ODES FO NAMBVLF.SQ^VES
Ce théâtre en plein vent bâti dans les étoiles, Où passent à la fois Cléopâtre et Lola, Où défile en dansant, devant les mêmes toiles. Un peuple chimérique en habit de gala;
Ce pays de soleil, d'or et de terre glaise. C'est la mélodieuse Athènes, c'est Paris, Eldorado du monde, où la fashion anglaise Importe deux fois l'an ses tweeds et ses paris.
Pour moi, c'est dans un coin du salon d'Aspasie, Sur l'album éclectique où, parmi nos refrains, Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie, Que je rime cette ode en vers alexandrins.
Septembre 184J.
ODE» FVNAMBVLESQ^VES. 31
La belle Véronique,
\j E fut un beau souper, ruisselant de surprises. Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas froids ; Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises Et du johannisberg, ainsi que chez les rois.
Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices. Se renvoyaient les mots comme un clair tambourin ; Les dames, cependant, suçaient des écrevisses Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin.
}2 ODES F VN AMBVLESCiV ES.
Après avoir posé son verre encore humide, Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux, Beau comme Antinous, mais quelque peu timide, Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus.
Ce fut un grand régal pour la troupe savante Que cette bergerie, et les meilleurs plaisants Se délectaient de voir un fou croire vivante Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans.
Mais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange, L'impassibilité des Olympiens ; lui, Savourant la démence et versant la louange, Elle, avalant sa perle avec un noble ennui.
L'ardente causerie agitait ses crécelles Sur leurs têtes ; pourtant, quoi qu'il en piit coûter. Ils avaient les regards si chargés d'étincelles Que chacun à la fin se tut pour écouter.
— « Vraiment? jusqu'à mourir! » s'écriait Véronique, En laissant flamboyer dans la lumière d'or Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique; Et si je vous disais : « Je veux le Koh-innor? »
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(Elle jetait au vent sa tête fulgurante, Pareille à la toison d'une angélique miss Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente Emporte avec fierté les cargaisons de lys ! )
— « Chère âme, » répondit le rêveur sacrilège,
« J'irais la nuit, tremblant d'horreur sous un manteau , Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussé-je Ensuite dans le cœur m'enfoncer un couteau. »
Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire, Sonore et convulsif, orageux et profond. Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire, Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond .
C'est un hôte ébloui, qui toujours nous invite. La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié ; Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite Lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié :
— « Ami, n'emporte plus ton cœur dans une orgie. Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.
Il fut supérieur en physiologie
Pour avoir bien connu le fond de notre sac.
3t ODES FVNAMBVLESQ.VES.
Ici, comme partout, l'expérience est chère.
Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton
Si brillante Jadis à mon doigt de vachère.
Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothon ! »
Novembre 18581,
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Mascarades.
Le Carnaval s'amuse !
Viens le chanter, ma Muse, En suivant au hasard Le bon Ronsard !
Et d'abord, sur ta nuque, En dépit de l'eunuque, Fais flotter tes cheveux Libres de nœuds!
Chante ton dithyrambe En laissant voir ta jambe Et ton sein arrosé D'un feu rosé.
Laisse même, ô Déesse, Avec ta blonde tresse, Le maillot des Keller Voler en l'air !
Puisque je congédie Les vers de tragédie, Laisse le décorum Du blanc péplum,
La tunique et les voiles Semés d'un ciel d'étoiles, Et les manteaux épars A Saint-Ybars !
Que ses vierges plaintives.
Catholiques ou juives, Tiennent des sanhédrins D'alexandrins !
Mais toi, sans autre insigne Que la feuille de vigne Et les souples accords De ton beau corps,
ODES FVNAMBVLESQ VES. 37
Laisse ton sein de neige Chanter tout le solfège De ses accords pourprés, Mieux que Duprez !
Ou bien, mon adorée, Prends la veste dorée Et le soulier verni De Gavarni !
Mets ta ceinture, et plaque Sur le velours d'un claque Les rubans querelleurs Jonchés de fleurs !
Fais, sur plus de richesses Que n'en ont les duchesses, Coller jusqu'au talon Le pantalon !
Dans tes lèvres écloses Mets les cris et les poses Et les folles ardeurs Des débardeurs !
38 ODES F VN AM B VtESQ^VES.
Puis, sans peur ni réserve.
Réchauffant de ta verve Le mollet engourdi De Brididi,
Sur tes pas fiers et souples Traînant cent mille couples, Montre-leur jusqu'où va La redowa,
Et dans le bal féerique, Hurle un rythme lyrique Dont tu feras cadeau A Pilodo !
Tapez, pierrots et masques, Sur vos tambours de basques !
Faites de vos grelots Chanter les flots !
Formidables orgies, Suivez sous les bougies Les sax aux voix de fer Jusqu'en enfer !
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Sous le gaz de Labeaume Hurrah ! suivez le heaume Et la cuirasse d'or De Mogador !
Et madame Panache, Dont le front se harnache De douze ou quinze bouts De marabouts !
Au son de la musette Suivez Ange et Frisette, Et ce joli poupon, Rose Pompon !
Et Blanche aux belles formes, Dont les cheveux énormes Ont été peints, je crois, Par Delacroix !
De même que la Loire Se promène avec gloire Dans son grand corridor D'argent et d'or,
40 ODES FVNAMBVLESQVES.
Sa chevelure rousse Coule, orgueilleuse et douce ; Elle épouvanterait Une forêt.
Chantez, Musique et Danse!
Que le doux vin de France Tombe dans le cristal Oriental !
Pas de pudeur bégueule !
Amis ! la France seule Est l'aimable et divin Pays du vin !
Laissons à l'Angleterre Ses brouillards et sa bière !
Laissons-la dans le gin Boire le spleen !
Que la pâle Ophélie, En sa mélancolie, Cueille dans les roseaux Les fleurs des eaux !
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 4I
Que, scnsitive humaine, Desdémone promène Sous le saule pleureur Sa triste erreur !
Qu'Hamlet, terrible et sombre Sous les plaintes de l'ombre, Dise, accablé de maux :
« Des mots ! des mots ! »
Mais nous, dans la patrie De la galanterie.
Gardons les folles mœurs Des gais rimeurs !
Fronts couronnés de lierre, Gardons l'or de Molière, Sans prendre le billon De Crébillon !
C'est dans notre campagne Que le pâle Champagne Sur les coteaux d'Aï Mousse ébloui !
^2 ODES FVNAMBVLESQ^VES.
C'est sur nos tapis d'herbe Que le soleil superbe Pourpre, frais et brûlants, Nos vins sanglants !
C'est chez nous que l'on aime Les verres de Bohême Qu'emplit d'or et de feu Le sang d'un Dieu!
Buvez à pleines treilles Sur ces coteaux penchants, Pères des chants !
Poésie et Musique, Chantez l'amour physique Et les cœurs embrasés Par les baisers !
Chantons ces Jeunes femmes Dont les épithalames Attirent vers Paris Tous les esprits !
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 43
Chantons leur air bravache Et leur corset sans tache Dont le souple basin Moule un beau sein ;
Leur col qui se chiffonne Sur leur robe de nonne, Leurs doigts collés aux gants Extravagants ;
Leur chapeau dont la grâce Pour toujours embarrasse, Avec son air malin, Vienne et Berlin ;
Leurs peignoirs de barège Et leurs jupes de neige Plus blanches que les lys D'Amarillys;
Leurs épaules glacées, Leurs bottines lacées Et leurs jupons tremblants Sur leurs bas blancs !
44 ODES FVNAMBVLESC^VES.
Chantons leur courtoisie ! Car ni l'Andalousie, Ni Venise, les yeux Dans SCS flots bleus,
Ni la belle Florence Où, dans sa transparence, L'Arno prend les reflets De cent palais.
Ni l'odorante Asie, Qui, dans sa fantaisie, Tient d'un doigt effilé Le narghilé.
Ni l'Allemagne blonde Qui, sur le bord de l'onde.
Ceint des vignes du Rhin Son front serein,
N'ont dans leurs rêveries Vu ces lèvres fleuries, Ces croupes de coursier.
Ces bras d'acier.
ODES FVN AMBVLESQ^VES. 4.5
Ces dents de bête fauve, Ces bras faits pour l'alcôve, Ces grands ongles couleur De rose en fleur,
Et CCS amours de race Qu'Anacréon, Horace Et Marot enchantés, Eussent chantés !
Janvier 1846.
4<5 ODES FVN AMBVLESQ^VES.
Premier Soleil.
Italie, Italie, ô terre où toutes choses Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins ! Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses Des sorbets à la neige et des ballets divins !
Terre où le doux langage est rempli de diphthongues Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai, Et nous ne verrons plus les redingotes longues Où tout parfait dandy se tenait enfermé.
Sourire du printemps, je t'offre en holocauste Les manchons, les albums et le pesant castor. Hurrah ! gais postillons, que les chaises de poste Volent, en agitant une poussière d'or !
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Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle, Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy Près des Panoramas déployer son ombrelle : C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y !
Voici dans le gazon les corolles ouvertes, Le parfum de la sève embaumera les soirs, Et devant les cafés, des rangs de tables vertes Ont par enchantement poussé sur les trottoirs.
Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie! Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas; Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie, Sur la toile imprimée et sur le jaconas !
Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches, Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus. Les légers mantelets avec les robes blanc-lies. Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus!
Bientôt, sous les forêts qu'argcntera la lune. S'envolera gaîment la nouvelle chanson ; Nous y verrons courir la rousse avec la brune, El Musette et Nichette avec Mimi Pinson !
4^ ODES FVNAMBVLESQVES.
Bientôt tu t'enfuiras, anga Mélancolie,
Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts.
Débouchez de ce vin que j'aime à la folie,
Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers.
Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant. Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poète. Parle ! nous t'écoutons avec ravissement.
C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse Cueillir la violette avec ses petits doigts, Et toute créature a le cœur plein d'ivresse, Excepté les pervers et les marchands de bois !
Avril 1854,
ODES ÏVNAMBVLESQ.VES. +9
La Voyageuse.
Masques et visages...
Gavarni.
A CAROLINE iE FESSIER
Au temps des pastels de Latour, (^uaiid l'enfanl-dieu régnait au monde Par la grâce de Pompadour, Au temps des beautés sans seconde ;
50 ODES FVN AMBVLF.SQ^VES.
Au temps féerique où, sans mouchoir, Sur les lys que Lancret dessine Le collier de taffetas noir Lutte avec la mouche assassine ;
Au temps où la Nymphe du vin Sourit sous la peau de panthère, Au temps où "Wateau le divin Frète sa barque pour Cythère;
En ce temps fait pour les jupons.
Les plumes, les rubans, les ganses.
Les falbalas et les pompons ; En ce beau temps des élégances.
Enfant blanche comme le lait, Beauté mignarde, fleur exquise, Vous aviez tout ce qu'il fallait Pour être danseuse ou marquise.
Ces bras purs et ce petit corps, Noyés dans un frou-frou d'étoffes, Eussent damné par leurs accords Les abbés et les philosophes.
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Vous eussiez aimé ces bichons Noirs et feu, de race irlandaise, Que l'on porte dans les manchons Et que l'on peigne et que l'on Daisc.
La neige au sein, la rose aux doigts, Boucher vous eiît peinte en Diane Montrant sa cuisse au fond du bois Et pliant comme une liane.
Et Clodion eût fait de vous Une provocante faunesse Laissant mûrir au soleil roux Les fruits pourprés de sa jeunesse !
Car sur les lèvres vous avez La malicieuse ambroisie De tous ces paradis rêvés Au siècle de la fantaisie,
Et, nonchalante Dalila, Vous plaisez par la morbidcsse D'une nymphe de ce temps-là, Moitié nonne et moitié déesse.
52 ODES FVNAMBVLESQ^VES.
Vos cheveux aux bandeaux ondes Récitent de leur onde noire Des madrigaux dévergondés A votre visage dïvoire,
Et, ravis de ce front si beau, Comme de vertes demoiselles, Tous les enfants porte-flambeau Vous suivent en battant des ailes.
Tous ces petits culs-nus d'Amours Groupés sur vos pas, Caroline, Ont soin d'embellir vos atours Et d'enfler votre crinoline.
Et l'essaim des Jeux et des Ris, Doux vol qui folâtre et se joue.
Niche sous la poudre de riz Dans les roses de votre joue.
Vos sourcils touffus, no'rs, épais, Ont des courbes délicieuses Qui nous font songer à la paix Sous les forêts silencieuses,
ODES FVN AMBVLESC).VES. $?
Et les écharpes de vos cils Semblent avoir volé leurs franges A la terre des alguazils, Des mandas et des oranges.
Au fait, vous avez donc été, Loin de nos boulevards moroses, Pendant tout ce dernier été, Sous les buissons de lauricrs-rosos ?
Le fier soleil du Portugal Vous tendait sa lèvre obstinée Et faisait son meilleur régal Avec votre peau satinée.
Mais vous, tordant sur l'éventail Vos petits doigts aux blancheurs mates.
Vous découpiez Scribe en détail Pour les rois et les diplomates;
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Et, digne d'un art sans rivaux, Pour charmer les chancelleries, Vous avez traduit Marivaux En mignonnes espiègleries.
C'est au mieux ! L'astre des cicux clairs Qui fait grandir le sycomore Vous a donné des jolis airs De Bohémienne et de More.
Vous avez pris, toujours riant, Dans cet éternel jeu de barres, La volupté de l'Orient Et le goût des bijoux barbares.
Et vous rapportez à Paris, Ville de toutes les décences, Les molles grâces des houris Ivres de parfums et d'essences.
C'est bien encor! même à Turin Menez Clairville, puisqu'on daigne Nous demander un tambourin Là-bas, chez le roi de Sardaigne.
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Mais pourtant ne nous laissez pas Nous consumer dans les attentes !
Arrêtez une fois vos pas Chez nous, et plantez-y vos tentes.
Tout franc, pourquoi mettre aux abois Cet Éden, où le lion dîne Chaque jour de la biche au bois Et soupe de la musardine?
Valets de cœur et de carreau
Et boyards aux fourrures d'ourses,
Loin de vous, sachcz-1?, Caro,
Tout s'ennuie, au bal comme aux courses.
Vous nous disputez les rayons Avec des haines enfantines, Et jamais plus nous ne voyons Que les talons de vos bottines.
Songez-y ! Vous cherchez pourquoi Ma muse, qui n'est pas méchante, M'ordonne de me tenir coi Et ne veut plus que je vous chante?
55 ODES FVNAMB VLESQ VES.
C'est que vos regards inhumains Ont partout des intelligences, Et tout le long des grands chemins Vont arrêter les diligences.
Février 1858.