‹ Odes et balladesChapitre 32 sur 152 · Livre à l'exil le conquérant · texte numérisé non relu

Livre à l'exil le conquérant

Dieu voulait qu'il mourût en France,

Ce roi si grand dans la souffrance,

Qui des douleurs portait le sceau.

Pour que, victime consolée, Du seuil noir de son mausolée.

Il pût voir encor son berceau.

IT

Oh ! qu'il s'endorme en paix dans la nuit funéraire ! N'a-t-il pas oublié ses maux pour nos malheurs ? Ne nous lègue-t-il pas à son généreux frère.

Qui pleure en essuyant nos pleurs ?

N'a-t-il pas, dissipant nos rêves politiques,

De notre âge et des temps antiques

Proclamé l'auguste traité ?

Loi sage qui, domptant la fougue populaire. Donne aux sujets égaux un maître tutélaire.

Esclave de leur liberté !

Sur nous un roi chevalier veille.

Qu'il conserve l'aspect des cieux 1

Que nul bruit de longtemps n'éveille

Ce sépulcre silencieux !

Hélas ! le démon régicide,

Qui, du sang des Bourbons avide,

Paya de meurtres leurs bienfaits,

A comblé d'assez de victimes

Ces murs, dépeuplés par des crimes.

Et repeuplés par des forfaits !

Qu'il sache que jamais la couronne ne tombe ! Ce haut sommet échappe à son fatal niveau. Le supplice où des rois le corps mortel succombe N'est pour eux qu'un sacre nouveau.

i6o ODES ET BALLADES

Louis, chargé de fers par des mains déloyales. Dépouillé des pompes royales, Sans cour, sans guerriers, sans hérauts, Gardant sa royauté devant la hache même, Jusque sur l'échafaud prouva son droit suprême, En faisant grâce à ses bourreaux 1

De Saint-Denis, de Sainte-Hélène, Ainsi je méditais le sort.

Sondant d'une vue incertaine Ces grands mystères de la mort.

Oui donc êtes-vous. Dieu superbe ?

Quel bras jette les tours sous l'herbe, Change la pourpre en vil lambeau ?

D'où vient votre souffle terrible ?

Et quelle est la main invisible Qui garde les clefs du tombeau ?

Septembre 1824.

LE SACRE DE CHARLES X i6i

ODE QUATRIÈME

Os superbum conticescat,

Simplex fides acquiesçât

Dei magisterio.

Que l'orgueil se taise, que la simple foi contemple l'exercice du pouvoir de Dieu.

Prose. — Prières du sacre.

L'orgueil depuis trente ans est Terreur de la terre. C'est lui qui sous les droits étouffa le devoir ; C'est lui qui dépouilla de son divin mystère

Le sanctuaire du pouvoir.

L'orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires.

Et ces lois dont tant de nos frères

Ont subi l'arrêt criminel, Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes, Où, sur un échaf aud se proclamant prophètes.

Des bourreaux créaient l'Etemel !

En vain, pour dissiper cette ingrate folie, Les leçons du Seigneur sur nous ont éclaté ; Dans les faits merveilleux que notre siècle oubhe,

En vain Dieu s'est manifesté ; En vain un conquérant, aux ailes enflammées,

A rempli du bruit des armées

Le monde en ses fers engourdi ; Des peuples obstinés l'aveuglement v-ulgaire N'a point vu quelle main poussait ses chars de guerre

Du septentrion au midi !

i62 ODES ET BALLADES

Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence. Peuples ? dans son orgueil il plaçait son appui. Ne mettant que le monde et lui dans la balance,

Il crut qu'elle penchait sous lui.

Il bravait de vingt rois les armes épuisées ;

Des nations s'étaient brisées

Sur ce Sicambre audacieux ; Sur la terre à ses yeux rien n'était redoutable ; Il fallut, pour courber cette tête indomptable,

Qu'une colombe vînt des cieux !

Peuples ! au même autel elle est redescendue ! Elle vient, échappée aux profanations, Comme elle a de Clovis fléchi l'âme éperdue.

Vaincre l'orgueil des nations.

Que le siècle à son tour comme un roi s'humilie.

De la voix qui réconcilie

L'oracle est enfin entendu ; La royauté, longtemps veuve de ses couronnes, De la chaîne d'airain qui lie au ciel les trônes

A retrouvé l'anneau perdu.

Naguère on avait vu les tyrans populaires. Attaquant le passé comme un vieil ennemi, Poursuivre, sous l'abri des marbres séculaires.

Le trésor gardé par Pf^mj^ Du pontife endormi profanant le front pâle. De sa tunique épiscopale Ils déchirèrent les lambeaux ; Car ils bravaient la mort dans sa majesté sainte ;

Et les vieillards souvent s'écriaient, pleins de crainte — Que leur ont donc fait les tombeaux ?

Mais, trompant des vautours la fureur criminelle. Dieu garda sa colombe au lys abandonné. Elle va sur un roi poser encor son aile :

Ce bonheur à Charle est donné !

Charles sera sacré suivant l'ancien usage.

Comme Salomon, le roi sage,

Oui goûta les célestes mets.

Quand Sadoch et Nathan d'un baume Tarrosèrent, Et, s 'approchant de lui, sur le front le baisèrent.

En disant : Qu'il vive à jamais !

Le vieux pays des francs, parmi ses métropoles, Compte une église illustre, où venaient tous nos rois. De ce pas triomphant dont tremblent les deux pôles.

S'humilier devant la croix.

Le peuple en racontait cent prodiges antiques :

Ce temple a des voûtes gothiques.

Dont les saints aimaient les détours ; Un séraphin veillait à ses portes fermées ; Et les anges du ciel, quand passaient leurs ai'mées.

Plantaient leurs drapeaux sur ses tours !

C'est là que pour la fête on dresse des trophées. L'or, la moire et l'azur parent les noirs piliers. Comme un de ces palais où voltigeaient les fées.

Dans les rêves des chevaliers.

D'un trône et d'un autel les splendeurs s'y répondent ;

Des festons de flambeaux confondent

i64 ODES ET BALLADES

Leurs rayons purs dans le saint lieu ; Le lys royal s'enlace aux arches tutélaires ; Le soleil, à travers les vitraux circulaires, '

Mêle aux fleurs des roses de feu.'

Voici que le cortège à pas égaux s'avance.

Le pontife aux guerriers demande Charles Dix.

L autel de Reims revoit l'oriflamme de France

Retrouvée aux murs de Cadix.

Les cloches dans les airs tonnent ; le canon gronde ;

Devant l'aîné des rois du monde

Tout un peuple tombe à genoux ; Mille cris de triomphe en sons confus se brisent • Puis le roi se prosterne, et les évêques disent :

— « Seigneur, ayez pitié de nous !

« Celui^qui vient en pompe à l'autel du Dieu juste C est 1 héritier nouveau du vieux droit de Clovis, ' Le chef des douze pairs, que son appel auguste '

Convoque en ces sacrés parvis.

Ses preux, quand de sa voix leur oreille est frappée,

Touchent le pommeau de l'épée.

Et l'ennemi pâlit d'effroi ; Lorsque ses légions rentrent après la guerre, Leur marche pacifique ébranle encor la terre :

O Dieu ! prenez pitié du roi !

«Car vous êtes plus grand que la grandeur des hommes I isous vous louons. Seigneur, nous vous confessons Dieu ! Vous nous placez au faîte, et dès que nous y sommes,

A la vie il faut dire adieu ! Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire ! ^

Les chérubins, remplis de gloire, |

Vous ont proclamé Saint trois fois ; Dans votre éternité le temps se précipite ; Vous tenez dans vos mains le monde qui palpite

Comme im passereau sous nos doigts ! î>

Le roi dit : « Nous jurons, comme ont juré nos pères.

De rendre à nos sujets paix, amour, équité.

D'aimer, aux mauvais jours comme en des temps prospères, La charte de leur liberté.

Nous vivrons dans la foi par nos aïeux chérie. Des ordres de chevalerie Nous suivrons le chemin étroit.

Pour sauver l'opprimé nos pas seront agiles.

Ainsi nous le jurons sur les saints Évangiles.

Que Dieu soit en aide au bon droit ! j>

Mont joie et Saint-Denis ! — Voilà que Clovis même Se lève pour l'entendre ; et les deux saints guerriers, Charlemagne et Louis, portant pour diadème

Une auréole de lauriers ; Et Charles Sept, guidé par Jeanne encor ravie ;

Et François Premier, dont Pavie

Trouva l'arm.ure sans défaut ; Et du dernier martyr l'héroïque fantôme, Ce roi, deux fois sacré pour un double royaume,

A l'autel et sur l'échafaud !

Devant ces grands témoins de la grandeur française. Le saint chrême de Charle a rajeuni les droits. Il reçoit, sans faiblir, cette com'onne où pèse

La gloire de soixante rois.

L'archevêque bénit l'épée héréditaire.

Et le sceptre, et la main austère

i66 ODES ET BALLADES

Dont nul signe n'est démenti ; Puis il plonge à leur tour dans le divin calice Ces gants, qu'un roi jamais n'a jetés dans la lice

Sans qu'un monde en ait retenti !

Entre, ô peuple ! — Sonnez, clairons, tambours, fanfare ! Le prince est sur le trône ; il est grand et sacré ! Sur la foule ondoyante il brille comme un phare

Des flots d'une mer entouré.

Mille chantres des airs, du peuple heureuse image,

Mêlant leur voix et leur plumage,

Croisent leur vol sous les arceaux ; Car les francs, nos aïeux, croyaient voir dans la nue Planer la Liberté, leur mère bien connue.

Sur l'aile errante des oiseaux.

Le voilà prêtre et roi ! — De ce titre sublime Puisque le double éclat sur sa couronne a lui. Il faut qu'il sacrifie. Où donc est la victime ? —

La victime, c'est encor lui !

Ah ! pour les rois français qu'un sceptre est formidable !

Ils guident ce peuple indomptable,

Oui des peuples règle l'essor ; Le monde entier gravite et penche sur leur trône ; Mais aussi l'indigent, que cherclie leur aumône,

Compte leurs jours comme un trésor I

Page 1