ODES FVNAMBVI,ESQ,VE
Une Vieille Lune.
Moi.
Chère infidèle! eh bien, qu'êtes-vous devenue? Depuis quinze grands jours vous n'êtes pas venue ! Chaque nuit, à l'abri du rideau de satin. Ma bougie en pleurant brûle jusqu'au matin; Je m'endors sans tenir votre main adorée, Et lorsque vient l'Aurore en voiture dorée, Je cherche vainement dans les plis des coussins Les deux nids parfumés où s'endorment vos seins, Comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes, Qu'en faisicz-vous là-bas de ces blanches colombes? Et tu ne m'aimes plus.
Évohé.
Je vous aime toujours.
ODES rVNAMBVLESQ VES.
Moi.
Que faisais-tu, rivale en fleur des Pompadours? Un corset un peu juste, une étroite chaussure Ont-ils égratigné d'une rose blessure Tes beaux pieds frissonnants comme des lys pâlis? Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis, A-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées. Ces bijoux rougissants, pareils à des camées ? As-tu brisé ta lyre en chantant Kradoiidja? Ou bien, dans ces doux vers que l'on aimait déjà, Ta soubrette Cypris a-t-elle, d'aventure. En te frisant le soir, plié ta chevelure? As-tu perdu ta voix et ton gazouillement?
Èvohé.
Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant ! Le drap tissu de neige et la chaussure noire N'a pas mordu mes pieds ni mes ongles d'ivoire ; Ma soubrette Cypris, qui m'aime quand"^"e veux, N'a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ; On admire toujours les cent perles féeriques Et les purs diamants de mes écrins lyriques : Les Éros voletants me servent d'échansons, Et ma lyre d'argent est pleine de chansons.
ODES FVNAMBVIESQ^VES. lOj
Moi.
Pourquoi donc as-tu fui la guerre, qui s'aggrave? On reprend Abu/ar et Lucrèce, on te brave ! Pends-toi, grillon! Lucrèce, enfin deux Abu/ar! Et ce Bâche espagnol ivre de nénuphar, Damon, ce grand auteur dont la muse civile Enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville, Est photographié pour ses talents divers. Le Tarn au loin gémit et demande tes vers.
Évohé.
N'as-tu donc point appris la fameuse nouvelle Que l'aveugle Déesse, en enflant sa grande aile. Emporte aux quatre coins de l'univers connu?
Moi.
Non.
Évohé.
Tremblez, terre et cieux ! Le maître est revenu. Mémésis-Astronomc assemble ses vieux braves, Harberousse s'abat au milieu des burgraves, Barthélémy rayonne, allumant son fanal.
Cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal!
I04. ODES FVNARIBVLESQ.VES.
Sa musc a, réveillant la satire latine,
Comme un Titan vaincu foudroyé Lamartine;
Pareille aux grands parleurs d'Homère et de Hugo,
Des rocs du feuilleton, la dure virago
Sur ce cygne plus doux que les cygnes d'Athènes
Fait couler à grand bruit ces paroles hautaines :
« Rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum ?
Cet acte audacieux blesse le décorum.
Reste avec tes pareils ! Les gens de ta séquelle
Ne sont bons qu'à rimer une ode, telle quelle!
Tu chantes l'avenir! le présent est meilleur.
Ce qui te convenait, ô divin rimailleur.
C'était, ambitieux du laurier de Pindare,
D'aller au mont Horeb pincer de la guitare
Pour ton roi légitime, ou plutôt d'arranger
Des vers de confiseur au Fidèle-Berger.
Mais ta loi sociale est une rocambole,
Et Fourier n'est qu'un âne à côté de Chambolle.
Tombe ! et, le front meurtri par mon divin talon,
Souviens-toi désormais d'admirer Odilon. »
Ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome,
Du poète sacré, déjà plus grand qu'un homme,
A brisé fièrement les efforts superflus.
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 10$
Moi.
Tiens ! je n'en savais rien.
Évohé.
Lamartine non plus.
Bois, ô mon jeune amant ! les larmes que je pleure. Si Némésis renaît, il faut donc que je meure?
Moi.
Ta lèvre a le parfum du rosier d'Orient Où l'Aurore a caché ses perles en riant ; Cette bouche folâtre est pleine de féeries, Et, comme un voyageur dans des plaines fleuries. Mon cœur s'est égaré parmi ses purs contours.
Évohé.
Si je chantais encor, m'aimcriez-vous toujours?
Moi.
Eh! que nous fait à nous Némésis-Astronome? Nous, et Barthélémy que le siècle renomme, Nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu, Deux magasins d'esprit : le sien ressemble à feu Le Théâtre-Français ; une loque de toile Y représente Rome ou bien l'Arc-de-l'Etoile,
I06 ODES FV N AMBVLESQ^VES.
Au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins, Portant tout le harnois classique sur les reins, Casaques abricot, casques de tragédie.
Déclament, et s'en vont quand on les congédie : Ce genre sérieux n'a pas un grand succès; On y bâille parfois, mais c'est l'esprit français; Cela craque partout, mais c'est la bonne école, Et cela tient toujours avec un peu de colle. Si quelque spectateur pourtant semble fâché. On lui répond : Voltaire ! et le mot est lâché.
Mais nous, nous travaillons pour un peuple folâtre. En haillons ! En plein vent ! Nous sommes le théâtre A quatre sous, un bouge. Aux regards des titis Nous offrons éléphants, diables et ouistitis : Dans notre drame bleu, la svelte Colombine A cent mille oripeaux pour cacher sa débine. Ses paillettes d'argent et son vieux casaquin Éblouissent encor ce filou d'Arlequin ; On y mord, et parfois la gorge peu sévère Sort de la robe, et luit sous les colliers de verre.
Sur ce petit théâtre où le bon goût n'est pas. L'invincible Pierrot se démène à grands pas; Et quand le vieux Cassandre y passe à l'étourdie, Au lieu de feindre un peu, comme la Tragédie,
ODES FVN AMB VLESQ.V ES. lO/
De percer d'un poignard ce farouche barbon, II lui donne des coups de trique, pour de bon! Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe Après le saut du sourd ; et Rose, sans écharpe, S'y montre à ce public trois fois intelligent, Faisant la crapaudine au fond d'un plat d'argent. La fée Azur, tenant le diable par les cornes, Y court sur son char d'or attelé de licornes ; L'ange y dévore en scène un cervelas ; des feux De Bengale, des feux charnîants, roses et bleus, Embrasent de rayons cette aimable folie, Et l'on y voit passer Rosalinde et Célie!
Èvohé.
Eh bien ! donc, à vos rangs. Guignols et Bilboquets ! Ouvrons la grande porte ! allumons les quinquets ! Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde ! Entrez, entrez, messieurs ! Entrez ! suivez le monde! Hurrah, la grosse caisse, en avant! Patapoum ! *
Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Zizi boumboum ! Venez voir Colombine et le Génie, ou l'Hydre En mal d'enfant! Orgeat, de la bière, du cidre!
Janvier 1846.