AVERTISSEMENT
nom qu'il leur a plu de replacer sur le titre des Odes funambulesques.
Aujourd'hui, que pourrait-il dire sur le sens de cet opuscule qui n'ait été déjà dit et cent fois mieux qu'il ne pourrait le faire? La langue comique de Molière étant et devant rester inimitable, l'auteur a pensé, en relisant les poètes du xvi« siècle d'abord, puis Les Plaideurs, le quatrième acte de Ruy Blas et l'admirable premier acte de L'École des Journalistes, qu'il ne serait pas impossible d'imaginer une nouvelle langue comique versifiée, appropriée à nos mœurs et à notre poésie actuelle, et qui procéderait du véritable génie de la versification française en cherchant dans la rime elle-même ses principauxmoyens comiques.
De plus il s'est souvenu que les genres littéraires arrivés à leur apogée ne sauraient mieux s'affirmer que par leur propre parodie, et il lui a s.'mblé que ces essais de raillerie, même inhabiles, serviraient peut-être à mesurer les vigoureuses et puissantes ressources de notre poésie lyrique. N'est-ce pas parce que Les Orientales sont des chefs-d'œuvre qu'elles donnent même à leurs cari-
AVERTIOGEMEKT.
catures un fugitif reflet de beauté? Et, s'il était permis d^invoquer ici l'exemple de celui que nous devons toujours nommer à genoux, la Batrachomyomachie ne fait-elle pas voir mieux que tous les commentaires possibles le rayonnement inouï et les aveuglantes splendeurs de /'Iliade ?
Bcllcvue, janvier 1859.
Eh quoi ! s'écria-t-il , ce pont n'était-il donc pas assez beau lorsqu'il paraissait avoir été construit en jaspe ? Ne doit-on pas craindre d'y poser les pieds, maintenant qu'il nous apparaît comme un charmant et précieux assemblage d'émeraudes, de chrysophases et de chrysolithes ?
Goethe, L'Homme à la Lampe,
ES Editeurs des Odes funambulesques ont-ils eu raison de rassembler en un volume ces feuilles volantes que le poète avait abandonnées comme un jouet pour la récréation des premières brises? Voilà assurément des fantaisies plus que frivoles; elles ne changeront en rien la face de la société, et elles ne se font même pas excuser, comme d'autres poëmes de ce temps, par le génie. Bien plus, la borne idéale qui marque les limites du bon goût y est à chaque instant franchie, et, comme le
PRÉFAGF..
remarque judicieusement M. Ponsard dans un vers qui survivrait à ses œuvres, si ses œuvres ellesmêmes ne devaient demeurer immortelles,
Quand la borne est franchie, il n'est plus de limite.
Plus de limite, en effet, c'est le pays des fleuves aurifères, des neiges éternelles, des forêts de fleurs. Voici l'héliante, l'asclépias, la mauve écarlate, la mousse blanche d'Espagne, les oiseaux-mouches, les troupeaux de buffalos et d'antilopes. Dans ces prairies ondulées, dans ces océans de verdure, habités aussi par des dindons, parcourus en tous sens par des Indiens coloriés d'une manière bizarre, notre homme, vêtu d'une bonne blouse de peau de daim et chaussé de mocassins aux semelles épaisses, chasse aux chevelures. Pourquoi la prairie parisienne n'aurait-elle pas son Henri Haller et son capitaine Mayne-Reid? Il y a bien la question du sang humain; rassurez-vous, toutefois : dans le grand désert dont la Banque de France et la Monnaie sont les oasis, tout le monde est chauve, et ce seront des perruques seulement que l'ennemi de Navajoes en frac suspendra à sa ceinture. La balle de son rifle ne tuera que des mannequins à
épouvanter les oiseaux, s'il reste même de ces mannequins-là ! car les oiseaux sont devenus trèsmalins. Ils ont lu les chasses de M. Élzéar Blazs et celles de M. Viardot. Ils ont lu par la même occasion d'autres chasses et aussi quelques recueils d'ana; si par hasard on les en priait bien fort, ils feraient leurs Échos de Paris et leur Courrier de Paris tout comme M. Edmond Texier ou M. Villemot.
(( D'autres temps, d'autres oiseaux! d'autres i )iseaux, d'autres chansons ! » murmure le divin Henri Heine, et il ajoute :
« Quel piaillement ! on dirait des oies qui ont bauvé le Capitole!
« Quel ramage! Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres qui se doniient des airs d'aigles portant la foudre de Ju-
Lu Licii, que ferez- vous, Argiens aux cnémidcii -gantes? Attaquerêz-vous ces moineaux et ces oies . a;rand8 coups de lance? N'est-ce pas assez d'une „a,rbacane pour mettre en fuite une couvée de pierrots, et, quant aux volatiles plus graves, à ceux qui servent de point de comparaison pour exprimer
la majesté de Hèra aux bras de neige, il suffit sans doute de leur arracher de l'aile une plume pour écrire un mot. Un mot ! n'est-ce pas beaucoup déjà, lorsque tant de messieurs affairés font un métier de cheval, et, les yeux crevés, tournent du matin au soir la roue d'un pressoir qui n'écrase rien?
Assurément ce temps-ci est un autre temps; ce qu'il appelle à grands cris, ce sont les oiseaux joyeux et libres ; c'est la chanson bouffonne et la chanson lyrique. Lyrique, parce qu'on mourra de dégoiit si l'on ne prend pas, de ci de là, un grand bain d'azur, et si l'on ne peut quelquefois, pour se consoler de tant de médiocrités, « rouler échevelés dans les étoiles » ; bouffonne... tout simplement, mon Dieu ! parce qu'il se passe autour de nous des choses très-drôles. De temps en temps Aristophane refait bien sa comédie de Ploutos, qu'il intitule Mercadet, ou une autre de ses comédies, qu'il intitule Vautrin, ou Les Saltimbanques, ou autrement; mais toutes sortes d'obstacles arrêtent le cours des représentations, car enfin l'art dramatique est dans le marasme. Et puis, à ces satires refaites après coup, il manque toujours la
parabase des Oiseaux; il manque les chœurs, ces Odes vivantes qui font passer des personnages aux spectateurs du drame la même coupe remplie jusqu'aux bords d'un vin réparateur. En quelle langue peut-on s'écrier aujourd'hui sur un théâtre : « Faibles humains, semblables à la feuille légère, « impuissantes créatures pétries de limon et prii( vées d'ailes, pauvres mortels condamnés à une (( vie éphémère et fugitive comme l'ombre ou a comme un songe léger, écoutez les oiseaux, êtres « immortels, aériens, exempts de vieillesse, occu- « pés d'éternelles pensées i ! » En quelle langue pourrions-nous dire aux boursiers, qui lisent dans leur stalle le cours de la Bourse : « L'Amour s'unis- >, sant aux ténèbres du Chaos ailé engendra notre « race au sein du vaste Tartare, et la mit au jour « la première. Avant que l'Amour eût tout mêlé, «la race des immortels n'existait pas encore; <( mais quand le mélange de toutes choses fut <i accompli, alors parut le ciel, l'océan, la terre et «( la race immortelle des Dieux. Ainsi nous sommes « beaucoup plus anciens que tous les Dieux. Nous