‹ Odes funambulesques (volume 5)Chapitre 38 sur 75 · MARCHANDS DE CRAYONS · texte numérisé non relu

MARCHANDS DE CRAYONS

Ro^ pleurait ; Uu bon jeune homme

Voulut la consoler un brin.

— • Ahl de quelque nom qu'on vous nomme,

Dit-elle, vous allez voir comme

J'ai raison d'avoir du chagrin t

< Pour Meaux, ayant plié ma tente.

En avril dernier je partis.

J'allais hériter de ma tante, Dont la dépouille aujourd'hui tente Up« foule de bons partis.

ODES FUNAifBULE&OUES.

t Mais ce n'est pas dans la province Que resplendit mon firmament :

C'est ici que loge mon prince.

L'homme pour qui mon cœur se pince, Mon Arthur, mon tout, mon amant t

• Loin de lui mon âme est funèbre ; A sa Yoix qui me fait rêver J'étais docile comme un zèbre !

C'est un individu célèbre :

Où pourrai-je le retrouver?

f Car en vain mon regard se dresse!

Comme Arthur ne m'a pas écrit, J'ignore en tout point son adresse.

Comment donc faire avec adresse Ce que mon désir me prescrit?

< tristesse) jusqu'à la lie

Je te savoure et je te tois.

Sa rue, hélas I est démolie ;

Je vois avec mélancolie

Que l'on y pose un mur de boist »

Les voici tous deux à la fête, Dans cet endroit, prestigieux*

€ — Ne pleurez pas, Mademoiselle, Dit le bon jeune homme éperdu  Rose, en se penchant vers elle; Vous allez voir avec quel zèle Nous chercherons l'Arthur perdu I

c Puisqu'il s'agit d'un homme illustre, Venez au bal de l'Opéra.

Vous le trouverez sous le lustre Appuyé sur quelque balustre I Pour l'entrée, on vous la paiera. »

Depuis les tapis jusqu'au faîte, ^

Où la réunion est faite

De ce que Paris a de mieux.

Tout est couleur, lumière, flamme, i }

Et l'on s'étouffe à trépasser. • I j

Le bon jeune homme dit : — c Madame, i

Cherchez bien l'ami de votre âme Parmi les gens qui vont passer i

< A-t-il qaelqne prééminence Sur l'élite de ces lioos Du report et de la finance, Chez qui I9 moindre lientenance Vaut an moins quinze millions?

( Voici le maître de Marseille, Lireux, Solar grave et pensif, Hillaud, à qui Phébus conseille La bienraisance, et qui s'éveille Dans une maison d'or massif t

t Puis voici la cohorte insigne Des artistes, cerveaux en fleur; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault, qui trouve la couleurl

t Puis Hasson, fort de ses magies, El Couture, épris des hasards :

Tous deux à travers les orgies Ont vu passer, de sang rongies.

Les ombres paies des Césars.

if I

« Voici Millet, voici Christophe, Et tous les fils de Phidias, Et Chenavard, ce philosophe.

Aveuglé par un bout d'étoffe Que chiffonne en causant Diaz.

€ Voici des acteurs, Hyacinthe, Frederick, Fechter; admirons Grasset, qu'on abreuve d'absinthe, Et Gueymard, qui dans cette enceinte Assourdit la voix des clairons I

« Puis voici les porteurs de lyre.

Les meilleurs Homères du jour.

Ceux que vers son calvaire attire 1 1 ,

Encore le double martyre | î

Fait de poésie et d'amour I

« Voici Musset, dieu de la ville.

Et Dupont mattre de son pré.

Et Sainte-Beuve et Théophile,

Chanteur pour qui la muse file i

Des jours tissus d'un fil pourpré. ^i

ni

. ( Voici Bonilhet, que tu conseilles, Naïade antique au front de lys, Philoxène, amaat de merveilles.

Qui, tout enfant, vit les abeilles Baiser les lèvres de Myrtis.

• Puis, dans ce torrent qui s'épanche, Voici les frères de Concourt ; Mirecourt acharné sur Planche, Et Monselet à la main blanche Vers qui la Renommée accourt.

( Oi^eil des nouvelles déesses, Voici les trois frères Lèry, Tons si ruisselants de richesses Que les banquiers et les duchesses Les accostent d'un air ravi.

• Connais-tu l'homme plein d'aodace Devant ces hardis triumvirs..

Qui les regarde face à face.

Et dont la jeune presse efface ' L'ancien blason des ËUiévirs?

€ C'est un fils d'Apollon et d'Eve, Le typographe Malassjs, Que tout bas invoque sans trêve Le poëte inédit qui rêve.

Triste, et sur une jnalle assis,

€ Voici Vitu, chez qui s'allie A l'esprit, l'or d'un podesta ; Fauchery, venu d'Australie Avec cette douce folie Que de Bohême il emporta ;

« sœur de Taube orientale.

Regardez bien tous ceshéros !

Car ils sont le luxe qu'étale Notre immortelle capitale :

Après eux tout n'est que zéros. »

€ Puis Lherminier des Amériques !

Murger, aux pompons éclatants, ■ \

Vide tous ses écrins féeriques.

Gozlan jure que les lyriques

Dureront au plus cinquante ans I

Il dit. La malheureuse fille.

Ignorante de soD destin Et rapide comme une anguille.

Vers le flot confus qui fourmille Leva ses deux pieds de satin.

Sa vue à travers une houle Plongea dans les rangs espacés Des gens fameux; puis dans la fouie Elle tomba, lys que l'on foule!... — Ces timbaliers étaient passés.

<r — Mais, hasarda tout bas son guide Alors qu'elle reprit ses sens.

Quel peut dtmc £lre, enfant candide.

L'homme célèbre, mais perQde, Qui n'est pas parmi ces passants?

( Il n'est pas peintre? c'est étrange.

Alors, quel succès est le sien?

Il n'est donc pas, non plus, mon ange, Poète, ou bien agent de change?

Ni boursier? ni musicien? •

ODES FVNAMBULESQUES. 197

« — Si, répondit-elle, il se pique D'être un merveilleux baryton, Et, malgré son joli physique, ^ Il fait souvent de la musique '

« Que de fois j'ai voulu les suivre, Mêlant mon cœur à l'instrument Qui répand les notes de cuivre.

Comme la gargouille et la guivre Se mêlent au noir monument I

Avec son cornet à piston I ^ [

€ Son bonnet brille comme un phare 1

Sur son costume officiel, ^' ' \

Lorsque, aux éclats de sa fanfare.

Le moineau franc tremble et s'effare Et s'enfuit vers l'azur du ciel !

€ Il aimait à fair§ tapage j

Par les beaux jours pleins de rayons, Assis en vêtement de page Sur le sommet d'un équipage, Derrière un marchand de crayons !

< Car leurs coussios étaient deux trônes, Quand mon Arthur sonnait du cor Près de Mangin en galons jaunes. Qui sent des plumets de deux aunes Frissonner sur son casque d'or! >

OCCIDENTALE 0NZI|:ME

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