‹ Odes et balladesChapitre 61 sur 152 · LE MATIN · texte numérisé non relu

LE MATIN

Moriturus moriturae !

Le voile du matin sur les monts se déploie. Vois, un rayon naissant blanchit la vieille tour ; Et déjà dans les deux s'unit avec amour.

Ainsi que la gloire à la joie, Le premier chant des bois aux premiers feux du jour.

Oui, souris à l'éclat dont le ciel se décore ! — Tu verras, si demain le cercueil me dévore. Un soleil aussi beau luire à ton désespoir. Et les mêmes oiseaux chanter la même aurore, Sur mon tombeau muet et noir !

Mais dans l'autre horizon l'âme alors est ravie. L'avenir sans fin s'ouvre à l'être illimité.

Au matin de l'éternité

On se réveille de la vie.

Comme d'une nuit sombre ou d'un rêve agité.

Avril 1822.

ODE NEUVIÈME

... Primas labor ... Animos atque arma videre Bellantûm...

Virgile. Géorgiques.

Voilà que tout cela est passé... Mon enfance n'est plus ; elle est morte, pour ainsi dire, quoique je vive encore.

Saint Augustin. Corjessions.

J'ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ; J'aurais été soldat, si je n'étais poëte. Ne vous étonnez point que j'aime les guerriers ! Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette. J'ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée. Dans un casque pour moi l'eau sainte fut puisée. Un soldat, m'ombrageant d'un belliqueux faisceau, De quelque vieux lambeau d'une bannière usée Fit les langes de m.on berceau.

Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes. Une muse des camps m'emporta sous les tentes ; Je dormis sur l'affût des canons meurtriers ; J'aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes. Et l'éperon froissant les rauques étriers.

J'aimai les forts tonnants, aux abords difficiles ; Le glaive nu des chefs guidant les rangs dociles ;

La vedette, perdue en un bois isolé, Et les vieux bataillons qui passaient dans les villes. Avec un drapeau mutilé.

Mon eiwie admirait et le hussard rapide.

Parant de gerbes d'or sa poitrine intrépide.

Et le panache blanc des agiles lanciers.

Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide

Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

Et j 'accusais mon âge : — Ah ! dans une ombre obscure. Grandir, vivre ! laisser refroidir sans murmure Tout ce sang jeune et pur, bouillant chez mes pareils. Qui dans un noir com.bat, sur l'acier d'une armure. Coulerait à flots si vermeils ! —

Et j'invoquais la guerre, aux scènes effrayantes ! Je voyais en espoir, dans les plaines bruyantes. Avec mille rumeurs d'hommes et de chevaux. Secouant à la fois leurs ailes foudro3^antes, L'un sur l'autre à grands cris fondre deux camps rivaux.

J'entendais le son clair des tremblantes c^mibales, Le roulement des chajrs, le sifflement des balles ; Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants, Je voyais se heurter au loin, par intervalles. Les escadrons étincelants !

Avec nos camps vainquem-s, dans l'Europe asservie J'errai, je parcourus la terre avant la vie ; Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis M 'écoutaient racontant, d'une bouche ravie, Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis I

Chez dix peuples vaincus je passai sans défense. Et leur respect craintif étonnait mon enfance ; Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger Quand je balbutiais le nom chéri de France, Je faisais pâlir Tétranger.

Je visitai cette île, en noirs débris féconde, Plus tard, premier degré d'une chute profonde. Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains. Entendit, de son antre où l'avalanche gronde. Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

Vers TAdige et l'Arno je vins des bords du Rhône. Je vis de l'Occident l'auguste Babylone, Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux. Reine du monde encor sur un débris de trône, Avec une pourpre en lambeaux.

Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête, Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant. Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête. Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

L'Espagne m'accueillit, li\Tée à la conquête. Je franchis le Bergare, où mugit la tempête ; De loin, pour un tombeau je pris l'Escurial ; Et le triple aqueduc vit s'incliner ma tête Devant son front impérial.

Là, je vo3^ais les feux des haltes mihtaires Noircir les murs croulants des villes solitaires ; La tente, de l'église envahissait le seuil ; Les rires des soldats, dans les saints monastères, Par l'écho répétés, semblaient des cris de deuil.

Je revins, rapportant de mes courses lointaines Comme un vague faisceau de lueurs incertaines. Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours. Rencontré sur mes pas les magiques fontaines Dont l'onde enivre pour toujours.

L'Espagne me miontrait ses couvents, ses bastilles ;

Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles ;

Irun, ses toits de bois ; Vittoria, ses tours ;

Et toi, Valladolid, tes palais de familles.

Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ; J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée ; Et ma mère, en secret observant tous mes pas. Pleurait et souriait, disant : C'est une fée

Qui lui parle, et qu'on ne voit pas !

ODE DIXIÈME

O rus !

Virgile.

Il est pour tout mortel, soit que, loin de l'envie. Un astre aux rayons purs illumine sa vie ; Soit qu'il suive à pas lents un cercle de douleurs. Et, regrettant quelque ombre à son amour ravie. Veille auprès de sa lampe, et répande des pleurs ;

Il est des jours de paix, d'ivresse et de mystère. Où notre cœur savoure un charme involontaire, Où l'air vibre, animé d'ineffables accords. Comme si l'âme heureuse entendait de la terre Le bruit vague et lointain de la cité des morts.

Souvent ici, domptant mes douleurs étouffées. Mon bonheur s'éleva comme un château de fées. Avec ses murs de nacre, aux mobiles couleurs. Ses tours, ses portes d'or, ses pièges, ses trophées. Et ses fruits merveilleux, et ses magiques fleurs.

Puis soudain tout fuyait : sur d'informes décombres Tour à tour à mes yeux passaient de pâles ombres ; D'un crêpe nébuleux le ciel était voilé ; Et, de spectres en deuil peuplant ces déserts sombres, Un tombeau dominait le palais écroulé.

Vallon ! j'ai bien souvent laissé dans ta prairie,

Comme une eau murmurante, errer ma rêverie ;

Je n'oublierai jamais ces fugitifs instants ;

Ton souvenir sera, dans mon âme attendrie.

Comme un son triste et doux qu'on écoute longtemps f

ODE ONZIÈME

Page 1