I. Parahase des Oiseaux traduction de M. Artaud
papier timbré, le rhume de cerveau et le macadam. Les gens qui se promènent sur ce tréteau encombré de poufs, de fauteuils capitonnés et de chaises en laque, semblent en effet s'occuper de leurs affaires ; mais est-ce que je les connais, moi spectateur? Est-ce que leurs affaires m'intéressent? Je connais Hamlet, je connais Roméo, je connais Ruy Blas, parce qu'ils sont exaltés par l'amour, mordus par la jalousie, transfigurés par la passion, poursuivis par la fatalité, broyés par le destin. Ils sont des hommes, comme je suis un homme. Comme moi ils ont vu des lacs, des forêts, des grands chemins, des cieux constellés, des clairières irgentées par la lune. Comme moi ils ont adoré, ils ont prié, ils ont subi mille agonies, la souffrance a enfoncé dans leurs cœurs les pointes de mille glaives. Mais comment connaîtrais -je ces bourgeois nés dans une boîte? Ils ont, me direz- VOU8, les mûmes tracas que moi, de l'argent à gagner et à placer, des termes à payer, des remèdes à acheter chez le pharmacien. Mais justement c'est pour oublier tous ces ennuis que je suis venu dans un théâtre ! Que ces gens-là me soient étrangers, ccin ni« <;ir;iit cncnr.' rien ; ce qu'il y a de pis.
c'est que je leur suis, moi, profondément étranger. Ils ne savent rien de moi, ils ne m'aiment pas, ils ne me plaignent pas quand je suis désolé, ils ne me consolent pas quand je pleure, ils ne souriraient guère de ce qui me fait rire aux éclats.
A chaque instant le chœur antique disait au spectateur : « Nous avons toi et moi la même « patrie, les mêmes Dieux, la même destinée ; c'est n ta pensée qui acère ma raillerie, c'est ton iro- « nie qui a fait éclater mon rire en notes d'or. » A défaut de chœur. Racine et Shakspeare disent cela eux-mêmes. Ils le disent à chaque vers, à chaque ligne, à chaque mot, tant leur âme individuelle est pénétrée, envahie et submergée par l'âme humaine. Mais aujourd'hui, même dans les œuvres où par hasard le génie comique éclate en liberté, l'auteur a toujours l'air de faire tous ces mots-là pour lui et de s'amuser tout seul. Il manque toujours le chœur, ou du moins ce mot, ce cri, ce signe qui invite à la communion fraternelle. Si le poëte des Odes funambulesques pouvait avouer un instant cette fatuité, nous dirions qu'il a voulu tenter comme des essais de chœurs pour Vautrin, pour Les Saltimbanques , pour Jean Hiroux, la
plus haute tragédie moderne, encore à faire. Il se serait efforcé de rompre la glace qui sépare de la foule quelques-unes des célébrités contemporaines, et de montrer violemment dans une ombre déchirée par un rayon de lumière leur côté humain et familier. En un mot, il aurait tâché de faire avec la Poésie, cet art qui contient tous les arts et qui a les ressources de tous les arts, ce que se propose la Caricature quand elle est autre chose qu'un barbouillage. Hâtons-nous de dire qu'il n'a biographie personne. Il n'a pas même vu extérieurement et de très-loin le mur qui environne la vie privée. Ceci est utile à constater, à un moment oîi, si cela continue, nous finirons par être dégoûtés même de Plutarque.
Ici la critique reprend la parole. — « Vous vou- « liez peindre votre temps, à la bonne heure. « Était-ce une raison pour marcher sur la tête et « pour vous vêtir d'oripeaux désordonnés et bi- « zarres? Est-ce pour peindre quelque chose, s'il « vous plaît, que vous affectez ces mètres extra- « vagants, ces césures effrontées, ces rimes d'une «sauvagerie enfantine? m Peut-être bien. Un homme qui est très-spirituel malgré sa réputation
d'homme d'esprit, M. Nestor Roqueplan, a défini notre époque par un seul mot très-éloquent : le Paroxysme. Selon lui, le grand caractère de notre âge complexe était celui-ci, que tout s'est élevé à un degré extrême d'intensité. Pour éclairer ce qu'éclairait autrefois la chandelle classique, il faut des orgies de gaz, des incendies, des fournaises et des comètes. On était riche avec dix mille livres de rente, et maintenant, si un banquier ne possède que dix millions de francs, chacun dit de lui : « Ce pauvre un tel n'est guère à son aise! » Où il y avait du gris, nous mettons du vermillon pur, et nous trouvons que cela est encore bien gris. Nos écrivains sont si spirituels que leurs cheveux en tombent, nos femmes si éclatantes qu'elles font peur aux bœufs, nos voitures si fines qu'elles se cassent en mille miettes.
Lorsque le chroniqueur des Nouvelles à la main a imaginé sa définition, il ne se trompait certes pas et il y avait là quelque chose de bien observé. Il faut désormais faire un pas de plus. Nous en sommes toujours au paroxysme, mais au paroxysme de l'absurde. Bien entendu, nous parlons seulement ici du côté extérieur et pittoresque des
mœurs. Rien n'empêche et ne saurait empêcher l'essor de la Science, de la Poésie, du Génie dans toutes ses manifestations, enfin de ce qui est la vie même de la France. Mais l'existence dans la rue, \c côté des choses qui sollicite l'observation superlicielle est devenu essentiellement absurde et caricatural. Nous ressemblons tous à ces baladins qui, aux derniers jours du carnaval, jouent Les Rende\-vous bourgeois travestis, chacun portant un costume opposé à l'esprit de son rôle. Vous entrez dans le bureau d'un petit journal, vous y trouvez des vieillards qui regrettent le bon vieux temps ; vous allez chez un acteur, vous le voyez en train de faire des chiffres; vous montez chez une courtisane, elle est abonnée au Siècle. Ce jeune homme adorable, fatal comme Lara et habillé comme Brummel, est un usurier. Ce monsieur qui tient ses livres de maison en partie double, et qui sert d'intermédiaire pour trouver de l'argent, c'est un poète. Mon domestique ne se contente plus d'être mis dans la ga\ette ; il fait bâtir des maisons, et ce pauvre homme en habit râpé qui monte dans un omnibus est un duc plus ancien que les La Trimoui'le.
l6 PRÉFACE.
Il reste un descendant de Godefroy de Bouillon, il chante tous les chœurs de l'Opéra ; et le dernier des comtes de Foix, M. Eugène Grailly, était acteur à la Porte-Saint-Martin. Un saltimbanque a récemment attaché son trapèze sous le pont suspendu qui domine la cataracte du Niagara, et, dans les variations du Carnaval de Denise, M'"* Carvalho a montré qu'avec son gosier elle jouait du violon mieux que Paganini : après cela venez dire que la versification des Odes funambulesques est excessive ou imprudente! Sans parler des élus qui ont fait Les Feuilles d'Automne, La Comédie de la Mort, Les Méditations, Rolla, Les ïambes, Éloa, Les Ternaires, Les Fleurs du Mal, et d'autres beaux livres, il y a ici deux écrivains qui possèdent des natures essentiellement poétiques, ce sont MM. Louis Veuillot et Proudhon, les deux implacables adversaires de la poésie et des poètes. Dans un morceau merveilleux d'inspiration lyrique, M. Proudhon, qui n'a jamais lu un vers, s'est rencontré, presque idée pour idée, avec Les Litanies de Satan, de M. Charles Baudelaire. Dans Corbin et d'Aubecourt, M. Louis Veuillot a donné une page digne de Burns : c'est la description de
la cour d'une vieille maison dans le faubourg Saint-Germain, avec son puits à la serrurerie ouvragée et son lilas délicieusement fleuri sur un tronc antique.
Les cordonniers font des romans, les notaires et les maîtres d'écriture ventrus se moquent de M. Prudhomme, les vices d'Herpillis, de Léontion, de Danaë et d'Archeanassa sont tombés aux cuisinières, et après avoir très-spirituellement égayé Le Charivari, Le Corsaire, le Figaro et Le Tintamarre, les plaisanteries contre la tragédie ont été accaparées par des imbéciles. S'il plaît donc à Daumier, en ses figures énergiques et puissantes,, de tracer un pan d'habit un peu trop tordu par le vent du nord ou une main qui ait presque six doigts, il n'y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat. Les enthousiastes du comique rimé, qui regrettent amèrement de l'avoir vu disparaître de notre poésie après Les Plaideurs, savent quelles difficultés surhumaines notre versification oppose à l'artiste qui veut faire vibrer la corde bouffonne. Si l'on nous permet de retourner ici un mot célèbre, ils savent combien il est inouï de pouvoir rester fougueux sur un cheval calme. Le problème
assurément n'est pas résolu dans le pauvre petit bouquin étrange que voici, improvisé au hasard et bribe par bribe à vingt époques différentes. Mais, tel qu'il est, il pourra sans doute distraire pendant dix minutes les amateurs de poésie et d'art : il y a eu dans tous les siècles beaucoup de livres dont on n'en pourrait pas dire autant, et qui ne valent pas une cigarette.
Pour ce qui regarde les formes spéciales imitées dans quelques pièces, est-il nécessaire de rappeler encore une fois que la parodie a toujours été un hommage rendu à la popularité et au génie? Nous croirions faire injure à nos lecteurs en supposant qu'il piàt se trouver parmi eux une âme assez méchante pour voir dans ces jeux oti un poëte obscur raille sa propre poésie, une odieuse attaque contre le père de la nouvelle poésie lyrique, contre le demi-dieu qui a façonné la littérature contemporaine à l'image de son cerveau, contre l'illustre et glorieux ciseleur des Orientales. Quant aux personnalités éparses dans ces pages éphémères, qui pourraient-elles raisonnablement courroucer? Nous le répétons de nouveau, ce ne sont et ce ne pouvaient être que des caricatures absolument fantas-
tiques. Or nous ne savons pas que ni M. Thiers, ni M. de Falloux, ni M. Louis Blanc, ni M. de Montalembert, ni M. Proudhon, ni tant d'hommes d'État et d'écrivains éminents se soient jamais fâchés à propos des singuliers profils que leur ont prêtés les dessinateurs humoristes. Il nous reste seulement le regret d'avoir cru à la lettre apocryphe signée Thomas Couture ; mais notre javelot perdu n'aura même pas égratigné cette jeune gloire.
Un mot encore : les Odes funambulesques n'ont pas été signées, tout bonnement parce qu'elles ne valaient pas la peine de l'être. Et d'ailleurs, si l'on devait les restituer à leur véritable auteur, toutes les satires parisiennes, quelles qu'elles soient, ne porteraient-elles pas le nom du facétieux inconnu qui s'appelle tout ie monde? Enfin, ennemi lecteur, avant de condamner ce fragile essai de pamphlet en rythmes, et de le jeter dédaigneusement à la corbeille avec le dernier numéro du Réalisme, «onge que la Satire magistrale de Boileau ne peut plus servir en 1857, ni même plus tard, comme »rme du moins. Heureux celui qui pourrait non jas trouver, non pas compléter, mais seulement
fixer pour quelques jours au point où elle est parvenue la formule rimée de notre esprit comique ! Sommes-nous sûrs que les chevaux indomptés ne viendront plus jamais mordre l'écorce de nos jeunes arbres ? Eh bien, le jour où cette fatalité planerait sur nous, le jour où se lèvera haletant, courroucé et terrible, le chanteur d'Odes qui sera le Tyrtée de la France ou son fougueux Théodore Kerner, s'il cherche la langue de l'ïambe armé de clous dans Le Ménage Parisien ou dans L'Honneur et l'Argent, il ne l'y trouvera pas ; ce n'est pas dans le sang du lapin ou du pigeon gris que le guerrier libre du pays des fleuves empoisonne ses flèches vengeresses.
Février 1857.