‹ Odes funambulesques, suivies d'un commentaireChapitre 6 sur 40 · NÉMÉSIS INTÉRIMAIRE · texte numérisé non relu

NÉMÉSIS INTÉRIMAIRE

Eveil.

r uisquc la Némésis, cette vieille portière, Court en poste et regarde à travers la portière Des arbres fabuleux faits comme ceux de Cham, Laissons Chandernagor, Pékin, Bagdad ou Siam Posséder ses appas, vieux comme sainte Thècle, Et désabonnons-nous le plus possible au Siècle, Ne pleure pas, public qui lis encor des vers. Je ne te dirai pas : Les raisins sont trop verts;

S^ ODES FVN AMB VLESQVES,

Et, quant à s'en passer, je sais ce qu'on y risque ; J'ai fait pour toi l'achat d'une jeune odalisque. Colle qui part était infirme à force d'ans : Elle boitait ; la mienne a ses trente-deux dents, L'œil vif, le jarret souple : elle est blanche, elle est nue, Charmante, bonne fille, et de plus inconnue.

Elle a le col de cygne et les trente beautés Que la Grèce exigeait de ses divinités. Et ce ne sont partout, sous sa robe qui pouffe. Que cheveux d'or, que lys et que roses en touffe. La voilà présentée, et, mon bras sous le sien, Nous allons tous les deux, pareils au groupe ancien D'une jeune bacchante agaçant un satyre. Du mieux que nous pourrons jouer à la satire. Nous savons, aussi bien que feu Barthélémy, Sar sa lyre à dix voix trouver l'ut et le mi. Puisqu'il a pris enfin la poudre d'escampette, O ma folle, ô ma Muse, embouche ta trompette Qui fouette les carreaux comme un clairon de Sax; Sur ton front chevelu mets le casque d'Ajax, Galope et fais claquer sur les peaux les plus chères Ton fouet et son pommeau ciselé par Feuchères !

Lesbienne rêveuse, éprise de Phyllis, Tu n'as pas, il est vrai, célébré S

ODES FVN AMBVLESQ.VES. $9

Ni fait de Giraudeau ton souteneur en titre; Ni dans des vers gazés, qui font rougir un pitre, Fait éclore, en prenant la flûte et le tambour, Un édit paternel pour les filles d'amour ; Ni, comme l'Amphion de ces pignons godiches. Fait surgir à ta voix les colonnes-affiches.

Mais enfin, c'est par toi qu'un jour le Triolet Ressuscita des morts et resta ce qu'il est, Et, pour mieux mettre à vif nos modernes Linière, Devint une épigramme aiguisée en lanière ; On a su par toi seule, en ce Paris élu, Ce que valent Néraut, Tassin et Gredelu; Sur ton Rondeau tel barde, imprimé vif chez Claye, S'est vu traîner vivant comme sur une claie. Et par toi ce bel âge apprit, en même temps, Qu'un nouvel Archiloquc est âgé de huit ans. Vois, le siècle est superbe et s'offre au satirique : Géronte dans le sac attend les coups de trique. Et sera trop heureux, Muse aux regards sereins, Si tu lui fais l'honneur de lui casser les reins.

Regarde autour de toi ces mille nids d'insectes Qui fourmillent en paix dans des fanges suspectes, Et que tu vas fouler aux pieds de ton coursier! Mcssaiine, ta sœur, l'amante aux bras d'acier,

6o ODES FVN AMBVLESQ^VES.

De qui trois cents Romains composaient l'ordinaire, Ne serait aujourd'hui qu'une pensionnaire, Et pourrait concourir pour le prix de vertu. Les nôtres ont un Claude imbécile et tortu, Qui, toujours généreux au degré nécessaire. Pour les faire oublier donne tant par ulcère.

Quelle est la Cléopâtre à trois cents francs par mois, Dont l'Antoine en gants blancs, venu de l'Angoumois, Ne prenne pas plaisir à voir fondre sa perle? Dès qu'Antoine est à sec, plus joyeuse qu'un merle, Cléopâtre s'enfuit sur l'aile d'un steamer, Et, de "Waterloo-Road affrontant la rumeur. Puise à ces fonds secrets que, pour ses amourettes, La perfide Albion avance à nos lorettes.

Demande au soleil d'or, qui miirit les cotons. Combien notre Opéra, refuge de gothons.

En dévore en un soir pour un ballet féerique, Et demande à Sappho, la Lélia lyrique.

Dont la lèvre du vent rougit les froids appas, Si, par quelque hasard, elle ne saurait pas Quels timides aveux et quelles confidences. Au mépris de l'archet enragé pour les danses, Nos petites Laïs, dans les coins hasardeux. Au bal Valentino chuchotent deux à deux?

ODES FVN AMBVLESQ.VES. 6l

Alcippe a le renom d'un homme littéraire. Il gagne peu d'argent. Est-il pauvre? Au contraire. Sa femme, une poupée aux petits airs souffrants, En cailloux de princesse a deux cent mille francs, Et, dès le grand matin, porte pour ses sorties Des bottines de soie en couleurs assorties A la robe du jour. Alcippe a deux landaus Et de petits habits qui plissent sur le dos; Madame a son lundi; c'est un groom en livrée Qui porte à la Revue, à bon droit enivrée. Les tartines d'Alcippe, et ces époux profonds Ont leur loge au Gymnase et leur loge aux Bouffons.

Alcippe, homme de goût, poiite et dramatistc, Est un original extrêmement artiste; II croit sincèrement devoir à son travail Les dollars que madame a trouvés en détail Sous les petits coussins d'une amie un peu mûre, Dont pour aucun de nous le boudoir ne se mure. Si pourtant le mari, que favorise un dieu. Veut s'étonner, madame, en souriant un peu, Répond qu'elle a gagné cet argent à la Bourse.

En peut-on à ce point méconnaître la source! L'ange des actions, que chacun invoquait, Manque à présent de tout, ainsi que Bilboquet;

63 ODES FVNAMBVIESQ^VES.

Et la bourse où madame a gagné, c'est la nôtre : C'est la maigreur des uns qui fait un ventre à l'autre.

Damon... Mais à quoi bon fatiguer votre voix? Muse, n'essayons pas de peindre en une fois Les immoralités de ce siècle bizarre.

Nous en avons de reste au quartier Saint-Lazare, Pour remplir largement trois mille feuilletons. Tant de taureaux de Crète et de serpents Pythons Se dressent à l'envi dans ce grand marécage, Que nous demanderons du temps pour mettre en cage Ces monstres de féerie, et pour bien copier Leurs langues de drap rouge et leurs yeux de papier.

Voyez les Auvergnats, les pairs, les gens de lettres, Les Tom-Pouces âgés de quatre centimètres, Le lézard-violon, le hanneton-verrier, Le café de maïs, l'annonce Duveyrier, Le journal vertueux, Aymé, dentiste équestre, Et là-bas Mirliton qui s'érige en orchestre ! Hilbey! Carolina! Toussenel ! le guano!

Et Mangin ! et Clairville! et maître Chicoisneau ! Et la Bourse! et Madrid ! et l'Odéon! et Rolle ! Et le nez de Guttiere! et Buloz! et l'École Du Bon-Sens! et le Bal des Chiens! et le Journal Des Chasseurs! Janin même, aidé de Juvénal,

ODES PVNAMBVLF.SQ^VES. <Jj

Y perdrait son latin. Voyez, mademoiselle, Ce qui vous reste à faire, et déployez du zèle. Quand, rouge de plaisir et les yeux étoiles, Ton cheval et ton casque au vent échevelés. On te verra courir, ô Muse jeune et folle ! Les critiques eux-mêmes, et les plus vieux, et Rolle, Te suivront d'un regard lascif, ô mes amours! Oubliant qu'ils sont vieux et le furent toujours!

Novembre 1845.

Cj^ odes rVNAMBVLESQ^VES.

Les Théâtres d'enfants.

D onsoir, chère Evohé. Comment vous portez-vous ? Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux Ce soir ! deux lacs du ciel ! et la robe est divine. Quel écrin! vous aimez Diaz, on le devine. Vos poignets amincis sortent comme des fleurs De cette mousseline aux replis querelleurs; Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche, Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal, Et chez vous Gavarni complète Juvénal.

Vous marcheriez sans bruit parmi les feuilles sèches, Et si jamais l'enfant Éros manque de flèches, Il vous demandera les cils de cet oeil noir. Quel dommage qu'il soit déjà samedi soir,

ODTS FV\'AMIîVtESQ.VES. 65

Et qu'il faille chanter, ô ma Musc folâtre!

Car je vous aurais dit : « Le feu brille dans l'âtrc,

La verte salamandre y sautille en rêvant ;

Laissons tomber la pluie et soupirer le vent,

Car les sophas sont doux loin des regards moroses.

Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. »

Mais Karr peut seul flâner aux grèves d'Étretat. Un dieu ne nous fit pas ces loisirs : notre état, C'est de fouetter au sang, comme Croquemitainc, Tous les petits vauriens, d'une façon hautaine. Nous leur faisons bien peur! Heureusement je vois Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix. Avale à belles dents les bonbons aux pistaches. Porte des bas à jour et n'a pas de m.oustaches. La moustache irait mal avec sa douce peau.

Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau, La robe, les jupons ; tirez cette baleine. Ce bas de cachemire avec sa blanche laine; Otez ce joyau d'or et ce petit collier. Il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier. Nous allons dans un bouge où, tout le long du drame, L'on est fort exposée en costume de femme. Passez ce pantalon et ces bottines, qui Viennent de chez Renard et de chez Sakoski;

C(y ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste.

Ce frac va déguiser tous les trésors du buste.

Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents,

Le twine sur le bras et le cigare aux dents;

Faites mordre à propos par l'épingle inhumaine

Vos cheveux d'or. C'est tout. Venez, et Dieu nous mène !

Le Tartare des Grecs, oîi le cruel Typhon Les cent gueules en feu paraît encor bouffon ; Tobolsk, la rue aux Ours, qui n'a pas de Philistes, L'enfer, oii pleureront les matérialistes, La Thrace aux vents glacés, les monts Hymalaïa, L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia, Mourzouk, où l'on rôtit l'homme comme une dinde, Les mines de Norwège et les grands puits de l'"Inde, Asile du serpent et du caméléon, L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon Sont des Édens charmants et des pays du Tendre, A côté de l'endroit où nous allons nous rendre.

Nulle part, fût-ce même au fond de la Cité, L'Impudeur, la Débauche et la Lubricité, La Luxure au front blanc creusé de cicatrices, Et le Libertinage avec ses mille vices, Ne dansèrent en chœur ballets plus triomphants ! C'est ce que l'on appelle un Théâtre d'enfants.

ODES PVNAMBVLESQ^VES. 67

Figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ;

Des lauriers de papier couronnent l'avant-scéne,

Et vous voyez se tordre avec un air moqueur

Des camaïeus bleu tendre à soulever le cœur.

Quatre violons faux grincent avec la flûte,

La clarinette beugle, et dans leur triste lutte

Le cornet à piston survient tout essoufflé,

Comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé,

Et qui, les yeux hagards, s'enfuit avec démence.

Mais le rideau se lève et la piècs commence. Des petits malheureux affublés d'oripeaux, Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux, Récitent une prose à crier : « A la garde! » Et brament des couplets d'une voix nasillarde. Le scrofule a détruit les ailes de leur nez ; Leur joue est molle et tombe en plis désordonnés ; Les yeux tout chassieux prennent des tons d'absinthe, Et l'épine dorsale a l'air d'un labyrinthe. Ils sautent au hasard comme de petits faons. Vous, homme simple et bon, rien qu'à voir ces enfants, Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres. Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres!

Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu, Qui hante la coulisse et fait le Richelieu,

68 ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille, Ont cinquante ans et sont des pères de famille. Ils grisonnent ; ils sont comme vous, chers lecteurs, Gardes nationaux, poètes, électeurs, Et portent des faux cols ; c'est le vice précoce Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse; Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol. Et l'un d'eux est orné de quelque ordre espagnol.

A ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane^ Honnête citadin, vous prenez votre canne, Et la sage parti, trois fois sage en effet. De fuir en maudissant le maire et le préfet, A moins que, comme nous, aimant l'allégorie, Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie. C'est un spectacle heureux et d'un effet hardi. Il ne vous montre pas la lune en plein midi. Mais il donne le droit d'éteindre les chandelles L'amour est libre alors et vole à tire-d'ailes, Et l'on peut souhaiter un endroit écarté Où de n'être pas chaise on ait la liberté.

Serrez-vous contre moi, chère Evohé, ma muse ! Voici l'heure où bientôt l'habit qui les abuse Va devenir utile, abominablement.

Trois fois heureux encor si ce doguisement,

ODES rVNAMBVLESQ^VF. S. 6ç)

A dessein médité pour ce moment critique. Peut éloigner de vous ce public éclectique! Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu, Honteuse de mourir sans avoir combattu, Au bruit de ces soupirs qu'un faible écho répète, Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette ! Allons chez nous, ma mie, ô ma Muse à l'œil bleu ! Et, la main dans la main, lisons au coin du feu. Cependant qu'au dehors le vent siffle et détonne, Les Chants du crépuscule et Les Feuilles d'automne. Car, tandis que là-bas, l'enfance, sous le fouet, A de honteux vieillards sert de honteux jouet, Il est doux de revoir, dans les odes écloses, Les beaux petits enfants sourire avec les roses, Et la mère au beau front pour ce charmant essaim Répandre sans compter les perles de son sein ; Et d'écouter en soi chanter avec les heures L'harmonieux concert des voix intérieures!

Décembre 1845.

70 ODES FVNAMBVLESQ VES.

L'Opéra turc.

ii^hère Evohé, voici le carnaval qui vient, Et l'on danse à la fin du mois, s'il m'en souvient. Je voulais vous montrer une chose divine. Un domino charmant que Gavarni dessine, Une surprise, enfin! Pourquoi venir le soir? Nous n'avons même pas le temps de nous asseoir Quand j'aurais, pour rester sur ces divans sublimes, Encor plus de raisons que vous n'avez de rimes !

Il faut partir. Prenez votre châle, Évohé. Si je ne vous savais un cœur très dévoué. Et de l'esprit à flots, si vous étiez bégueule. Je vous engagerais à rester toute seule ; Car je crois qu'il s'agit d'aller, à pas de loup, Attaquer un défaut que vous avez beaucoup.

ODES FVNAMBULESQ^VES. 71

Vous voyez trop souvent votre amie au king's-Charlcs.., Mais je ne veux savoir que ce dont tu me parles!

Tortille tes cheveux avec des tresses d'or, O ma Muse, et volons sur l'aile d'un condor Jusqu'au pays féerique où les blanches sultanes Baignent leurs corps polis à l'ombre des platane?, Et s'enivrent le cœur aux chansons du harem Sous les rosiers de Perse et de Jérusalem, Tandis qu'en souriant, les esclaves tartares Arrachent des soupirs à l'âme des guitares.

Il était à Stamboul un théâtre enchanteur, Dont le sultan lui-même était le directeur : La Musique et ses voix, l'altière Poésie, Les danses de l'Espagne et de la molle Asie Enchantaient, par l'accord des rythmes bondissants. Ce palais ébloui de feux resplendissants. Or, le sultan, naguère, en ses jours d'allégresse, Avait dormi longtemps chez les filles de Grèce, Et, versant des parfums sous le ciel embaumé, Ainsi que Magdeleine avait beaucoup aimé.

Mais quand l'âge eut glacé tristement cette lave, II fut, à son hiver, l'esclave d'une esclave Qui lui chantait le soir de doux airs espagnols, D'une voix douce à faire envie aux rossignols.

CDES FVNAMBVLESQ.VE'î.

Elle avait les langueurs des filles de la Gaule, Soit qu'elle soupirât la romance du Saule, Ou quelque chant d'amour plaintif ou singulier, Sous l'habit provocant d'un jeune cavalier. Mais sa pourpre, fatale aux amours des captives. Buvait le sang vermeil des blanches et des Juives, Et ses regards, emplis de force et de douceur, Demandaient chaque mois la tête d'un danseur.

Lorsque la Favorite, avec ses airs de reine. Apparaissait, portant la couronne sereine Dont les lys enflammés ruisselaient en marchant, Tout le peuple ébloui du ballet et du chant Tremblait devant son doigt noyé dans la dentelle. Un seul avait trouvé sa grâce devant elle, Ardent comme un lion ou comme le simoun. Un habile chanteur qu'on appelait Medjnoun. Or, ce jeune homme avait la perle des maîtresses, Une blanche houri qui, par ses longues tresses, Jetait aux quatre vents tous les parfums d'Ophir, Paupière aux sourcils noirs, prunelles de saphir, Gazelle pour la grâce indolente des poses, Nourmahal, dont la lèvre énamourait les roses.

Medjnoun se demandait quel ange au firmament Avait fondu pour lui des cœurs de diamant,

ODES PVNAMBVLESQ^VES. 73

Lorsque, par une nuit claire d'astres sans nombre, Errant par les sentiers du jardin comme une ombre, Près d'un kiosque doré, que les pâles jasmins Et les lys aux yeux d'or entouraient de leurs mains, Et sur lequel aussi dormaient dans la nuit brune Les blancs rosiers baignés des blancs rayons de lune, Par la fenêtre ouverte il entendit deux voix.

L'une disait (c'était la Favorite) : « Oh ! vois. Ma Nourmahal ! jamais le cœur des jeunes hommes Ne s'attendrit; mais nous, ma chère âme, nous sommes Douces ; nos longs cheveux sur nos seins endormis Ont l'air en se mêlant de deux fleuves amis ; Les rayons de la nuit argentent nos pensées. Lorsque, dans un hamac mollement balancées. Entrelaçant nos bras, nous chantons deux à deux, Ou que, nous confiant à des flots hasardeux. Et laissant l'eau d'azur baiser nos gorges blondes, Nous en dérobons l'or sous la moire des ondes. »

La Favorite alors, les yeux noyés de pleurs. Voyait à chaque mot éclore mille fleurs Sur le sein de l'enfant rougissante et sans voiles, Et, le regard perdu dans ses yeux pleins d'étoiles Comme les océans du ciel oriental.

Était agenouillée aux pieds de Nourmahal,

lO

Et Nourmahal honteuse, au bout de chaque phrase,

Ramenait sur son cou sa tunique de gaze.

— « Permettez, dit Medjnoun, entrant à la Talma,

Qu'ici je vous salue, et que j'emmène ma

Maîtresse ; il se fait tard, et notre chambre est prête. »

Medjnoun fut le jour même admis à la retraite.

O frères de don Juan ! dompteurs des flots amers, Qui dérobez la perle au sein meurtri des mers. Vous dont l'ardente lèvre eût bu jusqu'à la lie Les mystères sacrés de Gnide et d'Idalie, Avec vos doigts sanglants fouillez l'œuvre de Dieu, Et vous ne trouverez jamais, sous le ciel bleu, Si chaste lèvre, encor pleine de fleurs mi-closes, Dont la pâle Amitié n'ait effeuillé les roses!

Toi qui, depuis longtemps, avec ton pied vainqueur, As foulé pas à pas les replis de mon cœur. Blonde Évohé ! tu sais si j'aime le théâtre. Polichinelle seul peut me rendre idolâtre, Et, lorsque nous prenons des billets au bureau. C'est pour voir, par hasard, Giselle ou Deburau. Pour la grande musique, elle est notre ennemie ; Les Lauriers sont coupés et J'aivie mieux ma mie, Avec la Kradoudja, suffisent à nos vœux. Et le moindre trio fait dresser nos cheveux.

ODES FVNAM BVLESQ^VES.

Eh bien ! ma pauvre fille, il faut parler musique ! La basse foudroyante et le ténor phthisique Nous font l'œil en coulisse et demandent nos vers ; Duègne au nez de rubis, ingénue aux bras verts, Ciel rouge, galonné de quinquets pour la frange. Il faut décrire tout, jusqu'aux arbres orange. La clarinette aspire à des canards écrits, Et le bugle naissant nous réclame à grands cris.

Donc, samedi prochain nous dirons à l'Europe Comme tombe le cèdre au niveau de l'hysope. Et comment, et par quels joueurs d'accordéon, L'Opéra, devenu pareil à l'Odéon, A vu, depuis trois ans, aux stalles dédaignées, S'empiler en monceau les toiles d'araignées; Et comment il a fait, pour trouver un ténor. Des voyages plus longs que tous ceux d'Anténor.

Après tous nos malheurs et ton frac mis en loques, Tu dois haïr Thalie et toutes ses breloques ; Mais si tu peux encor me suivre sans frémir, Je te promets ce soir ce bijou de Kashmir Qu'un faible vent d'été ride comme les vagues, Et qui passe au travers des plus petites bagues.

Décembre :34;

7<î ODES FVNAMBVlESQ^VEi

Académie royale de musique.

CJ Parnasse lyrique ! Opéra ! palais d'or !

Salut ! L'antique Muse, en prenant son essor,

Fait traîner sur ton front ses robes sidérales

Et défiler en chœur les danses sculpturales.

Peinture ! Poésie! arts encor éblouis

Des rayons frissonnants du soleil de Louis !

Musique, voix divine et pour les cieux élue,

O groupe harmonieux, Beaux-Arts, je vous salue !

O souvenirs ! c'est là le théâtre enchanté Où Molière et Corneille et Mozart ont chanté. C'est là qu'en soupirant la Mort a pris Alceste; Là, Psyché, tout en pleurs pour son amant céleste, A croisé ses beaux bras sur le rocher fatal ; Là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal,

ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Versailles, reine encore, a chanté son églogue ; Là, parmi les détours d'un charmant dialogue, Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys Ont cueilli la pervenche et le myosotis, Et la Muse a suivi d'un long regard humide Les amours d'Amadis et les amours d'Armide. Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli Ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli : Là, Rossini, vainqueur des lyres constellées. Fit tonner les clairons de ses grandes mêlées, Et fit naître à sa voix ces immortels d'hier, Ces vieux maîtres : Auber, Halévy, Meyerbeer.

C'est là qu'Esméralda, la danseuse bohème. Par la voix de Falcon nous a dit son poème, Et que chantait aussi le cygne abandonné Dont le suprême chant ne nous fut pas donné.

i Taglioni, la fille des sylphides, A fait trembler son aile au bord des eaux perfides, Puis la Danse fantasque auprès des mêmes flots A fait carillonner ses grappes de grelots. O féerie et musique ! ô nappes embaumées Qu'argentent les wilis et les pâles aimées ! O temple! clair séjour que Phébus même élut, Parnasse! palais d'or ! grand Opéra, salut!

78 ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Le cocher s'est trompé. Nous sommes au Gymnase. Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase, Étale des habits de Quimper-Corentin.

Un notaire ventru saute comme un pantin, Auprès d'un avoué chauve, une cataracte D'éloquence ; sa femme est verte et lit L'Entr'acte. Elle arbore de l'or et du strass à foison, Et renifle, et sa gorge a l'air d'une maison. Auprès de ce sujet, dont la face verdoie, S'étalent des cous nus, pelés comme un cou d'oie Plumée ; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs Traînent toute l'hermine et tous les vieux turbans Qui, du Rhin à l'Indus, aient vieilli sur la terre. J'apprends que l'un des cous est fille du notaire.

O ciel ! voici, parmi ces gens à favoris. Un vieux monsieur qui porte un habit de Paris. Il a l'air fort honnête et reste bouche close ; Adressons-nous à lui pour savoir quelque chose. C'est une occasion qu'il est bon de saisir.

ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Moi.

Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir De me dire quels sont ces cous d'oie et ces hommes Jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes? Je me suis (^garé, cette dame est ma sœur. Où suis-je?

Le monsieur qui a l'air honnête.

A l'Opéra.

Moi.

Vous êtes un farceur!

Le notaire ventru.

Oui, biche, le rideau que tu vois représente Le roi Louis Quatorze en seize cent soixante- Douze. Il portait, ainsi que l'histoire en fait foi,

le perruque avec des rubans. Le grand roi, Liitouré des seigneurs qui forment son cortège, Donne à Lulli, devant sa cour, le privilège De l'Opéra, qu'avait auparavant l'abbé Pcrrin.

8ci

ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Un des cous.

Papa, je crois que mon gant est tombé.

Le notaire ventru.

Case nettoie avec de la gomme élastique.

L'avoué.

Oui, madame, j'assigne et voilà ma tactique.

Un avocat.

On l'appelait au Mans maître Pichu minor. Et moi maître Pichu major.

M. Josse.

Le Koh-innor..

Un lampiste à hinettes d'or.

Silence !

Le bâton du régisseur.

Pan ! pan ! pan !

Uavoué.

Je ne suis pas leur dupe

ODES FVNAMBVLES<iVES. 8l

Second cou.

Maman, ce gros monsieur veut s'asseoir sur ma jupe.

La dame verte.

Pince-le.

Le notaire ventru.

Je ne sais où sera le nouvel Opéra. C'est, dit-on, à l'ancien que Louvel...

L'orchestre.

Tra, la, la, la, la; ta, la, la, la, lère.

Moi.

Qu'est-ce Que ce bruit-là, monsieur? qu'a donc la grosse caisse Contre ces violons enrhumés du cerveau ? Et pourquoi préluder à l'opéra nouveau Par J'ai du bon tabac?

Le monsieur qui a l'air honnête.

Monsieur, c'est l'ouverture De Guillaume Tell.

Moi.

Ahl

82 ODES FVN AMBVLESQVES.

L'avocat.

Madame, la nature De la pomme de terre est d'aimer les vallons. Elle atteint dans le Puy la grosseur des melona

Premier cou.

Mon corset me fait mal.

M. Canaplc sur la scène.

« Il chante et l'Helvétie Pleure sa liberté ! »

L'avocat.

Que la démocratie S'organise, on verra tous les partis haineux Fondre leurs intérêts.

Chœur général sur la scène.

« CÉLÉBRONS les DOU.X NOEUDS ! ))

Second cou.

Mon cothurne est cassé.

ODES FVN AMBVLESQ^VES. 8}

M. don Juan dans la loge infernale.

Veux-tu nous aimer, Gothe ?

Soupons-nous à V Anglais?

A/''^ Gothe sur la scène.

Non, c'est une gargote.

Chœur des Suisses sur la scène.

« Courons ARMER NOS BRAS ! »

Un triangle égaré.

Ktsin !

Une clarinette retardataire.

Trum!

Chœur de femmes sur la scène. ^

«Toi que l'oiseau Ne suivrait pas.' »

L'avoué.

Monsieur, ma femme est un roseau Pour la douceur.

Un violon méchant.

VZRUMZ! VZRUMZ!

M. Arnoicx sur le théâtre.

Hou! hou!

M. Obin sur le théâtre.

Tra, tra.

Premier cou.

Ti Le monsieur met son pied le long de ma bottine.

M. Arnoux sur le théâtre.

La hou, la hou, la ha.

M. Obin sur le théâtre.

Tra trou, trou trAj trou, trou !

Le notaire ventru.

Monsieur, que pensez-vous du Genest de Rotrou ?

Chœur des Suisses sur la scène.

« Le glaive arme nos bras ! »

ODES FVNAMBVLESQ^VES. 8$

L'avoué.

Mais ! la pièce est baroque.

Ce n'est pas tout à fait dans les mœurs de l'époque. Elle aurait eu besoin d'un bon coup de ciseau.

Le notaire ventru.

Hum ! c'est selon.

M. Arnoiix sur le théâtre.

Hou ! HOU !

M. Obin sur le théâtre.

Tra! tra!

Chœur de femmes sur la scène.

«Toi QUE l'oiseau !...»

Chceur de femmes sur la scène.

«Toi qui n'es pas... » •

M. Arnoux Sîir le théâtre.

Hou ! hou !

A/. Obin sur le théâtre.

Tra! tra!

Ktsin !

8<î ODES FVN AMBVLESQ^VES,

La darne verte.

J'ai chaud aux joues.

Le triangle égaré.

La clarinette retardataire.

Trum!

Le notaire ventru.

BibichCj c'est le morceau que tu joues Sur ton piano.

Premier cou.

Ça!

L'avoué.

J'ai dit à Ducluzeau Ce que c'est que l'affaire.

M, Arnoux sur le théâtre.

Hou! hou!

Chœur de femmes sur la scène.

«Toi que l'oiseau!..

ODES FVNAMBVLESQVES. 8/

\J ma blonde Évohé, ma muse au chant de cygne, Regarde ce qu'ils font de ce théâtre insigne. O pudeur! autrefois, dans ces décors vivants Où l'œil voyait courir le souffle ailé des vents, L'eau coulait en ruisseau dans les conques de marbre. Et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d'arbre.

L'orchestre frémissant envoyait à la fois Son harmonie à l'air comme une seule voix ; Tout le corps de ballet marchait comme une armée : Les déesses du chant, troupe jeune et charmée. Belles comme Ophélie et comme Alaciel, Avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel; La danse laissait voir tous les trésors de Flore Soui les plis de maillots, vermeils comme l'aurore ; C'était la vive Elsslcr, ce volcan adouci, Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi

ODES FVNAMBVLESQ^VES.

Avec ses pieds charmants, armés d'ailes hautaines, Sur la cime des blés et l'azur des fontaines. L'audace d'une femme, arrêtant ce concours, A remis une bande au bas des jupons courts Et plongé les ténors au sein de la banlieue.

Cruelle Éris, déesse à chevelure bleue, Déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur, Change mon encre en fiel ; mets autour de mon cœur L'armure adamantine, et dans mon front évoque, Mètre de clous armé, l'ïambe d'Archiloque ! L'ïambe est de saison, l'ïambe et sa fureur. Pour peindre dignement ces spectacles d'horreur Et les sombres détails de ce cloaque immense. Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence.

Un fantôme d'Habneck, honteux de son déchet, Agite tristement un fantôme d'archet; L'harmonieux vieillard est quinteux et morose : Il est devenu gai comme Louis Monrose.

Ses violons fameux que l'on voyait, dit-on. Pleins d'une ardeur si noble, obéir au bâton. L'archet morne à présent et la corde lâchée. Semblent se conformer à sa mine fâchée; Et tout l'orchestre, avec ses cuivres en chaudrons. Ainsi qu'un vieux banquier poursuivant ses tendrons,

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Ou qu'un vers enjambant de césure en césure, Lui-même se poursuit de mesure en mesure.

La musique sauvage et le drôle de cor Qui guide au premier mai la famille Bouthor ; Chez notre Deburau, les trois vieillards épiques Qui font grincer des airs pointus comme des piques ; Le concert souterrain des aveugles ; enfin L'antique piano qui grogne à Séraphin Et l'orchestre des chiens qu'on montre dans les foires, Auprès de celui-là charment leurs auditoires. Mais si rempli qu'il soit de grincements de dents, Quels que soient les canards qui barbotent dedans, Si féroce qu'il semble à toute oreille tendre, Il vaut mieux que le chant qu'il empêche d'entendre.

Les choristes, rangés en affreux bataillons. Marchent ad libitum en traînant des haillons; Les femmes, effrayant le dandy qu'elles visent, Chantent faux des vers faux ; même, elles improvisent ! O ruines ! leurs dents croulent comme un vieux mur. Et ce» divinités, toutes d'un âge mîir. Dont la plus séduisante est horriblement laide, Font rêver par leurs os aux dagues de Tolède. Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous, Et leur visage bleu, percé de mille trous,

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S'étale avec orgueil comme une vieille cible. Les hommes sont plus laids encor, si c'est possible. Triste fin ! si l'on songe, en voyant ces objets, Que ce chœur endurci vaut les premiers sujets !

Plus de ténors ! Leur si demande un cataplasme, Et Vut, le fameux ut, tombe dans le marasme. En vain Pillet tremblant envoya ses zélés Parcourir l'Italie avec leurs pieds ailés ; En vain ils ont fouillé Rome, ville papale, Naples, où la princesse à la pâleur fatale Donne des rendez-vous aux jeunes cavaliers. Et, courtisane avec des palais en colliers, Venise, oîi lord BjTon, deux fois vainqueur des ondes, Poussait son noir coursier le long des vagues blondes. Et Florence, où l'Arno, parmi ses flots tremblants, Mêle l'azur du ciel avec les marbres blancs ; Jusqu'au golfe enchanteur qu'un paradis limite, L'îit ne veut plus lutter, le ténor est un mythe.

Seul, ô Duprez ! toujours plus grand, toujours vainqueur, Toujours lançant au ciel ton chant qui sort du cœur. Fièrement appuyé sur ta large méthode.

Qui reste, comme l'art, au-dessus de la mode, O Duprez ! ô Robert ! Arnold ! Éléazar ! En voyant les cailloux qu'on met devant ton char^

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Et les rivaux honteux que la haine te donne Lorsque ta voix sublime à la fin t'abandonne. Toujours maître de toi, tu luttes en héros. Toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux Inventent vingt ténors devant qui l'on s'incline, Et qui durent un an, comme la crinoline.

Ah ! du moins nous avons la Danse, un art divin ! Et l'homme le plus fait pour être un écrivain, Célébrât-il Louis et portât-il perruque, Fîit-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque, Ne pourrait découvrir l'ombre d'un iota Pour défendre à ses vers d'admirer Carlotta. Son corps souple et nerveux a de suaves lignes ; Vive comme le vent, douce comme les cygnes. L'aile d'un jeune oiseau soutient ses pieds charmants, Ses yeux ont des reflets comme des diamants, Ses lèvres à l'Éden auraient servi de portes; Le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes, Devant Cypre et Chloris toujours extasiés, A, pour les embellir, donné tous ses rosiers.

Elle va dans l'azur, laissant flotter ses voile?, Conduire en souriant la danse des étoiles. Poursuivre les oiseaux et prendre les rayons ; rt r ir hv< K n.g nuits, d'en bas nous la voyons,

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Dans les plaines du ciel d'ombre diminuées, Jouer, entrelacée à ses sœurs les nuées, Ouvrir son éventail et se mirer dans l'eau.

Qu'auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau? Une chose bien simple, hélas ! La jalousie Nous cache tout ce luxe et cette poésie, De même qu'autrefois, par un crime impuni, Les mêmes envieux cachaient Taglioni, Cet autre ange charmant des cieux imaginaires. Sombre Junon ! Les Dieux ont-ils de ces colères?

Aimez-vous les décors? On n'en met nulle part. Les vieux servent toujours, percés de part en part^ Et, par la main du Temps noircis comme des forges, Ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges. Les arbres sont orange, et, dans Guillaume Tell, La montagne est percée à jour comme un tunnel. Le temple de Robert, ses colonnes en loques, S'agite aux quatre vents comme des pendeloques, Et le couvent a l'air de s'être bien battu. Dans La Muette enfin, mirabile dictu!

L'éruption se fait avec du papier rouge Derrière lequel brille un lampion qui bouge.

Le machiniste, un sage, ennemi des succès, Imite à tour de bras le Théâtre-Français.

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Les travestissements, les changements à vue, Les transformations sont comme une revue De la garde civique : on les manque toujours. Les Français, l'Odéon, sont les seules amours Du machiniste en chef; il a cette coutume D'étrangler les acteurs en tirant leur costume. Quelques-uns sont vivants ; s'ils en ont réchappé. C'est que le machiniste une fois s'est trompé. Et rêvait d'/itu/ar, qu'il voit chaque dimanche. C'est un homme d'esprit qui prendra sa revanche.

Enfin, on voit maigrir, comme un corps de ballet, Des marcheuses, des rats, peuple jaune et fort laid Qui n'ont jamais dansé qu'à la Grande-Chartreuse, Et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse Les lions estompés au cosmétique noir.

Prennent des rendez-vous pour le souper du soir.

Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite. Allons souper aussi, mon cœur, mais tout de suite, Et tâchons d'oublier, en buvant de bons vins. Cet hospice fameux, rival des Quinze- Vingts.

Décembre 1845.

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L'Amour à Paris.

fille du grand Daumier ou du sublime Cham, Toi qui porte du reps et du madapolam, O Muse de Paris ! toi par qui l'on admire Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre, Toi qui pour notre siècle inventa les corsets A la minute, amour du pufF et du succès ! Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière Colportes Marivaux retouché par Barrière, Précieuse Évohé ! chante, après Gavarni, L'amour et la constance en brodequin verni. Dans ces pays lointains situés à dix lieues, Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues, Parmi ces Saharas récemment découverts, Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers

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Ces mots déjà caducs : rat, grîsette ou lorette, 11 se cabre, on l'entend fredonner : Turlurette! Et, l'œil dans le ciel bleu, ce naturel naïf Evacue un sonnet imité de Baïf.

11 voit dans le verger qu'il eut en patrimoine Tourbillonner en chœur les cauchemars d'Antoine Le voilà frémissant et rouge comme un coq ; Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock ; li revient en mémoire, et, pendant trois semaines, lit partir à ses yeux des chandelles romaines t dans son cœur troublé met tout en désarroi, mme un feu d'artifice à la fête du roi. La grisettcî II revoit la petite fenêtre. -^s rayons souriants du jour qui vient de naître, i\ leur premier réveil, comme un cadre enchanteur. Dorent les liserons et les pois de senteur. Une tête charmante, un ange, une vignette De ce gai rcposoir agace la lorgnette.

En voyant de la rue un rire triomphant Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses, A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.

Elle va se lacer en chantant sa chanson, Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson,

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Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ; Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche Et cacher cent trésors, et du cachot de grès La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne Un doux or délivré des morsures du peigne.

Ce poème fini, dans un grossier réseau Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau, Pais, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille, La folle va laisser, tandis qu'elle travaille. L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts Et, comme un frais méandre égaré dans les bois. Elle entrelacera, modeste poésie, Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie.

C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas! Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas, Paul de Kock embellit, d'une main paternelle, Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle. Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons. Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons ! La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres, Balzac et Gavarni mentaient comme les autres; Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût. Dit un mot de génie, et la Lorette fut !

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Hurrah ! les Aglaé ! les Ida, les charmantes, En avant ! Le Champagne a baptisé les mantes ! Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra ! Après, la Maison-d'Or ! Corinne chantera, Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire, Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire ! Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas, Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meureot pas !

Écoutez Pomaré, reine de la folie.

Qui chante : Un général de l'armée d'Italie! Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier. Quel aplomb ! je l'avais entendu l'an dernier. Vive Laïs ! Corinthe existe au sein des Gaules ! Ah ! nous avons vraiment les femmes les plus drôles De Paris ! Périclès vit chez nous en exil, El nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ?

Évohé ! toi qui sais le fond de ces arcanes. Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes. Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur Le claque enrubanné du fameux débardeur. Apparais! Montre-nous, ô femme sibylline, La pâle Vérité nue et sans crinoline.

Et convaincs une fois les faiseurs de journaux De complicité vile avec les Oudinots.

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Descends jusques au fond de ces hontes immenses Qui sont le paradis des auteurs de romances, Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers, Et si la perle en feu rayonne au fond des mers, Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes, Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes.

Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux ! Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse! Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce ! Parcours, en exhalant tes regrets superflus, Ces beaux temples de l'âme oîi le dieu ne vit plus, Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée. Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.

Mais du moins. Évohé, si la jeune Laïs, Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs, N'enchaîne déjà plus son amant Diogène; Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne, Si leur Alcibiade et leur sage Phryné Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ; Si dans notre Paris Athènes est bien morte, Dans les salons dorés où se tient à la porte La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.

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Là, l'amour est un arl comme la poésie :

Le Caprice aux yeux verts, Ist rose Fantaisie

Poussent la blanche nef que guident sur son lac

Anacréon, Ovide et le divin Balzac,

Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,

La Volupté plus belle encore que la Grâce !

O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs. Tâche d'égratigner la porte des salons, Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises, Les amours de duchesse et les amours bourgeoises ! Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux Sa marraine aujourd'hui moins sévère; dis-nous La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse. Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ; Dis-nous les nobles seins que froissent les talons Des superbes chasseurs choisis pour étalons; Et comment Messaline, encore extasiée, Au matin rentre lasse et non rassasiée. Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur, Tandis que son époux, orateur déjà mûr. Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre, Interpelle un miroir en attendant la Chambre!

Ah ! posons nos deux mains sur notre cœur sanglant Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,

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Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie, L'implacable Cypris attachée à sa proie ! Quand il parle d'amour sans pleurer et crier, Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne. Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne. Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur. L'ouragan du passé dans les flots de son cœur !

Février 1846

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