PLUIE D'ÉTÉ
Brins d'herbe, lézards endormis, Court, et, précipitant son onde Du haut d'un caillou qu'il inonde.
Fait des Niagaras aux fourmis.
Tourbillonnant dans ce déluge.
Des insectes, sans avirons. Voguent pressés, frêle refuge !
Sur des ailes de moucherons ; D'autres pendent, comme à des îles, A des feuilles, errants asiles ; Heureux, dans leur adversité.
Si, perçant les flots de sa cime.
Une paille au bord de l'abîme Retient leur flottante cité !
Les courants ont lavé le sable ;
Au soleil montent les vapeurs.
Et l'horizon insaisissable
Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.
On voit seulement sous leurs voiles.
Comme d'incertaines étoiles,
Des points lumineux scintiller,
Et les monts, de la bi*ume enfuie.
Sortir, et, ruisselants de pluie.
Les toits d'ardoise étinceler.
Viens errer dans la plaine humide.
A cette heure nous serons seuls.
Mets sur mon bras ton bras timide ; Viens, nous prendrons par les tilleuls.
Le soleil rougissant décline ; Avant de quitter la colline.
Tourne un moment tes yeux pour voir.
Avec ses palais, ses chaumières.
3o6 ODES ET BALLADES
Rayonnants des mêmes lumières, La ville d'or sur le ciel noir.
Oh ! vois voltiger les fumées
Sur les toits de brouillards baignés !
Là, sont des épouses aimées,
Là, des cœurs doux et résignés.
La vie, hélas ! dont on s'ennuie,
C'est le soleil après la pluie...
Le voilà qui baisse toujours !
De la ville, que ses feux noient,
Toutes les fenêtres flamboient
Comme des yeux au front des tours.
L'arc-en-ciel ! l'arc-en-ciel ! Regarde.
Comme il s'arrondit pur dans l'air !
Quel trésor le Dieu bon nous garde Après le tonnerre et l'éclair !
Que de fois, sphères étemelles.
Mon âme a demandé ses ailes.
Implorant quelque Ithuriel, Hélas ! pour savoir à quel monde Mène cette courbe profonde.
Arche immense d'un pont du ciel !
7 juin 1828.
RÊVES 307
ODE VINGT-CINQUIÈME
RÊVES
En la amena soledad
de aquesta apacible estancia,
bellisimo laberinto
de ârboles, flores, y plantas,
Podeis dexarme, dexando
conmigo, que eilos me bastan
por compaùia, los libres
que os mande sacar de casa ;
que yo, en tanto que Antioquia
célébra con fiestas tantas
la fabrica de esse templo,
que oy â Jupiter consagra,
huyendo del gran bullicio, que hay en sus calles, y plazas, passar estudiando quiero la edad qwe al dia le falta.
Calderon.
El Mdgico prodigioso.
Amis, loin de la ville.
Loin des palais de roi.
Loin de la cour ser^àJe, Loin de la foule vile.
Trouvez-moi, trouvez-moi.
Aux champs où l'âme oisive Se recueille en rêvant.
Sur une obscure rive Où du monde n'arrive Ni le flot, ni le vent,
3o8 ODES ET BALLADES
Quelque asile sauvage, Quelque abri d'autrefois.
Un port sur le rivage. Un nid sous le feuillage, Un manoir dans les bois !
Trouvez-le-moi bien sombre.
Bien calme, bien dormant.
Couvert d'arbres sans nombre.
Dans le silence et l'ombre.
Caché profondément !
Que là, sur toute chose.
Fidèle à ceux qui m'ont.
Mon vers plane, et se pose Tantôt sur une rose.
Tantôt sur un grand mont.
Qu'il puisse avec audace.
De tout nœud détaché.
D'un vol que rien ne lasse.
S'égarer dans l'espace Comme un oiseau lâché.
Qu'un songe au ciel m'enlève, Que, plein d'ombre et d'amour.
Jamais il ne s'achève.
Et que la nuit je rêve A mon rêve du jour !
Aussi blanc que la voile Qu'à l'horizon je voi.
Qu'il recèle une étoile.
Et qu'il soit comme un voile Entre la vie et moi !
RÊVES
Que la muse qui plonge En ma nuit pour briller.
Le dore et le prolonge.
Et de l'éternel songe Craigne de m'éveiller !
Que toutes mes pensées Viennent s'y déployer, Et s'asseoir, empressées.
Se tenant embrassées.
En cercle à mon foyer !
Qu'à mon rêve enchaînées.
Toutes, l'œil triomphant.
Le bercent inclinées, Comme des sœurs aînées Bercent leur frère enfant !
On croit sur la falaise.
On croit dans les forêts.
Tant on respire à l'aise.
Et tant rien ne nous pèse.
Voir le ciel de plus près.
Là, tout est comme un rêve ; Chaque voix a des mots.
Tout parle, un chant s'élève De l'onde sur la grève, De l'air dans les rameaux.
C'est une voix profonde.
Un chœur universel.
C'est le globe qui gronde.
C'est le roulis du monde Sur l'océan du ciel.
C'est l'écho magnifique Des voix de Jéhova, C'est l'hymne séraphique Du monde pacifique Où va ce qui s'en va ;
Où, sourde aux cris de femmes.
Aux plaintes, aux sanglots, L'âme se mêle aux âmes.
Comme la flamme aux flammes.
Comme le flot aux flots !
Ce bruit vaste, à toute heure.
On l'entend au désert.
Paris, folle demeure, Pour cette voix qui pleure Nous donne un vain concert.
Oh ! la Bretagne antique !
Quelque roc écumant !
Dans la forêt celtique Quelque donjon gothique !
Pourvu que seulement
La tour hospitalière Où je pendrai mon nid.
Ait, vieille chevalière.
Un panache de lierre Sur son front de granit.
Pourvu que, blasonnée D'un écusson altier, La haute cheminée.
Béante, illuminée, Dévore un chêne entier :
RÊVES
Que, Tété, la charmille Me dérobe un ciel bleu ; Que l'hiver ma famille.
Dans l'âtre assise, brille Toute rouge au grand feu ;
Dans les bois, mes royaumes.
Si le soir l'air bruit.
Qu'il semble, à voir leurs dômes.
Des têtes de fantômes
Se heurtant dans la nuit ;
Que des vierges, abeilles Dont les cieux sont remplis.
Viennent sur moi, vermeilles, Secouer dans mes veilles Leur robe à mille plis !
Qu'avec des voix plaintives Les ombres des héros Repassent fugitives, Blanches sous mes ogives.
Sombres sur mes vitraux l
Si ma muse envolée Porte son nid si cher Et sa famille ailée Dans la salle écroulée D'un vieux baron de fer ;
C'est que j'aime ces âges Plus beaux, sinon meilleurs.
Que nos siècles plus sages ; A leurs débris sauvages Je m'attache, et d'ailleurs
L'hirondelle enlevée Par son vol sur la tour, Parfois, des vents sauvée.
Choisit pour sa couvée Un vieux nid de vautour.
Sa famille humble et douce^ Souvent, en se jouant.
Du bec remue et pousse.
Tout brisé sur la mousse.
L'œuf de l'oiseau géant.
Dans les armes antiques Mes vers ainsi joueront.
Et, remuant des piques, Riront, nains fantastiques.
De grands casques au front.
Ainsi noués en gerbe, Reverdiront mes jours Dans le donjon superbe.
Comme une touffe d'herbe Dans les brèches des tours.
Mais, donjon ou chaumière, Du monde délié.
Je vivrai de lumière.
D'extase et de prière.
Oubliant, oublié !
4 juin 1020.
Renouvelons aussi Toute vieille pensée.
JoACHiM DU Bellay.
Qu'il est doux, qu'il est doux de conter des histoires, Des histoires du temps passé !
Alfred de Vrigny.