‹ Odes funambulesquesChapitre 36 sur 42 · P O É T I QU E ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

P O É T I QU E ET LITTÉRAIRE

(Jn écrivait encore, en ces temps romantiques Où les chants de Ducis étaient des émétiques, Où, sans pourpoint cinabre, on se voyait banni, Où Prudhomme, ravi de tomber avec grâce, Etait jeté vivant dans une contre-basse Pour avoir contesté les vers de Hernani.

On écrivait, tandis que maintenant on gèle.

Où sont les Antony, les Ruy-Blas, les Angcle.

Et ces jours, morts, hélas !

Où Frederick, faisant revivre Aristophane, Sous le mépris des sots et la robe d'un âne

Cachait Tragaldabas?

ODES FVNAMBVLES^VES. 275

On écrivait, au sein de l'antique Bohème Où le chat de Mimi brillait sur le poème, Où Schaunard éperdu, dédaignant tout poncif, Si quelqu'un devant lui vantait sa pipe blonde, Lui répondait : « J'en ai pour aller dans le monde Une plus belle encore, » et devenait pensif.

Aujourd'hui Weill possède un bouchon de carafe, Arsène a des maisons, Nadar est photographe,

Véron maître-saigneur, Fournier construit des bricks de papier, et les mate. Henri La Madelène a fait du carton-pâte :

Lequel vaut mieux, Seigneur?

Décembre 1856.

276 ODES FVNAMBVLESQ^VES.

A Augustine Brohan.

1 halie, amante des grands cœurs, Voix éloquente et vengeresse, J;ai bu les amères liqueurs :

Prends mes chansons, bonne Déesse.

Berce-les au bruit des grelots!

Muse au beau front, nymphe homérique, De ta lèvre coule à grands flots Notre inspiration lyrique.

Ton rire, comme un clair soleil, Épanouit les gaîtés franches, Pourpre vive, rosier vermeil, Éblouissement de dents blanches !

ODES FVNAMBVLESQVES. 277

Que de fois, chancelant encor Sous le mal dont je suis la proie, Tes accents de cristal et d'or M'ont rendu la force et la joie !

Oh ! que de fois j'ai mendié L'enthousiasme et l'ironie Sur le théâtre incendié Par les éclairs de ton génie !

C'est pourquoi, ne dédaigne pas Le pur diamant de mes rimes, Nymphe, dont j'ai baisé les pas Sur la neige des grandes cimes.

Car sur ton front céleste a lui L'ardent rayon qui me déchire, Et nous nous aimons en Celui Qui nous a légué son martyre.

O spectacle trois fois divin De voir une telle écolière Tremper sa bouche dans le vin Dont s'enivra le grand Molière !

ODES FVH A M B V L E 5 QV E S.

Toi qui le charmes au tombeau^ Thalie, Augustine, âme élue Pour ce délire, encor si beau, L'Ode est ta sœur, et te salue.

Septembre 185S.

ODES FVNAMBVLE3QVES. 279

La Sainte Bohème.

„ . . Il chanta d'une voix tonnant à laquelle nous répondîmes en chœur Vive la Bohème !

George Sand, La dernière Ahlivl.

I ar le chemin des vers luisants.

De gais amis à l'âme fière Passent aux bords de la rivière Avec des filles de seize ans.

Beaux de tournure et de visage, Ils ravissent le paysage De leurs vêtements irisés Comme de vertes demoiselles.

Et ce refrain, qui bat des ailes, Se mêle au vol de leurs baisers :

280 ODES FVNAMBVLESÇ^VES.

Avec nous Ton chante et Ton aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème!

Fronts hâlés par l'été vermeil, Salut, bohèmes en délire !

Fils du ciseau, fils de la lyre, Prunelles pleines de soleil !

L'aîné de notre race antique C'est toi, vagabond de PAttique, Fou qui vécus sans feu ni lieu, Ivre de vin et de génie, Le front tout barbouillé de lie Et parfumé du sang d'un dieu!

Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux. Et vive la sainte Bohème !

ODES FVN AMBVLES(VVES.

Pour orner les fouillis charmants De vos tresses aventureuses, Dites, les pâles amoureuses, Faut-il des lys de diamants, Si nous manquons de pierreries Pour parer de flammes fleuries Ces flots couleur d'or et de miel, Nous irons, voyageurs étranges, Jusque sous les talons des anges Décrocher les astres du ciel!

Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème!

Buvons au problème inconnu Et buvons à la beauté blonde, Et, comme les jardins du monde, Donnons tout au premier venu!

ODES F V N AM B V L E S QV E S.

Un jour nous verrons les esclaves Sourire à leurs vieilles entraves.

Et, les bras enfin déliés, L'univers couronné de roses, Dans la sérénité des choses Boire aux Dieux réconciliés!

Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème!

Nous qui n'avons pas peur de Dieu Comme l'égoïste en démence, Au-dessus de la ville immense Regardons gaîment le ciel bleu!

Nous mourrons! mais, ô souveraine!

O mère! ô Nature sereine!

Que glorifiaient tous nos sens, Tu prendras nos cendres inertes

ODES FVNAMBVLESÇTVES. 283

Pour en faire des forêts vertes Et des bouquets resplendissants!

Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux.

Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème !

Juin 1847.

284 ODES FVNAMBVLESQVES.

Ballade

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