‹ Odes funambulesques (volume 3)Chapitre 5 sur 74 · A. TH. DE BANVILLE · texte numérisé non relu

A. TH. DE BANVILLE

C'est insolent comme Panurge Et c'est charmant comme Ariel !

C'est Rosalinde qui s'enivre!

C'est la rue et c'est le château ; Ah! Téniers dispute à Wateau L'illustration de ton livre.

Derrière la strophe où tu ris De mêler l'ortie aux pervenches.

On voit, en écartant les branches.

Régnier embrasser Lycoris.

C'est tous les jurons de 1 "auberge Et toutes les chansons du bois.

Un funambule par endroits Danse sur un fil de la Vierge.

Bottom, à vingt ânes pareil.

Tend son dos à Puck qui le monte, Eî Scapin bàtonne Géronte Avec un rayon de soleil!

Auguste Vacquerie.

Guerne?e\ . 27 msr? \*ï

SUE L'ALTEl'R DES ODES Fl:SAMBULESQUBS.

Il n'est pas signé de votre nom, mon cher poëte, ce livre singulier et charmant, qui a déjà fait tant de scandale dans ie tourbillon des profanes et dans la cohue des sots; il n'a pas de parents, il n'a pas d'état civil, cet enfant de l'amour et du hasard qui, pour tout cadeau de son père, a reçu un beau matin une chiquenaude de la main gauche; mais il saura bien se passer de toute autre impulsion, ce cadet aventureux et hardi, ce brillant officier bleu de la poésie, qui se moque en naissant de l'ancien régime poétique ! Le voilà lancé, le voilà arrivé! A travers quelles témérités et quelles invraisemblances n'a-t-il pas poussé, du droit des conquérants, la bande indisciplinée de ses rêves et de ses fantaisies ! On l'a vu partout, et partout au même instant, ce démon satirique et lyrique; il a mis son pied dans le ruisseau; il a balancé sa tête

dans la nue; il a tutoyé les dieux et les hommes, secouant lestement en plein Olympe la boue des ruisseaux de Paris comme si c'eût été du tabac d'Espagne émietté sur la dentelle de son jabot, et versant à flots l'ambroisie céleste sur sa belle chevelure incandescente qui s'est trop approchée du soleil! Hâtez-vous, mon ami. hâtez-vous de reconnaître cet enfant de la balle ; ne le repoussez plus par modestie, ne le désavouez plus par fierté; car voici que de tous côtés on le salue déjà de votre nom, par la ville. A sa mine empanachée, à sa démarche élégante et cavalière, à son geste héroï-comique, à sa gaieté aérienne, crépitante et splendide, sa gaieté de fusée qui monte en serpent de feu et qui retombe en poussière d'étincelles, qui ne devinerait votre esprit, votre caractère, votre inspiration et même votre physionomie ? Oui, mon cher poète, cet heureux bâtard vous ressemble, à mon avis, cent fois plus que ses frères. Les Odes funambulesques, c'est vous trait pour trait, c'est vous tout entier, avec votre fougue savante de lyrisme excessif, avec vos gammes tournoyantes d'allégresse, avec cette double force native qui ne s'est révélée qu'à demi, je le crois, dans Les Cariatides et dans Les Odelettes.

Laissez donc crier contre vous les frères Ignorantins de la doctrine classique ou romantique : ces Tartufes de gravité qui vous rappellent aux convenances de la fonction de poète î

Laissez les professeurs de gaieté vous demander, dans

les petits journaux, quel est votre but, quelles sont vos tendances ou vos convictions sociales; laissez les plumes blasées lies grands journaux écrire en crachotant qu'il n'y a \ [aiment pas de (|iioi rire dans votre volume. Ce n'est pas votre affaire de répondre, mon cher ami; les Odes funambulesques répondent assez haut pour vous. Je conseille aux petits plaisants maussades qui vous somment d'expliquer votre but, je leur conseille, s'ils savent épeler, de lire, en suivant du doigt, les deux belles pièces qui ouvrent et ferment le livre : La Corde roide, Le Tremplin.

Il me semble que le but du livre est clairement indi que dans la première. L'ouverture de votre opéra bouffe ne peut laisser, je pense, aucune incertitude dans l'esprit des gens avisés qui entendent la musique. Est-ce, par hasard, que l'ouverture serait contrariée par le morceau final?

C'est la même pensée, c'est le même sentiment, c'est le même but, puisqu'on tient à ce mot sans couleur.

Vous aviez donc un but, ô poëte, cela est clair, quand vous avez éparpillé autrefois ces jolis pièces ailées que nous sommes heureux de retrouver aujourd'hui ! Vous aviez sagement fait cette concession à l'antique préjugé du mathématicien : « Qu'est-ce que cela prouve ? » Oui, vous aviez prévu l'objection éternelle de la foule, et la pierre brutale lancée de tout temps dans les jardins de la poésie! Cependant l'objection persiste, et

la grosse pierre roule encore dans vos vallées. Une crainte me saisit, une crainte pédantesque, enfantine, toujours à propos de ce maudit but que vous avez nettement indiqué, on ne peut le nier maintenant, mais que vous avez négligé de viser peut-être, et que peut-être aussi vous n'avez jamais atteint. Ah î mon cher poëte. si vous avez réellement tourné le dos à votre but. je ne vous défends plus, je vous abandonne : car on ne me pardonnerait pas à moi-même d'excuser à voix basse une distraction de poëte, cette distraction eût-elle été la cause de cent bonnes fortunes de style et d'inspiration. La logique! la logique! Respectez la logique terrestre, fussiez vous emporté d'un coup d'aile au plus haut des cieux. J'aurais beau soutenir que la logique de la marche n'est pas la logique du vol, que les lois des régions aériennes diffèrent sensiblement du code physique des piétons. Mes meilleurs arguments seraient traités de billevesées et de paradoxes. La foule crierait : • Qu'il vole comme on marche, ou qu'il ne vole plus ! 3

Voler comme on marche, c'est marcher au plafond, la tête en bas, comme l'homme- mouche du Cirque. Eh bien donc, le but est atteint : car les exercices de l'homme - mouche appartiennent au même grand art que les sauts de tremplin et la danse de corde. La logique du poëte rejoint à point nommé la logique du publie. Hors de là. il n'y a que so-

phisrncs et querelles en l'air. Souhaitons donc la bienvenue à la poésie funambulesque! Et je te promets, ô parterre, que tu n'auras jamais assisté à des exercices poétiques plus variés, plus difficiles, plus invraisemblables, j'oserai même dire plus extravagants. Regarde avec moi l'affiche multicolore de ce spectacle imprévu : Occidentales, triolets, rondeaux, villanelles, satires, virelais, chant royal... il y aura même un pantoum! Quel triomphe pour le poëte, et quelle apothéose pour la poésie!

Il y a quantité de myopes, mon cher Banville, qui affirment toujours en secouant le nez (limite suprême de leur horizon ! ) que vous ravalez honteusement votre art, quand il est évident que vous le glorifiez et que vous le défendez par les malins tours et les coquettes surprises du métaphorisme le plus ingénieux et le plus raffiné. Oui, vous le défendez, je le maintiens; vous défendez la cause même de la poésie, quand vous faites le semblant de la trahir pour avoir l'occasion de débiter aux niais mille gentillesses imperti nentes dont ils ne comprendront jamais le premier mol. Ah! clown admirable, cela vous amuse, convenez-en, de dire à cette société prosaïque et financière, maussade et frivole tout à la fois, indifférente par sécheresse et dédaigneuse • par myopie; cela vous amuse de lui dire, en tournant et virant, la batte à la main : « Vous avez raison, madame, de nier

Il LETTRE A THEODORE DE BANVILLE.

la poésie et les poètes; il n'y a plus de poésie, il n'y a plus de poètes ; venez voir un clown! » Elle vient, elle vous suit, elle vous admire, et en fin de compte, elle commence à douter que l'habileté d'un clown puisse le ravir aussi haut. Encore un instant d'admiration, encore un instant de réflexion, et vous l'entendrez s'écrier en riant que ce maudit clown l'a trompée: car le clown est un poëte! Hier encore elle eût hoché la tète si on lui eût présenté la Poésie avec ses attributs ordinaires, comme une fille descendue du ciel, qui sait, quand il lui plaît, y remonter d'un élan par l'inspiration. Aujourd'hui, grâce aux fourberies ingénieuses du Cirque, voilà le public revenu, ne fût-ce qu'un instant, à la mythologie antique, lumineuse et immortelle de la poésie.

— Il y a peut-être un Dieu, il y a peut-être une àme ! disait lin sceptique grossier en sortant de chez Robert Houdin, qui, par sa physique amusante et son innocente magie, venait de donner à ce butor la première idée d'un monde surnaturel.

Ne fallait-il pas vos Odes funambulesques, mon cher ami, pour démontrer victorieusement à d'autres sceptiques l'existence du vates et du mens divinior? La démonstration est faite, bien faite, n'en déplaise aux sourds qui n'entendent rien, et aux pires sourds qui entendent à merveille. A ce livre si frivole en apparence, et dont l'étiquette est si résolument légère, il faudrait restituer son titre véritable, qui serait une variante

d'un titre fameux de du Bellay : « Défense de la langue et delà poésie françaises. »

Vous défendez la poésie partout et toujours dans ce joyeux

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