‹ Odes et balladesChapitre 66 sur 152 · ACTIONS DE GRÂCES · texte numérisé non relu

ACTIONS DE GRÂCES

J'ai présenté mon cœur au dieu de l'innocence.

Gilbert.

Ceux qui auront semé dans les larmes moissonneront dans l'allégresse. Ps. cxxv, 5.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ; Ma tige a refleuri de sève et de verdeur ; Seigneur, je vous bénis ! de ma lampe mourante Votre souffle vivant rallume la splendeur.

Surpris par l'ouragan comme un aiglon sans ailes, Qui tombe du grand chêne au pied de l'arbrisseau, Faible enfant, du malheur j'ai su les lois cruelles. L'orage m'assaillit voguant dans mon berceau.

Oui, la vie a pour moi commencé dès l'enfance. Quoique le ciel jamais n'ait foudroyé de fleurs. Et qu'il ne veuille pas qu'un être sans défense Mêle à ses premiers jours l'amertume des pleurs.

La jeunesse en riant m'apporta ses mensonges. Son avenir de gloire, et d'amour, et d'orgueil ; Mais quand mon cœur brûlant poursuivait ces beaux songes, Hélas ! je m'éveillai dans la nuit d'mi cercueil.

Alors je m'exilai du milieu de mes frères. Calme, car ma douleur n'était pas le remords. J'accompagnais de loin les pompes funéraires : L'hymne de l'orphelin est écouté des morts.

L'œil tourné vers le ciel, je marchais dans l'abîme ; Bien souvent, de mon sort bravant Inijuste affront.

Les flammes ont jailli de ma pensée intime, Et la langue de feu descendit sur mon front.

Mon esprit de Pathmos connut le saint délire. L'effroi qui le précède et l'effroi qui le suit ; Et mon âme était triste, et les chants de ma tyre Étaient comme ces voix qui pleurent dans la nuit.

J'ai vu sans murmurer la fuite de ma joie, Seigneur ; à l'abandon vous m'aviez condamné. J'ai, sans plainte, au désert tenté la triple voie ; Et je n'ai pas maudit le jour où je suis né.

Voici la vérité qu'au monde je révèle :

Du ciel dans mon néant je me suis souvenu.

Louez Dieu ! la brebis vient quand l'agneau l'appelle

J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

Il m'a dit : — Va, mon fils, ma loi n'est pas pesante ! Toi qui, dans la nuit m^ême, as suivi mes chemins. Tu ceindras des heureux la robe éblouissante ; Parmi les innocents tu laveras tes mains. —

Je ne veux plus de loin t' offrir ma vie obscure, Gloire, immortel reflet de l'étemel flambeau. Du génie en son cours trace éclatante et pure. Ou rayon merveilleux, émané d'un tombeau I

Un ange sur mon cœur ploie aujourd'hui ses ailes. Pour Elle un orphelin n'est pas un étranger ; Les heures de mes jours à ses côtés sont belles ; Car son joug est aimable et son fardeau léger.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ; Ma tige a refleuri de sève et de verdeur ; Seigneur, je vous bénis ! de ma lampe mourante Votre souffle vivant rallume la splendeur.

Août 1823.

A MES AMS 283

ODE QUINZIÈME

A MES AmS

Et in Arcadiâ ego !

Oh ! combien est heureux celui qui, solitaire. Ne va point mendiant de ce sot populaire L'appui ni la faveur ; qui, paisible, s'étant Retiré de la cour et du monde inconstant, Ne s'entremêlant point des affaires publiques, Ne s'assuj et tissant aux plaisirs tyranniquos D'un seigneur ignorant et ne vivant qu'à soi, Est lui-même sa cour, son seigneur et son roi ! Jean de la Taille 1.

Sans monter au char de victoire.

Meurt le poëte créateur :

Son siècle est trop près de sa gloire Pour en mesurer la hauteur.

C'est Bclisaire au Capitole :

La foule court à quelque idole.

Et jette en passant une obole Au mendiant triomphateur.

Amis, dans ma douce retraite A tous vos maux je dis adieu.

Là, ma vie est molle et secrète.

J'ai des autels pour chaque dieu. Le myrte, qu'au laurier j'enchaîne, Y croît sous l'ombrage du chêne ; J'y mets Horace avec Mécène, Et Corneille sans Richelieu.

1 Cette épigraphe a remplacé, dans l'écHtion de iS::S, celle de l'édition originale, Nouvelles Odes, 1824.

Là, dans l'ombre descend ma muse A l'œil fier, aux traits ingénus.

Image éclatante et confuse Des anges à l'homme inconnus.

Ses rayons cherchent le mystère ; Son aile, chaste et solitaire, Jamais ne peniiet à la terre D'effleurer ses pieds blancs et nus.

Là, je cache un Iwmen prospère ; Et sur mon seuil hospitalier Parfois tu t'assieds, ô mon père !

Comme un antique chevalier ; Ma famille est ton humble empire ; Et mon fils, avec un sourire, Dort aux sons de ma jeune lyre.

Bercé dans ton vieux bouclier.

x\oût 1823.

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