‹ Odes et balladesChapitre 6 sur 152 · LE POËTE DANS LES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

LE POËTE DANS LES RÉVOLUTIONS

Rompre la chaîne de tes jours ?

Épargne ta vie éphémère :

Jeune homme, n'as- tu pas de mère ?

Poëte, n'as-tu pas d'amours ? d

Eh bien, à mes terrestres flammes, Si je meurs, les cieux vont s'ouvrir.

L'amour chaste agrandit les âmes, Et qui sait aimer sait mourir.

Le poëte, en des temps de crime.

Fidèle aux justes qu'on opprime.

Célèbre, imite les héros ; Il a, jaloux de leur martyre.

Pour les victimes une lyre, Une tête pour les bourreaux.

« On dit que jadis le poëte,

Chantant des jours encor lointains,

Savait à la terre inquiète

Révéler ses futurs destins.

Mais toi, que peux-tu pour le monde ?

Tu partages sa nuit profonde ;

Le ciel se voile et veut punir ;

Les lyres n'ont plus de prophète.

Et la Muse, aveugle et muette.

Ne sait plus rien de l'avenir ! &

Le mortel qu'un Dieu même anime Marche à l'avenir, plein d'ardeur ; C'est en s'élançant dans l'abîme Qu'il en sonde la profondeur.

Il se prépare au sacrifice ; Il sait que le bonheur du vice Par l'innocent est expié ; Prophète à son jour mortuaire,

La prison est son sanctuaire.

Et l'échafaud est son trépied.

« Que n'est- tu né sur les rivages

Des Abbas et des Cosroës,

Aux rayons d'un ciel sans nuages,

Parmi le myrte et l'aloès !

Là, sourd aux maux que tu déplores.

Le poëte voit ses aurores

Se lever sans trouble et sans pleurs ;

Et la colombe, chère aux sages.

Porte aux vierges ses doux messages

Où l'amour parle avec des fleurs ! »

Qu'un autre au céleste martyre Préfère un repos sans honneur !

La gloire est le but où j'aspire ; On n'y va point par le bonheur.

L'alcyon, quand l'océan gronde.

Craint que les vents ne troublent l'onde Où se berce son doux sommeil ; Mais pour l'aiglon, fils des orages.

Ce n'est qu'à travers les nuages Qu'il prend son vol vers le soleil !

Mars 1821.

Page 1