‹ Odes et balladesChapitre 31 sur 152 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Le temps, qui dérobe à la jeunesse ses années, m'en a déjà ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours s'écoulent à longs flots... Mais, quelle que soit mon intelligence, étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle sera toujours mesurée au but vers lequel m'entraîne le temps, me guide le ciel ; car j'userai sans cesse de moi-même sous l'œil de celui qui me donne ma tâche, de mon divin créateur.

MiLTON. Sonnets.

ODE PREMIÈRE

Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu.

II Cor., V.

Pourtant je m'étais dit : « Abritons mon navire. Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire. Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu I Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre à son chevet un vain reste d'armure. Et s'endort, vainqueur ou vaincu ! t>

Je ne demandais plus à la muse que j 'aime

Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême !

Le poëte avec joie au tombeau doit s'offrir ;

S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure.

Chacun lui dirait : « Voici l'heure !

Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir ? &

C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense ! C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense, Où le fils exilé rentre au sein paternel. Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète, La voix du trépassé, que nous croj'ons muette, A commencé l'hymne éternel I

Plus tôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice ; Mais tu le veux, ami ! Ta muse est ma complice ; Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : « Va 1 Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage ;

De plus en plus elle s'engage.

Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! »

J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique. Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine. Je ne sais quelle pente au combat me ramène. J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu. De jeter sur l'impie un dernier anathème.

De te dire, à toi, que je t'aime.

Et de chanter encore un hymne à la vertu !

Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poëte Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète ! Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs. Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre, Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront s'ccriant dans les villes : « Plus de rébellions ! plus de guerres civiles 1

Aux autels du veau d'or pourquoi danser toujours ? Dagon va s'écrouler, Baal va disparaître. Le Seigneur a dit à son prêtre :

Pour faire pénitence ils n'ont que peu de jours !

« Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souillé de cendre ! Bientôt sur la nuée un juge doit descendre. Vous dormez ! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir. Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l'incendie. Secouez le sommeil de votre âme engourdie. Et réveillez-vous pour mourir !

« Ah ! malheur au puissant qui s'enivre en des fêtes, Riant de l'opprimé qui pleure, et des prophètes ! Ainsi que Balthazar, ignorant ses malheurs, Il ne voit pas aux murs de la salle bruyante Les mots qu'une main flamboyante Trace en lettres de feu parmi les nœuds de fleurs !

«Il sera rejeté comme ce noir génie.

Effrayant par sa gloire et par son agonie. Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli. Pourtant Napoléon du monde était le faîte. Ses pieds épcronnés des rois pliaient la tête. Et leur tête gardait le pli.

« Malheur donc ! — Malheur même au mendiant qui frappe, Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape ! A l'esclave en ses fers ! au maître en son château ! A qui, voyant marcher l'innocent aux suppHccs,

Entre deux meurtriers complices.

N'étend point sous ses pas son plus riche manteau !

« Mcilhcur à qui dira : ^la mère est adultère !

A qui voile un cœur vil sous un langage austère !

A qui change en blasphème un serment effacé ! Au flatteur médisant, reptile à deux \'isages ! A qui s'annoncera sage entre tous les sages ! Oui, malheur à cet insensé !

« Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître ! Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu !| Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes

Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes, Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !

« A sa voix, en vos temps de fohe et de crime, Les révolutions ont ouvert leur abîme.

Les justes ont versé tout leur sang précieux ; Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve. Des anges remonter aux cieux !

« Frémissez donc ! Bientôt, annonçant sa venue, Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue. Jour d'étemels tourments ! jour d'étemel bonheur Resplendissant d'éclairs, de rayons, d'auréoles.

Dieu vous montrera vos idoles, Et vous demandera : — Qui donc est le Seigneur ?

« La trompette, sept fois sonnant dans les nuées, Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées.

Les races, à grands flots se heurtant dans la nuit ; Jésus appellera sa mère virginale ; Et la porte céleste, et la porte infernale, S'ouvriront ensemble avec bruit ;

«Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle. Les rois se courberont sous le vent de son aile.

Chacun lui portera son espoir, ses remords.

Sous les mers, sous les monts, au fond des catacombes,

A travers le marbre des tombes, Son souffle remûra la poussière des morts !

:< 0 siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles. L'air va bientôt manquer dans Tespace où tu voles ! Mortels ! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité î ^. quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures V^oulez voir en riant entrer toutes les heures ? L'Éternité ! TÉtemité ! &

NTos sages répondront : « Que nous veulent ces hommes ? [Is ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. Ces poètes sont-ils nés au sacré vallon ? Où donc est leur Olympe ? où donc est leur Parnasse ?

Quel est leur Dieu qui nous menace ?

\-t-il le char de Mars ? A-t-il l'arc d'Apollon ?

< S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare, >T'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare, Castor, Pcllux, l'Élide et les Jeux des vieux temps ; L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée, ^a roue aux rayons d'or, de clous d'airain semée. Et les quadriges éclatants ?

Pourquoi nous effrayer de clartés syTnboHques ? N^ous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques, )u'on y fasse lutter Ménalque et Palémon. r*our dire l'avenir à notre âme débile,

On a l'écumante Sibylle, )ue bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.

« Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ? Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants ? Anacréon, chargé du poids des ans moroses, Pour songer à la mort se comparait aux roses Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

<? Virgile n'a jamais laissé fuir de sa tyre Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire. Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ; Jamais il n'a versé de larmes immortelles :

La poussière des cascatelles Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné ! »

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes ! Et puis, tu les verrais, vainement irrité. Continuer, joyeux, quelque festin folâtre. Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre Se tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe ! accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée ! Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ; Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse,

Pour la foule au désert assise, La poésie en flots s'échappe de ton sein !

Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais, pour mon cœur ami de toute gloire. Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poëte, j'eus toujours un chant pour les poètes ;

Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes Ne jeta d'ombre sur mon front !

Souris même à l'envie amère et discordante. Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante. Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ;

Le temps amène la justice :

Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier !

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes, Que tu semblés savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts ! On dirait que Dieu même, inspirant ton audace. Parfois dans le désert t 'apparaît face à face, Et qu'il te parle avec la voix !

17 octobre 1825.

ODE DEUXIÈME

A M. DE CHATEAUBRIAND

On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ; ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits d'or.

Aben Hamed.

Il est, Chateaubriand, de glorieux navires Qui veulent l'ouragan plutôt que les zéphires. Il est des astres, rois des cieux étincelants. Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,

Qui volent dans les nuits profondes.

Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.

Le génie a partout des symboles sublimes. Ses plus chers favoris sont toujours des victimes, Et doivent aux revers l'éclat que nous aimons ; Une vie éminente est sujette aux orages ; La foudre a des éclats, le ciel a des nuages

Qui ne s'arrêtent qu'aux grands monts !

Oui, tout ^rand cœur a droit aux grandes infortunes ; Aux âmes que le sort sauve des lois communes C'est un tribut d'honneur par la terre payé. Le grand homme en souffrant s'élève au rang des justes.

La gloire en ses trésors augustes N'a rien qui soit plus beau qu'un laurier foudroyé !

A M. DE CHATEAUBRIAND 155

Aussi, dans une cour, dis-moi, qu'allais-tu faire ? N'es- tu pas, noble enfant d'une orageuse sphère. Que nul malheur n'étonne et ne trouve en défaut, ]5e ces amis des rois, rares dans les tempêtes, Oui, ne sachant flatter qu'au péril de leurs têtes. Les courtisent sur l'échafaud ?

Ce n'est pas lorsqu'un trône a retrouvé le faîte. Ce n'est pas dans les temps de puissance et de fête. Que la faveur des cours sur de tels fronts descend. Il faut l'onde en courroux, l'écueil et la>nuit sombre

Pour que le pilote qui sombre Jette au phare sauveur un œil reconnaissant.

Va, c'est en vain déjà qu'aux jours de la conquête Une main de géant a pesé sur ta tête ; Et, chaque fois qu'au gouffre entraînée à grands pas, La tremblante patrie errait au gré du crime. Elle eut pour s'appuyer au penchant de l'abîme Ton front qui ne se courbe pas.

A ton tour soutenu par la France unanime, Laisse donc s'accomplir ton destin magnanime ! Chacun de tes revers pour ta gloire est compté. Quand le sort t'a frappé, tu lui dois rendre grâce.

Toi qu'on voit à chaoue disi^râce Tomber plus haut encor aue tu n'étai§ monté !

7 iuin 1834.

ODE TROISIÈME

Ces changements lui sont peu dif&ciles ; c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut.

Ps. LXXVI, 10.

Il a permis ces choses, afin que ce qu'il y a de caché dans beaucoup de cœurs fût révélé.

Luc, II, 35.

La foule au seuil d'un temple en priant est venue ; Mères, enfants, vieillards, gémissent réunis ; Et l'airain qu'on balance ébranle dans la nue

Les hauts clochers de Saint-Denis.

Le sépulcre est troublé dans ses mornes ténèbres.

La Mort, de ces couches funèbres,

Resserre les rangs incomplets.

Silence au noir séjour que le trépas protège ! — Le Roi Chrétien, suivi de son dernier cortège,

Entre dans son dernier palais.

Un autre avait dit : « De ma race Ce grand tombeau sera le port ; Je veux, aux rois que je remplace, Succéder jusque dans la mort.

Ma dépouille ici doit descendre !

C'est pour faire place à ma cendre

Qu'on dépeupla ces noirs caveaux.

Il faut un nouveau maître au monde :

A ce sépulcre, que je fonde, Il faut des ossements nouveaux.

« Je promets ma poussière à ces voûtes funestes. A cet insigne honneur ce temple a seul des droits ; Car je veux que le ver qui rongera mes restes

Ait déjà dévoré des rois.

Et lorsque mes neveux, dans leur fortune altière,

Domineront l'Europe entière.

Du Kremlin à l'Escurial, Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux sombres, Afin que je sommeille, escorté de leurs ombres,

Dans mon linceul impérial ! »

Celui qui disait ces paroles Croyait, soldat audacieux.

Voir, en magnifiques symboles, Sa destinée écrite aux cieux.

Dans ses étreintes foudroyantes, Son aigle aux serres flamboyantes Eût étouffé l'aigle romain ; La Victoire était sa compagne ; Et le globe de Charlemagne Était trop léger pour sa main.

Eh bien ! des potentats ce formidable maître •

Dans l'espoir de sa mort par le ciel fut trompé.

De ses ambitions c'est la seule peut-être Dont le but lui soit échappé.

En vain tout secondait sa marche meurtrière ; En vain sa gloire incendiaire En tous lieux portait son flambeau ;

Tout chargé de faisceaux, de sceptres, de couronnes.

Ce vaste ravisseur d'empires et de trônes Ne put usurper un tombeau !

Tombé sous la main qui châtie, L'Europe le fit prisonnier.

Premier roi de sa dynastie, Il en fut aussi le dernier.

Une île où grondent les tempêtes Reçut ce géant des conquêtes.

Tyran que nul n'osait juger, ^'ieux guerrier qui, dans sa misère.

Dut l'obole de Bélisaire A la pitié de l'étranger.

Loin du sacré tombeau qu'il s'arrangeait naguère, C'est là que, dépouillé du royal appareil. Il dort enveloppé de son manteau de guerre.

Sans compagnon de son sommeil.

Et, tandis qu'il n'a plus de l'empire du monde

Qu'un noir rocher battu de l'onde,

Qu'un vieux saule battu du vent.

Un roi longtemps banni, qui fit nos jours prospères. Descend au lit de mort où reposaient ses pères.

Sous la garde du Dieu vivant.

C'est qu'au gré de l'humble qui prie.

Le Seigneur, qui donne et reprend,

Rend à l'exilé sa patrie,

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