AUX RUINES DE MONTFORT-L'AMAURY
Nec potuit ferrum, neque edax abolere vetustas.
La voyez-vous croître, La tour du vieux cloître, Et le grand mur noir Du royal manoir ?
Alfred de Vigny \
Je vous aime, ô débris ! et surtout quand l'automne Prolonge en vos échos sa plainte monotone. Sous vos abris croulants je voudrais habiter, Vieilles tours, que le temps Tune vers l'autre incline, Et qui semblez de loin, sur la haute colline. Deux noirs géants prêts à lutter.
Lorsque, d'un pas rêveur foulant les grandes herbes.
Je monte jusqu'à vous, restes forts et superbes !
Je contemple longtemps vos créneaux meurtriers.
Et la tour octogone et ses briques rougies ;
Et mon œil, à travers vos brèches élargies,
Voit jouer des enfants où mouraient des gueiTiers.
Écartez de vos murs ceux que leur chute amuse ! Laissez le seul poëte y conduire sa muse. Lui qui donne du moins une larme au vieux fort, Et, si l'air froid des nuits sous vos arceaux murmure,
1 Cette épigraphe a remplacé, en iS^S, celle de l'édition originale : Odes et Ballades, 1826.
Croit qu'une ombre a froissé la gigantesque armure D'Amaury, comte de Montfort.
Là, souvent je m'assieds, aux jours passés fidèle- Sur un débris qui fut un mur de citadelle. Je médite longtemps, en mon cœur replié ; Et la ville, à mes pieds, d'arbres enveloppée. Étend ses bras en croix et s'allonge en épée. Comme le fer d'un preux dans la plaine oublié.
Mes yeux errent, du pied de l'antique demeure, Sur les bois éclairés ou sombres, suivant l'heure. Sur l'église gothique, hélas ! prête à crouler. Et je vois, dans le champ où la mort nous appelle. Sous l'arcade de pierre et devant la chapelle, Le sol immobile onduler
P'oulant créneaux, ogive, écussons, astragales, M'attachant comme un lierre aux pierres inégales. Au faîte des grands murs je m'élève parfois. Là je mêle des chants au sifflement des brises ; Et, dans les cieux profonds suivant ses ailes grises. Jusqu'à l'aigle effrayé j 'aime à lancer ma voix !
Là quelquefois j 'entends le luth doux et sévère D'un ami qui sait rendre aux vieux temps un trouvère. Nous parlons des héros, du ciel, des chevaliers. De ces âmes en deuil dans le monde orphelines ; Et le vent qui se brise à l'angle des ruines Gémit dans les hauts peupliers !
Octobre 1825.
ODE DIX-NEUVIÈME
... Je veux que mon retour Te paraisse bien long. Je veux que nuit et jour Tu m'aimes. — Nuit et jour, hélas ! je me tourmente ! — Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente. Dors en pensant à moi, rêve-moi près de toi. Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi !
André Chénier.
Le cheval fait sonner son harnois qu'il secoue. Et réclair du pavé va jaillir sous la roue ; Il faut partir, adieu ! De ton cœur inquiet Chasse la crainte amère ; adieu ! point de faiblesse ! Mais quoi ! le char s'ébranle et m'emporte, et te laisse... Hélas ! j'ai cru qu'il t'oubliait !
Oh ! ^suis-le bien longtemps d'une oreille attentive !
Ne t'en va pas avant d'avoir, triste et pensive.
Ecouté des coursiers s'évanouir le bruit !
L'un à l'autre déjà l'espace nous dérobe ;
Je ne vois plus de loin flotter ta blanche robe.
Et toi, tu n'entends plus rouler le char qui fuit !...
Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une vaine ombre ! L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ; C'en est fait, chaque pas m'y plonge plus avant ; Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères. De tourments insensés, d'angoisses, de chimères. Me voilà descendu \ivant !
Que faire maintenant de toutes mes pensées, De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées. De tout ce que j'entends, de tout ce que je vois ? Que faire de mes maux, sans toi pleins d'amertume. De mes yeux dont la flammie à tes regards s'allume. De ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?
Et mon œil tour à tour, distrait, suit dans l'espace Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe, Les bois verts, le flot d'or de la jaune moisson, Et les monts, et du soir l'étincelante étoile. Et les clochers aigus, et les villes que voile Un dais de brume à l'horizon !
Qu'importent les bois verts, la moisson, la colline.
Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline.
Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas !
Que me font ces châteaux, ruines féodales,
Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles
Tes pas légers courir à côté de mes pas ?
Ainsi donc aujourd'hui, demain, après encore, Il faudra voir sans toi naître et momir l'aurore. Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux ! Sans t 'entendre marcher près de moi quand je rêve ; Sans que ta douce main, quand mon front se soulève. Se pose en jouant sur mes yeux !
Pourtant, il faut encore, à tant d'ennuis en proie. Dans mes lettres du soir t*envoyer quelque joie. Dire : Console-toi, le calme m'est rendu ; — Quand je crains chaque mstant qui loin de toi s'écoule.
Et qu'inventant des maux qui t'assiègent en foule. Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu !
Que fais-tu maintenant ? Près du foyer sans doute La carte est déployée, et ton œil suit ma route ; Tu dis : « Où peut-il être ? Ah ! qu'il trouve en tous lieux De tendres soins, un cœur qui l'estime et qui l'aime, Et quelque bonne hôtesse, ayant, comme moi-même. Un être cher sous d'autres cieux !
« Comme il s'éloigne vite, hélas ! J'en suis certaine.
Il a déjà franchi cette ville lointaine.
Ces forêts, ce vieux pont d'un grand exploit témoin ;
Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,
Par une croix sinistre aux passants signalées.
Où, l'an dernier... — Pour\Ti qu'il soit déjà plus loin ! &
Et mon père, essuyant une larme qui brille. T'invite en souriant à sourire à ta fille : « Rassurez- vous ! bientôt nous le reverrons tous. Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure De quelque vieux héros la tombe ou la demeure ; Il prie à quelque autel pour vous.
<< Car, vous le savez bien, ma fiUe, il aime encore Ces créneaux, ces portails qu'un art naïf décore ; Il nous a dit souvent, assis à vos côtés. L'ogive chez les goths de l'Orient venue, Et la flèche romane aiguisant dans la nue Ses huit angles de pierre en écailles sculptés ! &
Et puis le vétéran, à ta douleur trompée. Conte sa vie errante, et nos grands coups d'épée, Et quelque ancien combat du Tage ou du Tésin, Et l'empereur, du siècle imposante merveille, — Tout en baissant sa voix, de peur qu'elle n'éveille Ton enfant qui dort sur ton sein.