‹ Odes funambulesques (volume 2)Chapitre 60 sur 63 · A AUGUSTINE BROHAN · texte numérisé non relu

A AUGUSTINE BROHAN

Thalie. amante des grands cœurs, Voix éloquente et vengeresse, J'ai bu les amères liqueurs :

Prends mes chansons, bonne déesse .

Berce-les au bruit des grelots !

Muse au beau front, nymphe homérique, De ta lèvre coule à grands flots Notre inspiration lyrique.

Ton rire, comme un clair soleil.

Épanouit les gattés franches, Pourpre vive, rosier vermeil, Éblouissement de dents blanches !

Qae de fois, chancelant encor Sous le mal dont je suis la proie, Tes accents de cristal et d'or M'ont rendu la force et la joie f

Oh I que de fois j'ai mendié L'enthousiasme et l'ironie Sur le théâtre incendié Par les éclairs de ton génie !

C'est pourquoi, ne dédaigne pas Le pur diamant de mes rimes, Nymphe, dont j'ai baisé les pas Sur la neige des grandes cimes.

Car sur ton front céleste a lui L'ardent rayon qui me déchire, Et nous nous aimons en Celui Qui nous a légué son martyre.

ODES FUNAMBULESQUES. m

spectacle trois fois divin De voir une telle écolière Tremper sa bouche dans le tin Dont s*enivra le grand Molière !

Toi qui le charmes au tombeau, Thalie, Augustine, âme élue Pour ce délire encor si beau, L'Ode estta sœur, et te salue.

Septembre 1858.

LA SAtNTE BOHÈME

«... il cbantA d'one toix toDnante à laquelle nous répondîmes en chœur ; YiTe la Bohême t

George Sand, La dernière Aldini.

Par le chemin des vers luisants, De gais amis à Tâme fière Passent aux bords de la rivière Avec des filles de seize ans.

Beaux de tournure et de visage, Ils ravissent le paysage De leurs vêtements irisés Comme de vertes demoiselles, Et ce refrain, qui bat des ailes.

Se môle au vol de leurs baisers :

Avec nous Ton chante et l'on aime, Nous sommes frèrea des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruissçauxt Et vive la sainte Bohème !

Fronts hâlés par Tété vermeil,

Salut bohèmes en délire !

Fils du ciseau, fils de la lyre.

Prunelles pleines de soleil !

L'aîné de notre race antique

C'est toi, vagabond de TAttique,

Fou qui vécus sans feu ni lieu,

Ivre de vin ^t de génie,

Le front tout barbouillé de lie

Et parfumé du sang d'un dieu i

Avec l'on chante et Ton aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, niisseaux, Et vive la saiute Bohème i

«80 ODtËS FUf«AMBf LëSQUëS.

Pour orner les fouillis charmants De Yos tresses aventureuses, Dites, les pâles amoureuses, Faut-il des lys de diamants?

Si nous manquons de pierreries Pour parer de flammes fleuries Ces flots couleur d'or et de miel, Nous irons, voyageurs étranges.

Jusque sous les talons des anges, Décrocher les astres du ciel !

Avec nous l'on chante et Ton aime, Kous sonmies frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux.

Et vive la sainte Bohème !

Buvons au problème inconnu, Et buvons à la beauté blonde, Et, comme les jardins du mond^ Donnons tout au premier venu !

ODES FUNAMBULESQUES. Ml

Un jour nous verrons les esclaves Sourire à leurs vieilles entraves, Et, les bras enfin déliés, L'univers couronné de roses, Dans la sérénité des choses Boire aux dieux réconciliés t

Avec nous Ton chante et l'on aime.

Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème f

Nous qui n'avons pas peur de Dieu Comme Tégoïste en démence^ Au-dessus de la ville immense Regardons gatment le ciel bleu t Nous mourrons ! mais, ô souveraine !

mère ! ô nature sereine f Que glorifiaient tous nos sens, Tu prendras nos cendres inertes ^

Pour en faire des forêts vertes Et des bouquets resplendissantsi

Avec nous l'on cliante et Ton aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez ruisseaux, Et vive la sainte Bohême î

Juin 1847.

BALLADE

DE LiV VRAÎE SAapSSE

Mon bon âini, poète aux longs cheveux, Joueur de flûte k l'humeur vagabonde, Pour Tan qui vient je t'adresse mes vœlix :

Enivre-toi, dans une paiï profonde.

Du vin sanglant et de la beauté blende.

Comme à Noël, pour faire réveillon Près du foyer en flamme, où le grillon Chante à mi-voix pour charmer ta paresse,.

Toi, vieux Gaulois et flis du bon Villon, Vide ton verre et baise ta maîtresse,

Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux Et cette lèvre où le sourire abonde; Et que tes vers à nos derniers neveux.

Sous la toison dont Tor sacré Tinonde, La fassent voir plus belle que Joconde.

Les Amours nus, pressés en bataillon, Ont des rosiers broyés de vermillon Sur le beau sein de cette enchanteresse.

Ivre déjà de voir son cotillon, Vide ton verre et baise ta maîtresse. *

Une bacchante, aux bras fins et nerveux.

Sur les coteaux de la chaude Gironde,

Avec ses sœurs^ dans Tardeur de ses jeux,

Pressa les flancs de sa grappe féconde

D'où ce vin clair a coulé comme une onde.

Si le Désir, aux yeux d'émerillon,

T'enfonce au cœur son divin aiguillon,

Profites-en ; TAme, disait la Grèce,

A pour nous fuir l'aile d'un papillon :

Vide ton verre et baise ta maîtresse.

ENVOI

Ma muse, ami, garde le pavillon.

S'il est de pourpre, elle aime son haillon, Et me répète à^ travers son ivresse, En secouant son léger carillon :

Vide ton verre et baise ta maîtresse.

Décembre 1856.

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