Scène IV
LE VOVIiGEOIS, TIETiTiOT,
LE LVTIV^,
L'oA^CIE^^dE SqALLE.
CHANSON
V Ancienne Salle.
Non, messieurs, sur ma parole, Je n'étais pas belle, mais Aussi comme j'étais folle!
Le jupon troussé, j'aimais Le rire et la gaudriole !
Je chantais Sancho-Pança!
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 12$
Le Bourgeois.
Oui, je me souviens de ça !
L'Ancienne Salle, Avec une gaieté rare Alors je vous amusais, Puis je grattais ma guitare Et je disais... je disais...
Digue, digue, don.
Refrain dont l'acteur Keîm a le secret.
V Ancienne Salle.
J'avais encor la voix nette, Les yeux d'étincelles pleins; Et je jetais ma cornette Par-dessus tous les moulins, Et jamais marionnette Plus haut ne se trémoussa !
Le Bourgeois.
Oui, je me souviens de ça !
126 ODES FVNAMBVLESQVES.
L'Ancienne Salle.
Avec une gaieté rare Alors je vous amusais, Puis je grattais ma guitare, Et je disais... je disais :
Digue, digue, don.
Refrain de Kelm.
Le Lutin, au Bourgeois.
Eh bien, que dites-vous de sa voix?
Le Bourgeois.
Fort touchante.
Pour moi, sac à papier ! j'aime ce qu'elle chante ! Oui, cette ancienne salle a vraiment Pair ouvert ! Mais, ma foi ! son costume est trop jaune et trop vert!
Avec galanterie au Lutin.
Quoiqu'elle vaille moins que ce qu'elle dérobe, Mon cher petit démon, j'aime mieux votre robe !
Le Lutin, montrant l'Ancienne Salle.
Ëh ! qu'importe? elle a su venir au bon moment!
ODES FVNAMB VLESQ^VES. 127
Mais je parais, et d'elle il reste seulement, Voyez ! cet air bouffon qui fit sa jeune gloire !
Sur le mot voyez, un changement de costume s'exécute à vue. Le personnage représentant l'ancienne salle des Folies-Concertantes disparaît, et laisse voir à sa place un comédien vêtu d'un splendide costume bouffon.
Le Comédien bouffon.
Oui, c'est moi, me voilà ! Vous savez mon histoire.
Je naquis près des Dieux antiques, mes voisins,
Sur un lourd chariot couronné de raisins !
Pais, sur tous les tréteaux et sur toutes les planches
J'ai fustigé le vent de mon rire aux dents blanches!
En lançant comme dit Hamlet : « des mots, des mots !
J'ai distrait quelquefois le passant de ses maux!
Polichinelle et clown, j'ai su, qu'on s'en souvienne,
Joindre à l'humour anglais la verve italienne !
J'aurai fini ma tâche et rempli mon devoir,
Si vous voulez aussi vous égayer à voir,
Au bruit de la crécelle et du tambour de basque.
Frissonner ma crinière et grimacer mon masque !
Cherchez-vous la maison de Scapin? c'est ici!
Et les enfants seront les bienvenus aussi !
O gaieté! dans ce temple heureux où tu t'installes.
128 ODES FVNAMBVLESÇ^VES.
Nous avons peint des fleurs et rembourré des stalles !
Au public, avec conviction.
Messieurs, sur ces dossiers vraiment miraculeux, Vous pourrez à loisir rêver des pays bleus ! Ces frêles ornements, ces riches arabesques, Où court la fantaisie en dessins pittoresques. Trahissent le cachet de leur peintre, qu'en bon Français il faut nommer...
Le Bourgeois.
Il faut nommer...
Le Comédien bouffon.
Cambon î Craignez-vous que jamais le bon goût ne rature Ces chefs-d'œuvre ?
Le Bourgeois.
Parlons un peu littérature.
Le Comédien bouffon.
Nos acteurs?
Chacun des personnages qu'il nomme tour à tour entre en scène à mesure que son nom est prononcé ; puis
odes fvnambvlesq^ves. 129
tous finissent par former un tableau d'un aspect bouffon et poétique .
Us mettront la critique aux abois.
Quoiqu'ils soient si jolis, ils ne sont pas de bois ! Voyez ï c'est Arlequin avec sa Colombine, Ce joli couple en qui le poète combine L;âme avec le bonheur se cherchant tour à tour, Et l'idéal avide, en quête de l'amour ! Voici Léandre encor, voici Polichinelle, Un gaillard vicieux comme la Tour de Nesle! Et le plus grand de tous, calme comme un Romain Le plus spirituel, le plus vraiment humain, Formidable, et toujours plus grand que sa fortune, Mon cher ami Pierrot, le cousin de la lune ! Isabelle ! oiseau bleu qui chante en sa prison ! Et Cassandre tremblant, sot comme la raison !
Le Bourgeois.
Et que racontent-ils?
Le Lutin.
Une histoire profonde, Toujours vieille et toujours jeune, comme le monde ! Colombine, cet ange au souple casaquin,
I30 ODES FVN AMBVLESQJVES.
A laissé ramasser son cœur par Arlequin, Un don Juan de hasard, qui, gracieux et leste, Fait chatoyer sur lui tout l'arc-en-ciel céleste ! Restez, dit la Raison ; fuyez, leur dit l'Amour ! Par les champs d'épis mûrs, baignés des feux du jour, Par les noires forêts, par l'azur des grands fleuves, Ils vont ! Mais soutenus dans toutes ces épreuves, Le feuillage s'éclaire au bruit de leurs chansons ; Un repas sort pour eux du milieu des buissons ; Sur leurs pas, que dans l'air suivent des harmonies, Des barques et des chars, poussés par les génies, Leur offrent un abri sous des voiles flottants, Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans !
CHANSON
Ce roman-là, c'est la vie!
Que, sous le manteau des bois, L'âme et la lèvre ravie Vont épeler à la fois !
Dans leur humeur vagabonde,
ODES FVNAMBVLESQ^VES. Iji
Barbe grise et tête blonde Le poursuivent tour à tour !
Il n'est qu'une histoire au monde, C'est l'histoire de l'amour.
Beau pays de la féerie, Que nul encor n'a trouvé, Doux Eden, terre fleurie, Au moins nous t'avons rêvé !
O mes sœurs, ô filles d'Eve, Lorsqu'en mai frémit la sève, Quand le ciel sourit au jour, Pour nous il n'est qu'un beau rêve, C'est le rêve de l'amour !
L'un sur sa lyre d'ivoire, Sous les feux de l'Orient, Dit en vers sacrés la gloire Et son laurier verdoyant.
Sous la pourpre ou la dentelle,
132 ODES FVNAMBVLESÇKVES.
L'autre chante, ô Praxitèle, Ta déesse au fier contour; Mais la chanson immortelle, C'est la chanson de l'amour.
Le Bourgeois.
C'est parfait !
Le Comédien bouffon.
Cependant Cassandre avec Léandre Les poursuivent. Mais quoi! le beau-père et le gendre Se déchirent la jambe à tous les traquenards ! Tantôt on les fusille ainsi que des renards : Ils se battent entre eux. L'un crie : On m'assassine ! Pour l'autre, le bon vin se change en médecine. Cent mille soufflets, l'un sur l'autre copiés, Alternent sans relâche avec les coups de pieds. Veulent-ils lire ? on voit se hausser la chandelle, Qui revient, si plus tard on n'a plus besoin d'elle. Et, tandis que Léandre a gâté son pourpoint, Et que le vieux barbon, toujours plus mal en point, Est rossé par le diable et par son domestique, Les amoureux, ravis au pays fantastique,
ODES FVNAMBVIES^VES. 1^3
S'enivrent dans les bois des senteurs du printemps, Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans!
Le Lutin.
Grâce à la Fée, un jour, après tous ces longs jeûnes, Les voilà mariés! ils sont beaux, ils sont jeunes! Sous un soleil tournant qui brille à ciel ouvert, Dans un palais orné de paillon rouge et vert, On les unit, et l'air, rempli d'apothéoses, Se teint de fleur de soufre, et d'azur, et de roses!
Le Comédien bouffon.
Pendant tout ce temps-là, doux, pensif et railleur, Dérobant tout, mangeant et buvant du meilleur, Et ne s'intéressant à rien, comme les sages, Pierrot s'est promené parmi les pavsages, Sans même seulement vouloir tourner les j-eux Vers la Fée au char d'or, qui s'enfuit dans les cieux! Paresseux et gourmand, voilà dans quelle étoffe Le gaillard est taillé !
Le Bourgeois.
C'est un grand philosophe !
Et j'aime le roman que vous m'avez conté.
134 ODES FVNAMBVLES^VES.
Le Comédien bouffon, au Lutin.
C'est le plus beau de tous, il n'est pas dégoûté ! Au Bourgeois, eu lui montrant le groupe des danseuses. Voulez-vous voir aussi nos nymphes bocagères Et le chœur bondissant de nos danses légères ? Vous avouerez qu'auprès de nous Vestris marchait î
Aux danseuses, avec l'intonation consacrée. Que la fête commence !
Aux musiciens de l'orchestre.
Hé ! messieurs de l'archet !
Ce petit monde-là n'attend qu'une cadence;
Au Bourgeois et au public.
Car pour vous réjouir tout cela chante et danse. Nous possédons au moins soixante-treize Ellsler.
Le Bourgeois.
Soixante-treize?
Le Comédien bouffon.
Au moins ! vous les verrez en l'air.
Le Bourgeois.
Devant mes yeux charmés quand vont-elles s'ébattre ?
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 135
Le Comédien bouffon, Demain ! En attendant, en voici toujours quatre !
Le Bourgeois.
Voyons.
Les danseuses exécutent un pas éblouissant de délire et de « réalisme ».
Le Bourgeois, au Comédien bouffon.
Sac à papier ! je crois qu'une Péri, A vouloir devancer leurs ailes, eût péri ! C'est divin ! fougue ardente et grâce printanière !
A Pierrot.
Mais que faisiez vous donc à la saison dernière. Mon ami? Tâchiez-vous d'instruire en badinant? Pierrot exprime qu'il n'a jamais songé à cela. Ce o ue
NOUS FAISIONS ? dit-il, NOUS DANSIONS.
Le Bourgeois.
J'en suis fort aise ! Eh bien, chantez donc, maintenant !
Le Comédien bouffon.
Demandez, faites-vous servir ! musette ou lyre ! Romance tendre ou bien séguedille en délire !
Ij6 ODES FVNAMB VLES^VES.
La ballade allemande ou les airs espagnols,
A votre choix!
Montrant le Lutin.
Voilà le nid des rossignols !
JLe Bourgeois emprunte à son tour le langage de la mimique, et exprime que, comme toujours, il sera fort heureux de se contenter de ce qu'on lui donnera.
CHANSON
Le Lutin.
C'est ici que l'on oublie La pâle Mélancolie :
Nous nous appelons Folie, C'est ici qu'on rit encor î Accueillez nos babioles, Laissez nos danses frivoles Eveiller les chansons folles Avec leurs clochettes d'or!
Le Comédien bouffon.
Ah ! souriez-nous ! Le cuivre N'empêchera pas de suivre
odes fvn aïs: b vlesqves. 137
Notre chant de bonheur ivre !
Nos habits sont tout luisants ; Suivant la façon commune, Nos poètes sans fortune Rêvent au clair de la lune, Nos danseuses ont seize ans!
Tous les personnages et funambules forment des groupes, autour desquels court une danse ivre de joie. La farce est jouée.
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