frayé, comme un manteau couvert de raies.
Elle dépasse les plus rapides, et rapidement son pied de derrière chasse son pied de devant.
Elle obéit à la voix de son conducteur, et, de sa queue épaisse, elle repousse les caresses violentes du chameau au poil roux ;
D'une queue qui semble une paire d'ailes d'aigle que l'on aurait attachées à l'os avec une alêne ;
D'une queue qui frappe tantôt le voyageur, tantôt une mamelle aride, tombante, ridée comme une outre.
Ses cuisses sont d'une chair compacte, pleines, et ressemblent aux portes élevées d'un château-fort.
Les vertèbres de son dos sont souples ; ses côtes ressemblent à des arcs solides.
Ses jambes se séparent quand elle court, comme les deux seaux que porte un homme du puits à sa tente.
Les traces des cordes sur ses flancs semblent des étangs desséchés et remplis de cailloux épars sur la terre aride.
Son crâne est dur comme l'enclume ; celui qui le touche croit toucher une lime.
Sa joue est blanche comme du papier de Damas, ses lèvres noirâtres comme du cuir d'Yémen, dont les courroies ne se rident point.
Enfin elle ressemble à un aqueduc, dont le constructeur grec a couvert de tuiles le sommet.
Ce morceau fait partie de la Moalîakat de Tarafa.
Tous les sept ans, avant l'islamisme, les poëtcs de l'Arabie concouraient en poésie, à une foire célèbre, dans un lieu nommé Occadh. La cassideh (chant) qui avait été jugée la meilleure obtenait l'honneur d'être suspendue aux murailles intérieures du temple de la Mecque ; on a conservé sept de ces poëmes ainsi couronnés. Moalîakat veut dire suspendue.