REGRET
Il s'est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encor le pouvoir, Deux âmes s'élevant sur les plaines du monde, Toujours l'une pour l'autre existence féconde. Puissantes à sentir avec un feu pareil, Double et brûlant rayon né d'un même soleil, Vivant comme un seul être, intime et pur mélange. Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange, Ou telles que des nuits les jumeaux radieux D'un fraternel éclat illuminent les cieux. Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle, C'est alors que l'on voit, et rapide et fidèle, Chacune, de la foule écartant l'épaisseur. Traverser l'univers et voler à sa sœur.
Alfred de Vigny, Héléna.
Oui, le bonheur bien vite a passé dans ma vie î On le suit ; dans ses bras on se livre au sommeil ; Puis, comme cette vierge aux champs crétois ravie. On se voit seul à son réveil.
On le cherche de loin dans l'avenir immense ; On lui crie : — Oh ! reviens, compagnons de mes jours. Et le plaisir accourt ; mais sans remplir l'absence De celui qu'on pleure toujours.
Moi, si l'impur plaisir m'offre sa vaine flamme. Je lui dirai : — Va, fuis, et respecte mon sort ; Le bonheirr a laissé le regret dans mon âme ; Mais, toi, tu laisses le remord ! —
Pourtant je ne dois point troubler votre délire, Amis ; je veux paraître ignorer les douleurs ; Je souris avec vous, je vous cache ma lyre Lorsqu'elle est humide de pleurs.
Chacun de vous peut-être, en son cœur solitaire, Sous des ris passagers étouffe un long regret ; Hélas ! nous souffrons tous ensemble sur la terre. Et nous souffrons tous en secret !
Tu n'as qu'une colombe, à tes lois asservie ; Tu mets tous tes amours, vierge, dans une fleur. Mais à quoi bon ? La fleur passe comme la vie. L'oiseau fuit comme le bonheur.
On est honteux des pleurs ; on rougit de ses peines, Des innocents chagrins, des souvenirs touchants ; Comme si nous n'étions sous les terrestres chaînes Que pour la joie et pour les chants !
Hélas ! il m'a donc fui sans me laisser de trace. Mais pour le retenir j'ai fait ce que j'ai pu, Ce temps où le bonheur brille, et soudain s'eftace. Comme un sourire interrompu.
Février 1821.
ODE TROISIÈME
Factus sum peregrinus... et quœsi\d qui simul contristaretur, et non fuit.
Ps. LXVIII.
Perfice gressus meos semitis tuis.
Ps. XVI.
Je suis devenu voyageur... et j'ai cherché qui s'affligerait avec moi, et nul n'est venu.
Permets à mes pas de suivre ta trace.
Le voyageur s'assied sous votre ombre immobile. Beau vallon ; triste et seul, il contemple en rêvant L oiseau qui fuit l'oiseau, l'eau que souille un reptile. Et le jonc qu'agite le vent.
Hélas ! l'homme fuit l'homme ; et souvent avant l'âge Dans un cœur noble et pur se glisse le malheur ; Heureux l'humble roseau qu'alors un prompt orage En passant brise dans sa fleur !
Cet orage, ô vallon, le voyageur l'implore. Déjà las de sa course, il est bien loin encore
Du terme où ses maux vont finir ; Il voit devant ses pas, seul pour se soutenir. Aux rayons nébuleux de sa funèbre aurore,
Le grand désert de l'avenir.
>e dég:oûts en dégoûts il va traîner sa vie. Que lui font ces faux biens qu'un faux orgueil envie ?
Il cherche un cœur fidèle, ami de ses douleurs ; Mais en vain ; nuls secours n'aplaniront sa voie. Nul parmi les mortels ne rira de sa joie. Nul ne pleurera de ses pleurs !
Son sort est l'abandon ; et sa vie isolée Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée. Loin de lui, le lys vierge ouvre au jour son bouton ; Et jamais, égayant son ombre malheureuse.
Une jeune vigne amoureuse A ses sombres rameaux n'enlace un vert feston.
Avant de gravir la montagne. Un moment au vallon le voyageur a fui. Le silence du moins répond à son ennui. Il est seul dans la foule ; ici, douce compagne,
La solitude est avec lui.
Isolés comme lui, mais plus que lui tranquilles.
Arbres, gazons, riants asiles, Sauvez ce malheureux du regard des humains ! Ruisseaux, livrez vos bords, ouvrez vos flots dociles A ses pieds qu'a souillés la fange de leurs villes,
Et la poudre de leurs chemins.
Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres. Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres, La vierge au front si pur, au sourire si beau ! Si pour l'hymen d'un joiu' c'est en vain qu'il l'appelle. Laissez du moins rêver à son âme immortelle L'éternel hymen du tombeau !
La terre ne tient point sa pensée asservie ; Le bel espoir l'enlève au triste souvenir ; Deux ombres désormais dominent sur sa vie : L'une est dans le passé, l'autre dans l'avenir.
Oli ! dis, quand viendras- tu ? Quel Dieu va te conduire. Être charmant et doux, vers celui que tu plains ?
Astre ami, quand viendras-tu luire.
Comme un soleil nouveau, sur ses jours orpheline ?
Il ne t'obtiendra point, chère et noble conquête. Au prix de ces vertus qu'il ne peut oublier ; Il laisse au gré du vent le jonc courber sa tête ; Il sera le grand chêne, et devant la tempête Il saura rompre et non plier.
Elle approche, il la voit ; mais il la voit sans crs-inte» Adieu, flots purs, berceaux épais,
Beau vallon où l'on trouve un écho pour sa plainte Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut, au sein du vallon solitaire. Naître, vivre et mourir dans le champ paternel I
Il ne connaît rien de la terre,
Et ne voit jamais que le ciel !
Juillet 1821.
26o ODES ET BALLADES
ODE QUATRIEME