‹ Odes funambulesques (volume 2)Chapitre 37 sur 63 · MARCHANDS DE CRAYONS · texte numérisé non relu

MARCHANDS DE CRAYONS

Rose pleurait : Un bon jeune homme

Voulut la consoler un brin.

— « Ah I de quelque nom qu'on vous nomme,

Dit-elle, vous allez voir comme

J'ai raison d'avoir du chagrin I

€ Pour Meaux, ayant plié ma tente,

En avril dernier je partis.

J'allais hériter de ma tante.

Dont la dépouille aujourd'hui tente,

Une foule de bons partis.

m ODES FUNAMBULESQUei

€ Mais ce n'est pas dans la province Que resplendit mon firmament :

C'est ici que loge mon prince, L'homme pour qui mon cœur se pince.

Mon Arthur, mon tout, mon amant f

€ Loin de lui mon âme est funèbre ;

A sa voix qui me fait rêver

J'étais docile comme un zèbre !

C'est un individu célèbre :

Où pourrai-je le retrouver?

/ € Car en vain mon regard se dresse f

Comme Arthur ne m'a pâs écrite

J'ignore en tout point ton adresse «

Comment donc fairô avec aârèdse

Ce que mon désir me prescrit?

€ tristesse! Jusqu'à la lie Je te savoure et je te bois.

Sa rue, hélas \ est démolie :

Je vois avec mélancolie Que l'on y pose fia mur de bdis fi

OBBS FUNAMBULESQUES. im

€ — Ne pleurez pas, Mademoiselle, Dit le bon jeune h(»iime éperdu A Rose, en se penchant vers elle; ' Vous allez voir ayec quel zèle Nous chercherons l'Arthur perdu f

c Puisqu'il s'agit d'un honjonè illustre, ' Venez au bal de l'Opéra.

Vous le trouverez sous le lustre Appuyé sur quelque balustre !

Pour l'entrée, on vous la paiera. »

Les voici tous deux à la fête.

Dans cet endroit, prestigieux Depuis les tapis jusqu'au faite.

Où la réunion est faite De ce que Paris a de mieux.

Tout est couleur, lumière, flamme, Et l'on s'étouffe à trépasser.

Le bon jeune homme dit : — < Madame, Cherchez bien l'ami de votre âme Parmi les gens qui vont passer i

in ODES FUNAMBULESQUES,

« A-t-il quelque prééminence Sur rélite de ces lions Du report et de la finance, Chez qui la moindre lieutenance Vaut au moins quinze millions?

€ Yoici le maître de Marseille, Lireux, Solar grave et pensif, Millaud, à qui Phébus conseille La bienfaisance, et qui s'éveille Dans une maison d'or massif I

« Puis voici la cohorte insigne Des artistes, cerveaux en fleur ; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault, qui trouve la couleur I

« Puis Masson, fort de ses magies, Et Couture, épris des hasards :

Tous deux à travers les orgies Ont vu passer, de sang'rougies, Les ombres pâles des Césars.

« Voici Millet, voici Christophe, Et tous les fils de Phidias, Et Chenavard, ce philosophe, Aveuglé par un bout d'étoffe Que chiffonne en causant Diaz.

« Voici des acteurs, Hyacinthe, Frederick, Fechter ; admirons ^ Grasset, qu'on abreuve d'absinthe.

Et Gueymard, qui dans cette enceinte Assourdit la voix des clairons !

« Puis voici les porteurs de lyre, Les meilleurs Homères du jour.

Ceux que vers son calvaire attire Encore le double martyre Fait de poésie et d'amour!

« Voici Musset, dieu de la ville.

Et Dupont maître de son pré.

Et Sainte-Beuve et Théophile, Chanteur pour qui la muse file Des jours tissus d'un fil pourpré.

194 ÛDËS FUNAM&ULES$UES.

•c Voici Boiiilhet, que tn co^nseille^.

Naïade antique au front de lys, Philoxëne. asnant de merveilles, Qui, tout enfant, vit les abeilles Baiser leslèrres de Myrtis,

€ Puis, dans ce torrent qui s'épanche, Voici les frères de Concourt ; Hirecotirt acharné sur Planche, Et M onselet à la main blanche Vers qui la Renommée accourt*

< Orgueil des nouvelles déesses^ Voici les trois frères Lévy, Tous si ruisselants de richesses Que les banquiers et les duchesses Les accostent d'un air ravi«

€ Connais^tu l'homme plein d'audace Devant ces hardis triumvirs, Qui les regarde face à face, Et dont la jeune presse efface L'ancien blason des Elzévirs?

c C'est un fils d'Apollon et d'Èvoy Le typographe Halàssis 4 Que tout imè inyoque sans trèro Le poëte inédit qui rêre^ Triste, et sur une malle assise

€ Voici Yitu, chez qui s'allie A l'esprit, l'or d'un podesta; Fàuchery, tenu d'Australie Avec cette douce folie Que de Bohème il emporta >

« Puis Lherminier des Amériques I Murger^ aux pompons éclatants, Vide tous ses écrins féeriques.

Gozian jure que les lyriques Dureront au plus cinquante ans t

c sœur de l'aube orientale^ Regardez bien tous ceshéros !

Car ils sont le luxe qu'étale Notre immortelle capitale :

Après eux tout n'est que zéros. »

Il dit. La malheureuse fille, . Ignorante de son destin

Et rapide comme une anguille, Vers le flot confus qui fourmille Leva ses deux pieds de satin.

Sa vue à travers une houle Plongea dans les rangs espacés Des gens fameux; puis dans la foule Elle tomba, lys que Ton foule L.. — Ces timbaliers étaient passés.

« — Mais, hasarda tout bas son guide

Alors qu'elle reprit ses sens.

Quel peut donc être, enfant candide,

L'homme célèbre, mais perfide,

Qui n'est pas parmi ces passants ?

« Il n'est pas peintre? c'est étrange.

Alors, quel succès est le sien?

Il n'est donc pas, non plus, mon ange, Poëte, ou bien agent de change?

Ni boursier? ni musicien? »

€ — Si, répondit-elle, il se pique ^

D'être un merveilleux baryton, Et, malgré son joli physique, Il fait souvent de la musique Avec son cornet à piston !

i Son bonnet brille comme un phare Sur son costume officiel.

Lorsque, aux éclats de sa fanfare.

Le moineau franc tremble et s'effare Et s'enfuit vers l'azur du ciel !

c II aimait à faire tapage

Par les beaux jours pleins de rayons,

Assis en vêtement de page

Sur le sommet d'un équipage,

Derrière un marchand de crayons !

€ Que de fois j'ai voulu les suivre, Mêlant mon cœur à l'instrument Qui répand les notes de cuivre, Comme la gargouille et la guivre Se mêlent au noir monument I "

€ Car leurs coussins étaient deux trônes, Quand mon Arthur sonnait du Cùt Près de Mangin en galons jaunes.

Qui sent des plumets de deux atmes Frissonner sur son casque d'orf »

Janvier 1857.

é OCCIDENTALE ONZIÈME

NOMMONS COUTUREI

J'ai Tamour- propre de me croire le seul artiste yètîUihlèÉaeùi aérieui de notre épo> que ; (vous voyez que j'ai le courage de mes opinions.)

Thomas Couture, lettre à M. de Tillemessant. Figaro dn 26 janvier 1857.

Puisque, honriis Coulure,

Les professeurs Q^i font de la peinttlre

Sont des farceurs ;

Puisque ce dogmatiste

Mystérieux Reste le seul artiste

Bien sérieux ;

Puisque seuls les gens pingres

Ont le dessein D'admirer encore Ingres

Et son dessin ;

Puisque tout ce qui cause Dit que la croix

Fut offerte sans cause A Delacroix ;

Puisque toute la Souabe Sait que Decamps

N'a jamais vu d'Arabe Ni peint de camps ;

Puisque, même au Bosphore,

Chacun saura Que Fromentin ignore i

Le Sahara ; '

^Puisque, sous les étoiles,

L'univers n'est Pas encombré des toiles

Que fait Vernet ;

Puisque l'homme féroce Nommé Troyon

!Ne connaît ni la brosse Ni le crayon ;

Puisque dans nul ouvrage

Rosa Bonheur Ne rend le labourage

Avec bonheur ;

Puisqu'on doit sans alarme

Croiser le fer Contre tous ceux que charme

Ary Scheffer ;

Puisqu'en vain les Osages,

Ont par lazzi Loué les paysages

De Palizzi ;

Puisque, sans argutie,

On peut nier L'exacte minutie

De Meis^onier

Puisqu'à moins qu'on soit ivre

De très-bon vin, On ne saurait pas vivre

Près d'un Bonvin ;

Puisque Ton ne réserve Ni Daumier, ni

L'étincelante verve De Gavarni ;

ODES FUNAM3ULESQUES. m

Puisqu'il faut les astuces D'un Esclavon ,

Pour célébrer les Russes D'Adolphe Tvon ;

Foin des gens qui travalUent Pour nous berner f

Que tous les peintres aillent Se promener I

Puisque seul il s'excepte Avec grand sens,

Ah t que Couture accepte Tout notre encens î

Que lu^ seul soit Appelle i

Que Camoëns Ressuscité l'appelle

Aussi Rubens !

Qu'il parle à ses apôtres !

En Iroquois I On ira dire aux autres

De rester cois !

Pose ton manteau sombre Sur ce qu'ils font ;

Couvre-les de ton ombre, Oubli profond !

Et poursuis comme Oreste,

Fatalité, Ce chœur dont rien ne reste.

Couture ôté !

Janvier 1857.

Cti

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