‹ Odes funambulesquesChapitre 37 sur 42 · DE LA VRAIE SAGESSE · texte numérisé non relu

DE LA VRAIE SAGESSE

JMon bon ami, poète aux longs cheveux, Joueur de flûte à l'humeur vagabonde, Pour l'an qui vient je t'adresse mes vœux : Enivre-toi, dans une paix profonde, Du vin sanglant et de la beauté blonde. Comme à Noël, pour faire réveillon Près du foyer en flamme, où le grillon Chante à mi-voix pour charmer ta paresse, Toi, vieux Gaulois et fils du bon Villon, Vide ton verre et baise ta maîtresse.

ODES FVNAMBVLESQ^VES. 2» S

Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux Et cette lèvre où le sourire abonde; Et que tes vers à nos derniers neveux. Sous la toison dont l'or sacré l'inonde, La fassent voir plus belle que Joconde. Les Amours nus, pressés en bataillon, Ont des rosiers broyé le vermillon Sur le beau sein de cette enchanteresse. Ivre déjà de voir son cotillon, Vide ton verre et baise ta maîtresse.

Une bacchante, aux bras fins et nerveux. Sur les coteaux de la chaude Gironde, Avec ses sœurs, dans l'ardeur de ses jeux, Pressa les flancs de sa grappe féconde D'où ce vin clair a coulé comme une onde. Si le désir, aux yeux d;émerillon, T'enfonce au cœur son divin aiguillon, Profites-en ; l'Ame, disait la Grèce, A pour nous fuir l'aile d'un papillon : Vide ton verre et baise ta maîtresse.

286 ODES FVN AMBVLESQ^VES.

Ma muse, ami, garde le pavillon.

S'il est de pourpre, elle aime son haillon ,

Et me répète à travers son ivresse,

En secouant son léger carillon :

Vide ton verre et baise ta maîtresse.

Décembre 1856.

ODES FVN AMB VLESQVES. 287

Le Saut du Tremplin.

v^lown admirable, en vérité !

Je crois que la postérité.

Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc.

Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes.

288 ODES FVNAMBVLES^VES,

De la pesanteur affranchi, Sans y voir clair il eût franchi, Les escaliers de Piranèse.

La lumière qui le frappait Faisait resplendir son toupet Comme un brasier dans la fournaise.

Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines.

Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : « Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines ? »

Tout le peuple criait : « Bravo ! h Mais lui, par un effort nouveau, Semblait roidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue.

ODES FVNAMB VLESQVES.

C'était avec son cher tremplin.

Il lui disait : « Théâtre, plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique !

« Frêle machine aux reins puissants, Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires!

« Par quelque j>rodige pompeux, Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles.

290 ODES f V H A M B V L E S QJV I 5 ,

« Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où. mêlant dans l'affreuse nuit Leurs haleines exténuées.

Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seius pâles des nu.;:.

« Plus haut encor, jusqu'au ciel pur î Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante !

Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des Dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante.

« Plus loin î plus haut ! je vois encor

Des boursiers à lunettes d':r.

Des critiques, des demoiselles

Et des réalistes en feu.

Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleu !

Des ailes ! des ailes î des aile;

ODES FVNAMBVLESO^VES.

Enfin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut, Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et, le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.

Février 1 S 5 7 .

qA ciLTHO^SE LE£\IE%%E

j Jans mon travail me voilà comme entré. Moi le rhythmeur, le dompteur de Chimère, Je prends la plume & je commenterai, Fût-ce, au besoin, devant monfieur le maire. Vous le voulez c'ejl bien, mon cher Lemerre, T ai tel défir de cajfer congruement Ces durs cailloux, que jy fonge en dormant; Et, fi je fors vainqueur de cette lutte, On pourra mettre au bas du monument :

Cailloux caffès par un joueur de jlûte.

Septembre iSjj.

— iV73

^ Vi écrit ce mot redoutable. Le dernier comme le premier éditeur

des Odes funambulesques, mes amis A. -P. Malassis et Alphonse Lemerre, ligués contre moi, veulent éviter de trop cruelles tortures aux Saumaises futurs, ce qui ne serait encore rien ; mais il est à craindre en outre que ces Saumaises ne parviennent pas, en effet, à deviner les allusions, si claires autrefois et devenues déjà un peu oBscures, que contient mon petit livre. Je m'exécute donc, quoiqu'il soit bien dur pour un vieillard de se faire le commentateur d'un enfant ; car, en vérité, qu'y a-t-il de commun entre le moi que je suis maintenant et ce jeune fou

qui, abandonnant au vent sa blonde chevelure, brandissait contre les moulins sa lance romantique ? Pour l'intelligence générale du livre, je dois dire que, bien que né le 14 mars 1823 et ayant publié les cinq mille vers de mon premier recueil Les Cariatides en 184.2, j'ai tout à fait appartenu par mes sympathies et par mes idolâtries à la race de 1830. J'ai été et je suis encore de ceux pour qui l'Art est une religion intolérante et jalouse ; je pense encore que, la France étant surtout et avant tout une nation de chevaliers, de poëtes et d'artistes, celui-là est chez nous le plus patriote qui exalte le plus ardemment la poésie élevée et les sentiments héroïques. Je partage avec les hommes de i83o la haine invétérée et irréconciliable de ce que l'on appela alors les bourgeois, mot qu'il ne faut pas prendre dans sa signification politique et historique, et comme signifiant le tiers-état; car, en langage romantique, bourgeois signifiait ■ l'homme qui n'a d'autre culte que celui de la pièce de cent sous, d'autre idéal que la conservation de sa peau, et qui en poésie aime la romance sentimentale, et dans les arts plastiques la lithographie coloriée. Aussi ne devra-t-on pas s'étonner de voir

que j'ai traité comme des scélérats des hommes fort honnêtes d'ailleurs, qui n'avaient que le tort (et il suffit !) d'exécrer le génie et d'appartenir à ce que Henri Monnier a justement nommé : la religion des imbéciles !

Pour faire avec ordre le petit travail qui va suivre , j'adopterai naturellement les divisions mêmes du livre, et je dirai au fur et à mesure quelles furent les victimes (à peine égratignées heureusement) de mes boutades juvéniles. Toutefois, cette clef y puisque clef il y a, ne saurait être complète dès aujourd'hui ; car il y a encore parmi les modèles de mes figures comiques des personnages vivants qu'il m'est impossible de nommer ici. Ces dernières omissions seront complétées après moi par quelque jeune poète, qui sera dans le secret de Polichinelle, si cependant les Odes funambulesques et leur Commentaire n'ont pas disparu dans l'abîme redoutable... où est la trèssage Héloïs !

Gaietés.

a Corde hoide, page 21. — Cette ode

n'est que la mise en scène lyrique du titre même du livre : Oies funambulesques. A propos de ce titre qui a eu une si heureuse fortune, je dois raconter qu'il m'a été donné d'une manière tout à fait surnaturelle. J'avais écrit la plupart des odes comiques dont se compose le livre, uniquement dans le désir de chercher un genre nouveau, et sans songer du tout à les réunir. Ce fut P. Malassis qui audacieusement entreprit d'en faire un livre, et comme il arrangeait déjà sa charmante édition imprimée en rouge et en noir, un camarade quelconque, un indifférent que je rencontrai me demanda à brûle-pourpoint : « Eh bien ! quand paraissent vos... Odes funambulesques ? » Je tressaillis et réprimai l'expression de ma joie, car

à l'instant même j'avais compris que le vrai titre définitif de mon livre était trouvé.

La Ville enchantée, page 25. — Personne n'est aussi romantique qu'il se flatte de l'être. Dans ce petit guide de l'étranger dans Paris, n'y a-t-il pas un peu trop de périphrases à la Delille? La deuxième strophe de la page 28, Salut, jardin antique, etc., et les cinq strophes suivantes font allusion aux jardins de Versailles, comme la troisième strophe de la page 29, Ailleurs, c'est le palais d'Italie et de Grèce, aux musées du Louvre, et comme la quatrième strophe de la même page, FA maintenant voici la coupole féerique, à la coupole de la bibliothèque du Luxembourg, peinte par Delacroix et représentant l'apothéose des poètes.

La belle Véronique, page 3i. — Ainsi qu'on le voit, l'héroïne de cette ode était une personne essentiellement pratique; aussi a-t-elle été épousée par un pair d'Angleterre î René Lordereau avait inventé cet axiome, qu'il faut être trèsindulgent pour tout ce qui relève de la galanterie. A ce compte, j'avais connu la belle Véronique dans

une situation qui réclamait la suprême indulgence ; je la retrouvai à Londres grande dame, faisant partie d'une famille illustre, et elle ne me punit en aucune façon des fautes du hasard ; mais c'était une femme de génie !

Mascarades, page 35. — Le maillot des Relier, dont il est parlé à la page 36, est le maillot de Madame Relier, femme admirablement belle, qui avait importé ici les tableaux vivants, et naturellement le maillot des femmes de sa troupe. Très pudiquement et avec un grand sentiment de l'art, Madame Relier reproduisait les plus beaux groupes antiques. Dans les salons, lorsqu'on l'y appelait, elle laissait, en effet, le maillot voler en l'air ; elle montrait ses tableaux vivants réellement nus. L'Art y gagnait, et la pudeur n'y perdait rien , au contraire ; mais le théâtre n'a pas le droit d'être si artiste que cela, et, comme on se le rappelle, Talma, après un premier essai, dut renoncer à jouer Achille avec les jambes réellement nues. — Brididi , page 38, strophe 1 } avait succédé à Chicard comme roi de la Danse excessive et vertigineuse, et il fut dans cet art fantasque un véritable créateur. Il excellait

à improviser séance tenante un quadrille dont toutes les figures formaient dans leur ensemble une épopée symbolique. Je me rappelle qu'une fois, au bal masqué du premier Théâtre Lyrique, ayant déjà pris au vestiaire son paletot qui était gris, et l'ayant endossé, il trouva une fillette qui lui plut, et se décida à danser le dernier quadrille. Alors il entra son pantalon dans ses bottes, chiffonna son chapeau de façon à lui donner l'aspect du petit chapeau historique, et, par une grimace subite, se donna étonnamment le visage de Napoléon Premier; puis le quadrille qu'il dansa représenta, de Toulon à Sainte-Hélène, toute la légende impériale, et le galop final était l'apothéose! En ce temps-là le dévergondage même était artiste ; les générations nouvelles ont retourné cela comme un gant.

Pilodo. page 38, strophe 3, chef d'orchestre des bals du Vauxhall, très habile à susciter la bacchanale furieuse, avait, avec ses lunettes bleues (comme Hugo le dit de Mirabeau), une tête horrible de laideur et de génie. — Labeaume, page 3g, strophe r, fut alors un célèbre entrepreneur de bals masqués. — Mogador, ibidem, plus tard comtesse

de Chabrillan, a porté en effet le costume de guerrière victorieuse que j'indique. Elle a aussi, vêtue à la grecque, fait à l'Hippodrome la course des chars avec Louise Mesgny et une Joséphine qui semblait un bloc de granit taillé par un Hercule statuaire. — Madame Panache, Ange, Frisette, Rose Pompon et Blanche, que nomment les strophes suivantes, ne méritent pas de biographie particulière ; elles ont été jolies et elles ont eu lieu. Il leur a manqué des visées supérieures et un trône en Egypte pour atteindre à la renommée de Cléopâtre.

Premier Soleil, page 46. — 3/lle 0\y, page 47, strophe 1 , dont le prénom était Alice, a été l'amie de tous les hommes d'esprit de son temps. Retirée à Enghien, dans une charmante villa, elle y devint dévote, allait à la messe avec un gros livre et offrait à l'église de grands tableaux de sainteté. Aux heures de sa folle jeunesse, Roger de Beauvoir, dans un amusant croquis, l'avait représentée vêtue de la nébride, tenant d'une main un thyrse de bacchante, et de l'autre une coupe pleine, avec cette épigraphe : 0~xy noçant les mains pleines.

Victor Hugo avait daigné lui adresser quelques vers. Et moi-même, si parva licet, &c. .. prétendant, à tort peut-être, que sa vie abandonnée au caprice n'était pas d'un bon exemple pour les demoiselles à marier, j'avais écrit, à propos d'elle, ce quatrain qui lit fortune :

Les demoiselles che\ 0\y

Menées, Ne doivent plus songer aux hy-

Menées !

Page 47, strophe 5. — Tout le monde sait que Musette est la joyeuse infidèle de La Vie de Bohême , Nichette la grisette vertueuse de La Daine aux Camélias, et Mimi Pinson l'héroïne d'une immortelle chanson d'Alfred de Musset. Mais je suis ici pour mettre sur tous les I tous les points, même inutiles.

La Voyageuse, page 49. — Mademoiselle Caroline Letessier, à qui est adressée cette ode, charme les premières représentations par son élégance et par ses longs yeux expressifs. Comme toutes les

jolies Parisiennes, elle a un peu joué la comédie. Elle est la nièce de cette adorable Marthe, qui créa1 le rôle de Laïs dans le Diogène de Félix P}<at, à l'Odéon, et dont la mort sanglante a été un des drames les plus épouvantables de l'Empire. Mêlée à une histoire dangereuse, elle s'était réfugiée à Londres. Elle revint à Paris pour chercher des papiers, et on la trouva morte dans son ancien logement. On n'a jamais su si sa mort avait été le résultat d'un assassinat ou d'un suicide.

r*iv

Évohé,

NEMESIS INTERIMAIRE.

propos des six satires réunies sous ce titre, les deux premières éditions des Odes funambulesques contenaient la note que voici :

Rien de plus difficile que de faire comprendre après dix ans une plaisanterie parisienne. Autant vouloir transvaser cette essence de roses que Smyr ne enfermait dans des flacons bariolés d'or. Ici ce sont les vivants qui vont le plus vite! On ne l'a point oublié, en 1846, l'illustre collaborateur de notre Méry donnait aie public une nouvelle Némésis, accueillie par Le Siècle, qui publiait régulièrement chaque dimanche une de ces belles satires. Après avoir accompli pendant longtemps son tra-

v ail surhumain, M. Barthélémy, fatigué et souffrant, obtint un congé de quelques semaines. C'est alors qu'un petit journal de ce temps-là, La Silhouette (il est allé oit va la feuille de laurier,) inventa cette ironique et frivole Evohé, pour remplir, prétendait-il, l'intérim de Némésis. Mais tout cela semble aujourd'hui s'être passé avant la guerre de Troie. O neiges d'autant

J'écrivais cette note en 1857; que dirai-je aujourd'hui, en 1873? Cependant, je vais essayer d'expliquer de mon mieux mes petites satires, car on ne manquerait jamais de bonnes raisons pour ne pas remplir la tâche qu'on s'est donnée. Elles ont ce caractère très essentiel que, tout le long de ces poëmes, l'élan et l'enthousiasme lyrique sont rendus à la Satire. On l'avait fait marcher à pieds, et de nouveau je l'ai assise sur le divin cheval ailé, et j'ai éparpillé au vent sa chevelure. Tout ce qui est poésie est chant, tel est l'axiome que j'ai voulu faire triompher, là comme dans tout ce que j'ai écrit. Et dire qu'il y a eu un long moment où proférer une telle naïveté a pu passer pour un coup d'audace ! .

Éveil, page 5 y. — La création fantastique d'Evohé, cette confusion entre la muse et la femme, qui commence à cette première satire pour ne finir qu'à la dernière, n'est pas si arbitraire qu'elle semble l'être, car elle peint l'âme et l'esprit de toute une époque. En 1830 (c'est toujours à cette date qu'il faut remonter, ) les poètes voulurent comme Byron, amalgamer leur vie idéale et leur vie réelle, être vraiment dans la vie ce qu'ils étaient dans le livre, et, dans la double extase de leur inspiration et de leurs amours, la femme pour eux devint muse, et la muse femme. On voit dans mes satires ( 184.5-1 84.6) le dernier reflet de cette tradition, morte déjà.

Comme un clairon de Sax, page <>8, vers ig. — Sax, à qui un peuple hellène eût élevé des statues s'il ne l'eût divinisé, a inventé des familles d'instruments à vent en cuivre, tout un orchestre que la voix des ouragans ne peut faire taire, et il a fait des réalités de toutes les métaphores inventées par les épopées et parles apocalypses à propos des trompettes d'airain. — Feuchères, page 58, vers 22, a été un de ces Benvenuto de 1830 qui

IZ'j COMMENTAIRE,

exprimaient à la fois leur pensée et leur caprice par la statuaire, par la peinture, par la ciselure, par la gravure ; encore une race morte! Plus tard, non - seulement les peintres ne furent plus que peintres, mais il y en eut même qui, pendant toute leur vie, ne peignaient qu'un seul pot, toujours le même, ou que des fromages blancs.

Page 5 . : : -;" 24. :

Tu n'aspaSj il est vrai, célèbre S

On voit assez, par la rime précédente, de quel

mot il s'agit. S est un poëme de Barthélémy,

moitié didactique, moitié, humons tique, auquel le docteur Giraudeau de Saint-Gervais avait cousu son poëme en prose. Passons vite. — Ni comme :;. :. fec.3 page 5g} vers 5. Cet Amphion fut M. de Pvambuteau. Mais ceci est encore un sujet mauvais à commenter, même pour un Commentaire.

Page / . : ers 7 :

Mais enfin, tfestpar toi qu'un jour le Triolet, fec.

On trouvera plus loin, quand nous en serons aux Triolets, tout' ce qui se rapporte à ce vers au morceau qui le suit, à Néraut, Tassin et Grédelu, et à YArchiloque âgé de huit ans, qui était Paulin Limayrac. — A propos de lui, comme à propos de plusieurs écrivains nommés dans la note suivante, je dois rappeler, comme je l'ai dit en commençant, que mes haines (si ce n'est pas un trop gros mot) ont été exclusivement littéraires. La personne réelle de mes adversaires n'a jamais été en jeu, et toutes mes innocentes escarmouches ont eu lieu dans le pays de la fantaisie et de la fiction.

Voye\ les Auvergnats, les pairs..., 8ic.,page 62 , vers 1 3 et suivants. — Ce rapprochement entre les Auvergnats et les pairs de France n'est pas arbitraire : il fait allusion à la fameuse historiette sur les pairs de France et les marchands de peaux de lapin, écrite en quiproquo par Henry Monnier, dans La Famille improvisée. — De ce vers jusqu'au dernier vers de la page, c'est une véritable avalanche de noms propres. Si j'ai mis dans la même nasse le nain Tom Pouce, qu'on exhibait vêtu en

empereur, le lézard qui jouait du violon et le hanneton qui faisait du verre filé, au dire des réclames, le café de maïs, qui n'était ni du café ni du maïs, l'annonce Duveyrier, par laquelle les écrivains devinrent les esclaves de l'annoncier, M. Aymé de Nevers, dentiste, un chef d'orchestre qui tirait des coups de pistolet, le guano } M. Constant Hilbey , qui écrivait des brochures contre Jules Janin, au milieu de tout cela l'ami des animaux, le spirituel et charmant Toussenel, et le marchand de crayons Mangin, qui parcourait les rues sur un char, vêtu d'une dalmatique et coiffé d'un casque d'or, et M. Clairville, et l'avocat Chicoisneau, qui n'était pas plus bavard qu'un autre avocat, et M. Hippolyte Lucas (que je désignais sous le nom de Guttiere, héros d'une de ses pièces espagnoles,) et M. Bulo\, et M, Roi le, qui n'avait à mes yeux que le tort d'être un faux classique et de préconiser l'imitation de l'imitation, c'est que tous, hommes et choses, ils me semblaient, soit par les théories qu'ils prêchaient, soit par le bruit qu'ils faisaient indûment, opprimer la Muse et jeter des bâtons ou d'autres embarras dans les roues de son char. — Mais il faut donner une

mention spéciale à Carolina, nommée au dix-neuvième vers de cette page 62.

Carolina, Laponne, comme disaient les affiches, était une actrice de deux pieds de haut, mais avec une terrible gorge à la Rubens, qui voyageait à travers les petits théâtres, de Saqui et des Délassements aux Funambules, où elle créa le rôle de la reine des Carottes dans une pantomime de Champrieur y, qui, bien longtemps avant M. Sardou, avait pensé à mettre à la scène le conte d'Hoffmann, et qui, lui, s'était acquitté de cette besogne en artiste. Elle y joua aussi d'une manière très-étonnante le rôle d'un grognard de l'Empire, avec des cheveux blancs ! Pareille à beaucoup d'autres femmes, Carolina, Laponne, n'estimait absolument chez les hommes que la haute taille, et elle n'aurait pas donné un fétu d'un César qui n'aurait pas eu au moins six pieds. Elle était l'amie d'un comédien nommé Ameline, qui, après avoir été réellement tambour-major, jouait les tambours-majors dans les mélodrames du Cirque, et qui créa aussi le rôle du Cosaque colossal, que Paulin Ménier tuait dans Les Cosaques, de MM. Arnault et Judicis, à la Gaieté. Ameline obéissait à Carolina,

Laponne, avec une docilité enfantine. Lorsqu'ils avaient quelque querelle, Carolina lui disait : « Mets-moi sur la table pour que je te donne une giffle. » Ameline la prenait dans ses bras, la posait sur la table, s'approchait, recevait la giffle qu'elle lui donnait à tour de bras, puis remettait Carolina à terre avec une terreur respectueuse. Cette vulgaire parodie de l'histoire de la reine Omphale aurait pu être rangée sous la rubrique inventée par Courbet : Allégorie réelle!

Les Théâtres d'enfants, page 64. — Ce?

théâtres étaient : le Théâtre des jeunes élèves de M. Comte, au passage Choiseul, remplacé aujourd'hui par les Bouffes-Parisiens, et le Théâtre Joly ou Gymnase enfantin , au passage de l'Opéra. M. Comte, physicien du roi, prestidigitateur, avait voulu, par une pensée philanthropique, donner de l'instruction et une bonne éducation à des enfants qu'il élevait en même temps pour être comédiens. Ils allaient à la classe le matin, jouaient le soir pour le public, et répétaient dans l'intervalle. Cela était admirable comme théorie ; mais M. Comte, tout sorcier qu'il était, n'avait pas prévu ce qu'on

COMMENTAIRE. 3 ï I

obtiendrait nécessairement en enfermant ensemble, dans un endroit aussi isolé qu'un navire en pleine mer. des enfants, garçons et filles, qui déjà avaient croqué dans les loges de portier, où avait commencé leur enfance parisienne, toutes les pommes vertes de l'arbre de la Science. A ce régime, les petites filles résistèrent, et même devinrent des femmes grandes et robustes, comme Hippolyte, reine des Amazones; mais les petits garçons furent la proie du rachitisme, de la phthisie, et les plus heureux d'entre eux furent ceux qui restèrent nains ou devinrent bossus. Tout le monde a vu Alfred, le Bouffé du Théâtre Comte, qui n'avait jamais pu grandir, et qui, après avoir pris sa retraite, fut nommé inspecteur du balayage ; on le rencontrait avec un manteau de caoutchouc grand comme un mouchoir de poche de fillette! Et Poulet qui, après avoir été un enfant beau comme le jour, est mort l'an dernier, vieux souffleur de l'Odéon, n'étant plus qu'une longue barbe blanche et une bosse.

Il y a eu aussi ce spirituel et charmant Colbrun, si délicat, si frêle, à qui la barbe n'était jamais venue, qui, de son séjour au Théâtre Comte, avait gardé la taille et le visage d'un enfant, et qui, à

quarante ans, jouait encore les rôles de gamin dans les grands drames d'Alexandre Dumas. Parmi les acteurs de cette génération, un seul a persisté : c'est M. Rubel , qu'on retrouve dans les petits théâtres. Plus heureux que ses confrères, la barbe lui a poussé, et il n'a jamais été bossu; mais il ressemble un peu à un casse-noisette !

La fantasmagorie, page 68, vers 14. — Pour ce spectacle, que Robin et Robert-Houdin ont renouvelé depuis M. Comte, on éteignait en effet le lustre, la rampe et tout, dans un théâtre peuplé de bonnes d'enfants! Aussi les soirées de fantasmagorie ont-elles fait parmi ces villageoises crédules et à demi civilisées des ravages dont l'histoire demanderait un Paul de Kock !

L'Opéra turc, page 70. — Ici, malgré les années écoulées , je marche sur des charbons ardents. Des quatre personnages mis en scène dans cette historiette, le seul que je puisse nommer est le ténor, qui était en réalité le baryton Massol.

Académie royale de Musique, page 76. —

Je n'ai pas besoin d'indiquer au lecteur tout ce qu'il y a d'exagération, de parti pris et d'injustice dans cette satire contre l'Opéra. Jeune homme, je croyais avec tous les romantiques de mon temps que le genre dramatique appelé Opéra a tué et tuera encore chez nous la tragédie, le drame historique et tout ce qui a été le grand art et la poésie au théâtre. Je le crois encore aujourd'hui ; mais , fut-ce pour l'amour de Corneille et de Shakspere, je ne veux plus affliger personne, et je me suis appris la résignation. 11 est très-vrai qu'à l'époque où j'ai écrit cette satire, les décorations, les chœurs et môme la troupe de l'Opéra étaient dans un état assez piteux. Néanmoins j'en parlais avec passion, comme un poète admirateur de Quinault et de Gluck, jusqu'au point de ne pas pouvoir tolérer la poésie lyrique de M. Scribe.

C'est en cela surtout que j'avais tort; car, livrés aux exigences des musiciens modernes, tous ks poètes font les vers aussi mal les uns que les autres, et entre un savetier et Pindare, une fois qu'ils sont pris dans cette tenaille, il n'y a aucuns différence.

E lissier, page 8 y, vers i5. — Lu ci le et Carlotta, page 87, vers 16. — Ce sont Fanny Ellssler, Lucile Grahn et la grande danseuse qui créa le rôle de Giselle, Carlotta Grisi.

Page 87, vers 18 :

Il est devenu gai comme Louis Monrose.

Il est tout à fait vrai qu'à partir d'un certain moment M. Louis Monrose est devenu un acteur extrêmement peu gai ; mais cette transfiguration n'a eu lieu qu'à la Comédie-Française. A l'Odéon, il avait joué Le Capitaine Fracasse, Falstaff et le prologue que Théophile Gautier écrivit pour cette comédie, La Ciguë, d'Emile Augier, Les Ressources de Quinola, de Balzac, et trente autres pièces, avec une verve et une flamme qui faisaient songer au grand Monrose père. — Il n'est pas le premier homme qui soit devenu effroyablement sérieux dans la maison si solennelle, hélas ! de Molière, où les garçons de bureau eux-mêmes et les employés à tête d'ibis ressemblent à des dieux égyptiens.

La Famille Bouthor , page 8g, vers 4. — Quiconque a habité ou parcouru la province connaît la famille Bouthor. Elle forme à elle seule, toujours augmentée ou renouvelée par des alliances, car c'est toute une tribu nomade, la troupe équestre d'un cirque ambulant où on montre, comme à celui des Champs-Elysées, les mêmes pas des écharpes, les mêmes clowneries et les mêmes sauts à travers les ronds de papier; ce qui n'empêche pas nos écuyers parisiens de traiter la famille Bouthor comme les grands comédiens de l'hôtel de Bourgogne traitaient la troupe de Molière. J'ai eu tort de railler leurs musiciens, et spécialement celui qui joue du cor; ils valent ceux que nous entendons tous les jours, si ce n'est qu'ils sont vêtus en lanciers polonais avec des uniformes bleu de ciel, comme Poniatowski; mais peut-on dire que cela constitue une infériorité ?

Seul, ô Dupre\l... &c, page go, vers ig. — Sur les démêlés du grand ténor avec l'administration de l'Opéra et sur les circonstances auxquelles font allusion les vers suivants, on trouvera dans plus d'un livre les détails que je ne puis donner ici.

3 î 6 COMMENTAIRE.

— Taglioni, page g2, vers 8. — C'est la grande Marie Taglioni, la créatrice de la Sylphide, celle qui fut chez nous la plus parfaite incarnation de la danse correcte, chaste et poétique.

La Grande Chartreuse, page g3, vers i3. — C'est le premier nom que porta le bal public fondé par M. Bullier, près de la sortie du jardin du Luxembourg qui regarde l'Observatoire. Il s'est appelé ensuite la Closerie des Lilas (nom trouvé et donné à M. Bullier par Privât d'AnglcmonU) et en dernier lieu, lorsqu'on démolit l'ancien Prado situé en face du Palais de Justice, il hérita de ce nom légendaire parmi les étudiants, qu'il conserve encore aujourd'hui. Béranger s'est montré une fois à la Closerie des Lilas, et il y a été porté en triomphe, car il était dit qu'il ne lui manquerait de son vivant aucune apothéose !

L'Amour a Paris, page g4. — Palmyre , vers 4, a été une modiste dont la renommée emplissait les deux mondes; aujourd'hui, je crois qu'on ne retrouverait même plus les ruines... de Palmyre! — Les corsets à la minute, vers 5 et 6,

c'est-à-dire les corsets qu'on détache en tirant une baleine, passaient, en 1846, pour des engins pernicieux, réservés seulement aux belles et honnesles dames qui ne sont jamais sans amours, comme le samedi n'est jamais sans soleil. Aujourd'hui, il n'y a plus d'autres corsets que ceux-là ; aussi faut-il une explication historique au joli dessin de Gavarni, dans lequel un mari délaçant sa femme murmure avec inquiétude : « C'est drôle, ce matin j'ai fait un nœud à ce lacet-là, et ce soir il y a une rosette ! »

Ces mots déjà caducs, &c, pagre g5} vers 1 . — Le rat est la danseuse de l'Opéra enfant, type très-curieux, et qui ne ressemble à aucun autre ; car, accaparées en naissant par la Danse, qui exige un formidable travail quotidien de beaucoup d'heures, et par l'amour des riches vieillards parisiens, elles savent débattre leurs intérêts, causer affaires et finances avec l'habileté -d'un notaire, et d'autre part, n'ayant rien vu. elles se proposent pendant des années d'aller visiter par partie de plaisir l'église Notre-Dame et le jardin des Tuileries, quand elles auront le temps. — La ^risette

est aussi difficile à reconstituer que la femme phénicienne ou carthaginoise ; avec beaucoup de patience et d'intuition, on la retrouvera passim dans les œuvres de Balzac, de Gavarni. de Henry Monnier et de Paul de Kock. — La lorette (mot inventé par Roqueplan pour signifier la femme qui habite les rues avoisinant l'église Notre-Dame-de- Lorette) a absorbé, détrôné et anéanti ce qui fut la femme entretenue ; car, par un sentiment anti cipé du socialisme futur, elle remplaça l'entreteneur par une compagnie anonyme dont les actions font prime ou se vendent au rabais, suivant les fluctuations de la politique européenne et quelques autres circonstances.

P^c6 97- — Aglaé, Ida et Corinne, vers i et

suivants. — ■ Aglaé, Ida et Corinne se passeront de biographies qui n'intéresseraient plus personne, car tous ceux qui les ont aimées sont aujourd'hui morts ou académiciens. Mais Pomaré, jpage g-, vers g, a. droit à une mention spéciale. C'est elle que célébrait la fameuse chanson :

Pomaréj Maria, Mogador et Clara,

COMMENTAIRE. 3 IQ

où le culte de la rime eût exigé impérieusement que Nadaud écrivît Mogador et... Claria. —

Pomaré, qui se nommait en réalité Elise Sergent, fat une des figures les plus étranges du temps où nous étions jeunes. A tous les bals masqués de l'Opéra , on la voyait invariablement vêtue en homme, avec un costume très-correct de gentleman, habit, pantalon et gilet noirs, cravate blanche et paletot blanc qu'au moment de la sortie elle reprenait au vestiaire, avec une badine qu'elle tenait avec le sans-façon le plus gracieux dans sa main gantée de blanc. A ces bals elle passait toute la nuit à causer avec des écrivains ou des artistes, ne les quittant pas, ayant autant d'esprit qu'eux, allant souper avec eux lorsque l'heure était venue, et ne jouant en aucune façon le personnage de femme. Elle et ses amis allaient habituellement chez Vachette (remplacé aujourd'hui par Brébant,) non dans les cabinets particuliers dont elle avait horreur, mais dans la salle commune. Elle s'y tenait comme un homme du meilleur monde, mais pourvu qu'il n'y eût pas là de bourgeoise,car Pomaré nourrissait contre les bourgeoises une haine instinctive et frivole. Si le malheur voulait qu'en

entrant dans la salle de Vachette elle aperçût une notairesse en bonne fortune avec son mari; rien alors ne pouvait l'empêcher d'entonner d'une formidable voix de contralto sa chanson favorite : Un général de V armée d'Italie! — Cette chanson, je me la rappelle encore jusqu'à la dernière syllabe ; mais trop de dames aujourd'hui savent le latin pour que, même transcrite en latin, je puisse la donner ici. D'ailleurs, aimable, bonne enfant, spirituelle, comme je l'ai dit, très-grande et svelte sans maigreur, avec la poitrine plate comme celle d'un homme, elle était exactement, selon la curieuse expression de Baudelaire, un ami avec des hanches. — A propos de Baudelaire, Pomaré en grande toilette, cherchant des appartements, entre un jour, guidée par la portière, dans le joli logement que le poète occupait à l'hôtel Pimodan, quai d'Anjou, et qu'il devait alors quitter. Charmée par une installation d'artiste qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait vu, Pomaré admira longuement le papier à grands ramages rouges et noirs, la tête peinte par Delacroix, la grande table de noyer façonnée si artistement arec d'insensibles contours que , lorsqu'on s'asseyait pour lire , le

corps trouvait partout à s'y insérer commodément, les livres magnifiquement ornés de reliures pleines, les larges fauteuils de chanoine ou de douairière, et dans l'armoire les flacons de vin du Rhin entourés de verres couleur d'émeraude. Bref, elle ne voulut pas s'en aller, adopta un petit divan turc sur lequel elle dormait la nuit, et le jour lisait les ouvrages classiques; et je crois qu'elle y serait encore, si l'architecte du propriétaire n'était venu un beau matin diriger des réparations devant lesquelles il n'y avait pas de bravoure possible, car elles commencèrent par la démolition d'un gros mur! — Peu de temps après, rentrée dans le tourbillon de sa vie, Pomaré Rhabillait pour aller au bal Mabille quand son amant, un jeune homme beau comme le jour et jaloux comme un tigre, lui défendit de sortir. Comme elle s'obstinait, il posa son cigare allumé et rouge sur le petit pied nu de la belle danseuse et le brûla cruellement. Au lieu de crier, elle se jeta au cou de son amant et, tout en boitant, le couvrit de baisers ; on voit qu'elle était singulière. — Elle est morte jeune, repentie, et dans une excessive misère, et Fiorentino écrivit dans Le Corsaire un article très-ému sur la pauvre Elise

Sergent qui; aux dernières heures de sa vie, avait courageusement expié ses turbulentes étourderies de pécheresse. — Gustave Bourdin, le gendre de Vilmessant, mort aujourd'hui . avait consacré à Pomaré tout un petit livre, qui parut orné d'un excellent portrait et qui est devenu rarissime.

Page 100. vers S. — A ce vers correspond, dans la première et dans la seconde édition des Odes funambulesques y une note dont voici le texte :

« Evohé n'a pas écrit la terrible satire qu'elle annonçait ici : c'était déjà trop de la rêver. Elle n'a pas tenu cette promesse-là, ni aucune de ses promesses; c'est ce qui fait sa force. La pauvrette n'a jamais touché que par jeu à la lyre d'airain. Où aurait-elle trouvé asse- de fureur et asse\ de haine pour mener à bout sans faiblir la farouche Parodie humaine? n

A plus forte raison, l'auteur n*a tenu aucun des engagements qu'il avait pris dans la dernière de ses satires intitulée Une vieille Lune, page toi. — Une plaisanterie ne peut survivre à la circonstance qui lui a servi de prétexte, et cette dernier.-

satire elle-même n'eût jamais été faite si Barthélémy n;avait attaqué Lamartine dans les premiers vers qu'il publia au Siècle lors de sa rentrée. Attaque si peu sérieuse, qu'elle nous sembla mériter et appeler naturellement une réponse... funambulesque ; mais, passé cela, ces caprices n'avaient plus leur raison d'être. Aussi Evohé s'empressa-t-elle de jeter là sa défroque de Muse, et de reprendre ses petites pantoufles de soie et son peignoir de jeune demoiselle.

Les Folie s- Nouvelles.

eux chanteurs de chansonnettes, les frères Mayer, je crois, avaient obtenu l'autorisation de construire au boulevard du Temple, dans un grand terrain qui se trouve derrière la maison portant le numéro 41. une salle assez semblable à un hangar et d'y donner des concerts. L'entreprise ne réussit ni dans leurs mains, ni dans celles d'un chanteur comique nommé Clément, qui vainement changea les Folies Mayer en Folies Concertantes. Les Folies Concertantes furent alors transformées en une sorte de théâtre, dans lequel Hervé, qui devint plus tard le maestro de L'Œil crevé, de Chilpéric. du Petit Faust et de La Veuve du Malabar, vint exploiter un privilège qu'il venait d'obtenir. Rien n'était en ce temps-là plus dirfi-

cile ; mais Hervé , chef d'orchestre au théâtre du Palais-Royal et maître de chapelle à l'église Saint- Eustache, avait donné quelques leçons de musique à l'impératrice. Il sollicita directement sa protection, et elle obtint pour lui, avec beaucoup de peine, le privilège d'un petit théâtre, sur lequel il pourrait donner des pantomimes et des saynètes (le mot fut renouvelé à cette occasion) à deux personnages seulement. Auteur, compositeur et comédien, Hervé imagina et joua des scènes d'opéra fou, débordantes d'inouisme, comme Le Compositeur toqué, où, représentant un Listz éperdu qui, après une crise de piano, s'éveille échevelé sur le clavier, il s'écriait, à l'imitation des grands virtuoses : « Où suis-je? Des femmes! des fleurs! de l'encens dans les colidors ! »

Mais il n'avait pas assez d'argent et il n'était pas assez administrateur pour fonder un théâtre véritable, et il céda son privilège. MM. Altaroche et Louis Huart. qui venaient de quitter la direction de l'Odéon, se substituèrent à lui, tout en s'assurant son concours sous toutes les formes bizarres et infiniment diverses que pouvait revêtir ce talent protée. Pour la pantomime, ils engagèrent

Paul Legrand, qui du grand Deburau avait hérité la finesse du jeu et la pensée, comme Deburau fils avait hérité l'agilité et la grâce, si bien que chacun d'eux est la moitié excellente d'un Pierrot!

Les nouveaux directeurs dénichèrent en outre un confiseur de génie, quf inventa pour eux une nouveauté à sensation, le sucre d'orge à l'absinthe, avec lequel, pendant plus de deux années, les cocottes en renom devaient régulièrement salir leurs gants clairs à tous les entractes; puis ils firent reconstruire la salle, qui fut décorée par Cambon, et pour afficher clairement leurs intentions poétiques, ils me demandèrent le prologue joué le 21 octobre 185.1, sous ce titre : Les Folies-Xouvelles, qui donna son nom au nouveau théâtre.

La représentation se composait de ce prologue, d'une pantomime curieuse et amusante d'Emile Durandeau, intitulée L'Hôtellerie de Gautier-Garguille, et d'une saynète d'Hervé, pour la musique et pour les paroles, La Fine Fleur de l'Andalousie, dans laquelle on remarquait les vers suivants :

Séville Est la belle ville! (bis)

Les trottoirs sont grands Et Von pass' dessous !

Les légum's n'y coûV pas grand' chose ; (bis) Et quant à la volaille, On Va presque pour rien!

C'est de cet œuf que devait sortir l'Opérette, dont l'abominable race a pullulé, envahi le monde; si bien que je me trouve, ô remords ! avoir été en quelque sorte complice de la naissance de ce monstre, auquel mes vers ont souhaité la bienvenue. Ce que c'est que de nous ! — Voici comment le petit prologue était distribué. Personnages parlants et chantants : Le Lutin des Folies-Nouvelles, MIlc Louisa Melvil ; un Bourgeois, M. Delaquis ; L'Ancienne Salle des Folies Concertantes et Le Comédien Bouffon, M. Joseph Kelm. — Mimes : Pierrot, M. Paul Legrand; Arlequin, M. Charltonn; Cassandre, M. Cossart; Léandre, M. Laurent ; Polichinelle, M. Emile ; Colombine, Mlle Suzanne Senn ; Isabelle, Mlle Mélina ; deux danseuses, Mlle Lebreton et Mlle Berthe.

Cossart et Laurent avaient eu quelque célébrité aux Funambules, où ils avaient tous les deux joué

les Arlequins. Joseph Kelm, vieillard chauve, israélite, à la face de satyre, qui semblait taillée :. coups de sabre, datait de la première Renaissance d'Anténor Joly. Acteur d'opéra, chanteur de chansonnettes, argentier et joaillier par occasion, marchand d'huile de Provence et modiste sous le nom de sa femme, cet homme prodigieux eût réalisé des bénéfices dans les déserts de la Libye et gagné de l'argent sur le radeau de la Méduse. Il avait reçu le don, qu'Hervé exploita souvent, de produire avec sa langue un bruit analogue à ceux de la crécelle et des castagnettes. C'est ce que j'appelle, page i 2 5, refrain dont l'acteur Kelm a le secret.

Hervé trouvait en lui un admirable comp.: ■ = . et il se plaisait, comme repoussoir, à le costumer grotesquement en femme ; tandis que lui, Hervé, qui a toujours aimé à être joli sur la scène, il se montrait, par exemple, dans un ajustement dont toutes les parties, y compris les souliers et le chapeau, étaient faites de satin rose. Une légende (empirique, je n'ai pas besoin de le dire,) prétendait même qu'une grande dame s'était éprise d'Hervé, comme la marquise de George Sand du comédien Ldio, et l'avait fait venir chez elle dans ce costume de

marionnette couleur de rose. Heureusement personne n'a pris au sérieux ce conte à dormir debout, car c'eût été là un commencement bizarre pour le compositeur inépuisable qui peut et doit devenir un jour membre de l'Institut !

Quant à Louisa Melvil, c'était une de ces jeunes filles d'une beauté délicate, suave, idéalement parfaite, que le Théâtre nous montre quelquefois comme dans un rêve, Elle avait pour la parole comme pour le chant une voix adorable, des lèvres rouges comme une fleur, des cheveux réellement blonds, comme ceux d'Amédine Luther, aussi clairs mais plus fins, et d'une nuance un peu plus chaude, avec des sourcils bruns. C'était la gaieté ingénue, un sourire de rose et 'de lumière, une grâce de femme, des formes sveltes et accomplies, avec une jeunesse enfantine. Elle est morte à dix-neuf ans, d'une mort tragique. Ces divines figures de Juliettes, que nous entrevoyons, ne sont pas faites pour subir les outrages de la vieillesse, et elles ne peuvent que passer parmi nous, comme des apparitions mystérieuses.

Hervé fut emporté par la fatalité de sa gloire, et son théâtre devint le Théâtre Déja\et, où l'ac-

trice illustre passa en revue son répertoire de bambins, ses Voltaire, ses Figaro, ses Napoléon et ses Richelieu. Mais sa diction fine et mordante, son chant, dont Auber admirait la justesse, ne pouvaient plus rien sur une foule qui désormais préfère le poivre rouge au sel attique, et à qui il faut des cascades plus échevelées que la chute du Niagara. Après elle, il y eut à son théâtre des directions fantasques et éphémères ; on y vit M. Manasse et M. Daiglemont. Le pauvre Guichard du Théâtre-Français , aujourd'hui atteint de paralysie, y fit représenter une comédie moderne en vers, dans le genre de Ponsard ; et on nous y a même montré Y Andromaque de Racine, jouée par Mlle Duguéret. Toutes les actualités à propos desquelles nous écrivons s'en vont tour à tour dans le pays des vieilles lunes, et c'est pourquoi les lecteurs des Odes funambulesques ne devront pas plus aller chercher les Folies -Nouvelles au boulevard du Temple, que les lecteurs de La Comédie humaine ne trouveraient sur la place du Carrousel cette fameuse impasse du Doyenné, où commencèrent les amours de Mme de Marneffe !

Autres Guitares.

es odes réunies sous ce titre, que j'ai emprunté par jeu à Victor Hugo (Autre Guitare, les Rayons et les Ombres, TcX^ÏA XXIII,) sont celles qui, à proprement parler, constituent le genre connu aujourd'hui sous le nom d'odes funambulesques ; en un mot, ce sont des poèmes rigoureusement écrits en forme d'odes, dans lesquels l'élément bouffon est étroitement uni à l'élément lyrique, et où, comme dans le genre lyrique pur , l'impression comique ou autre que l'ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des combinaisons de rime, par des effets harmoniques et par des sonorités particulières.

En créant (ou renouvelant) ce genre, j'ai commencé par parodier des odes de Victor Hugo,

pour partir d'un thème connu et pour montrer clairement et nettement ce que je voulais faire. Ce résultat une fois atteint, j'ai peu à peu écrit les' odes funambulesques sur des sujets originaux inventés de toutes pièces, et, dans le volume des Occidentales, qui fait suite à celui-ci, on ne trouvera plus une seule parodie de Victor Hugo.

En effet, dès l'origine de ces essais, je rêvais quelque chose d'infiniment plus compliqué et plus délicat que de tourner au bouffon une ode sérieuse, et j'imaginais déjà des poèmes comiques et lyriques, où l'ironie et l'allusion parodique seraient partout éparses, prendraient mille formes. Mais, je le répète, il fallait faire comprendre par des exemples les conditions du genre que je voulais acclimater chez nous, et montrer qu'un emploi différent d'un même procédé peut exciter la joie comme l'émotion, dans les mêmes conditions d'enthousiasme et de beauté.

Pour établir ma démonstration, j'ai parodié des odes de Hugo, ce que Ton avait fait avant moi. Pourquoi l'ai-je fait ? Précisément parce qu'on l'avait fait avant moi, mais parce qu'on l'avait fait en cherchant à traduire le comique, non par des

harmonies, par la virtualité des mots, par la magie toute-puissante de la Rime, mais par l'idée seulement, c'est-à-dire en employant un procédé diamétralement opposé à celui que Victor Hugo avait employé pour exprimer le lyrisme. Moi j'ai voulu montrer que l'art de ce grand rhythmeur, tel qu'il l'a agrandi et perfectionné, peut produire tout ce qu'il a voulu lui faire produire, et plus encore ; que, comme elle éveille tout ce qu'elle veut dans notre âme, la musique du vers peut, par sa qualité propre, éveiller aussi tout ce qu'elle veut dansnôtre esprit, et créer même cette chose surnatu-. relie et divine, le rire! — Ceci dit, avec le regret d'avoir infiniment trop parlé de moi, (mais dans le cas dont il s'agit cela était inévitable,) je vais passer rapidement en revue les odes funambulesques réunies sous ce titre : Autres Guitares, en indiquant les allusions qu'elles contiennent et les morceaux célèbres qui y sont parodiés.

L'Ombre d'Eric, page i38. — L'Ombre d'Eric, c'est le titre d'un roman de Paulin Limayrac, tout à fait oublié aujourd'hui, et qui d'ailleurs fut toujours oublié, et cela dès le moment où il

parut. Je trouvai amusant de donner ce titre à un poème composé sur Paulin Limayrac luimême.

Littérairement; ces six couplets sont une parodie de la romance en général, de ce genre faux et absurde où des êtres parfaitement classés comme mammifères font toujours semblant de croire qu'ils sont oiseaux ou rieurs, ou qu'ils pourraient. dans certaines occurrences, le devenir.

Au point de vue polémique, c'est autre chose. Paulin Limayrac attaquait violemment, dans la Revue? les grands écrivains de la génération qui nous a précédés. Je pensai qu'en donnant de bonnes raisons je n'aurais pas raison de lui, qu'il fallait détourner les chiens, et j'inventai cette folle hypothèse de Limayrac changé en fleur. Ma chanson eut mille fois plus de succès que je ne l'espérais et que je ne l'aurais voulu ; en quelques jours tout Paris la sut par cœur.

La chose même tourna au tragique. Une nuit, au bal masqué de l'Opéra, Limayrac parut sur l'escalier de l'amphithéâtre ; aussitôt le grand galop de Musard, qu'un dieu n'eût pas arrêté ! s'arrêta un instant ; dix mille paires d'yeux se

fixèrent sur l'auteur de L'Ombre d'Eric, et chicards, pierrots, caciques, masques aux guenilles furieuses, débardeurs aux culottes de soie, taillés à la Rubens, dix mille voix lui hurlèrent dans un terrifiant unisson : Si Limayrac devenait fleur! Ceci prouve que quelquefois la meilleure manière de répondre est de ne pas répondre, et que, dans certaines occasions, on peut couper avec succès non seulement la queue de son chien, mais les queues des chiens des autres. Et c'est ainsi que fut trompé, mais pour cette fois seulement ! l'espoir que j:avais toujours nourri de ne jamais voir un de mes ouvrages obtenir de popularité.

Dacuing, 'page i3g, strophe i , vers 2. — M. François Ducuing, le député, le publiciste et le financier qu'on connaît, élevait à la gloire de Ponsard, dans les journaux et dans les Revues, un tas de petits autels, sur lesquels il égorgeait quotidiennement... Shakspere! La plupart des hommes politiques, en art et en poésie, sont de cette force ; voilà pourquoi la France est toujours si mal gouvernée.

Bulo\, page i3g, strophe /, vers 7. — Tout a été dit sur cet homme historique. Ce n'est pas une poutre qu'il a dans l'œil, mais une catapulte, car il se figure sincèrement qu'il a fait la gloire d'Alfred de Musset, de Henri Heine et de George Sand.

La houlette d'Arsène Houssaye, page i3q, strophe 2, vers 3. — C'est de la plaisanterie enfantine et par trop initiale. On s'amusait à faire d'Arsène Houssaye un berger, parce qu'il s'était occupé amoureusement du xvine siècle; mais il a bien prouvé, depuis lors, que son xvine siècle, à lui, est celui de Beaumarchais et de Diderot.

— Jules Labitte, page i3g, strophe 2, vers 7.

— C'était un libraire du quai Voltaire, très-proche parent, à ce que je crois, du Labitte qui écrivait dans la Revue. Il a eu le mérite de croire, avant tout le monde, au génie poétique de Victor de Laprade et à celui de Pierre Dupont.

Le Mirecourt, page 141. — Cette ode est la parodie du poème de Victor Hugo intitulé Le Derviche {Orientales, xiii.) Le trait final de

COMMENTAIRE. jj7

mon ode funambulesque est tiré de la nature même des choses, car le biographe oublié, que j'ai pris à partie, s'appelle en effet Eugène Jacquot, et il porte le nom de Mirecourt, parce qu'il est né à Mirecourt (Vosges. ) Il a donné, à propos d'Alexandre Dumas, une édition modernisée de la célèbre fable de La Fontaine Le Serpent et la Lime; peine perdue, personne ne se souvient de ses attaques féroces contre l'auteur à'Antony. — Pitre, page 141, strophe 2, vers 6, est le romancier breton Pitre-Chevalier, dont je voulais non pas railler, mais constater la fécondité prodigieuse. La Démocratie, page 142, strophe 2, vers 4, est le journal intitulé La Démocratie pacifique; c'était un organe fouriériste, qui a disparu comme tant de choses.

Page 142, strophe 2, vers 5 et 6 :

Dans les entrefilets du Globe et dans L'Artiste, Feuille qui paraît quelquefois !

Loin de ne paraître que quelquefois, le journal d'Arsène Houssaye paraît au contraire très-régu-

lièrenient tous les quinze jours, depuis plus de trente ans ; mais, comme tous les écrivains contemporains ont passé par L'Artiste, comme cette maison d'un ami a toujours été une de leurs maisons, ils s'amusaient souvent à la railler euxmêmes, comme ils font de tout ce qui leur appartient. Sachant que les bourgeois diront toujours d'eux pis que pendre, les poètes, par une ironie très-raffinée et très-délicate, leur jouent souvent le mauvais tour de prendre les devants, et d'user par avance les plaisanteries que les bourgeois feront plus tard. L'Artiste, très-aimé et très-apprécié des écrivains, a toujours été pour ce motif le prétexte d'une innombrable quantité de fantaisies satiriques , de charges et de scies d'atelier. La plus célèbre de toutes a été imaginée par Alphonse Daudet. C'est la Prosopopée du fils du Bourreau, devenu rédacteur de L'Artiste, dont voici le texte :

Fils de bourreau, bourreau moi-même, Je me suis vu réduit, hélas!

A quitter un état que j'aime, Car les affaires n'allaient pas.

Et, chose terriblement triste!

(Plaignei mon sort infortuné ! ) Je fais des articles à l'Artiste, Moi qu'en ai tant guillotiné !

Tant d'artistes, bien entendu.

Porcher te dira \ut, page 242, strophe 3, vers 1. — L'histoire de M. Porcher a été mille fois racontée. Il commença à fonder, rien qu'avec les billets d'Alexandre Dumas père, la vente des billets d'auteur, puis il devint le général en chef de a claque des théâtres parisiens, ne commandant que dans les très -grandes occasions, aux premières représentations des hommes de génie ; et en même temps, aidé par sa femme, dont l'intelligence et les belles mains sont célèbres, il fit prospérer une maison de commerce pour la vente des billets, où on vendait et où on achetait même des sujets de pièces, et où les auteurs obtenaient des avances sur leurs droits futurs. Porcher, c'était le crédit sur les productions de l'esprit; on comprend combien c'était grave pour un écrivain dramatique quand Porcher venait à lui dire : Zut! Inutile d'expliquer, on le devine, qu'il n'a jamais

3j-0 COMMENTAIRE.

dit Zut! à Alexandre Dumas, si ce n'est dans la chimérique prophétie que je prête à Mirecourt. — Yacoub, page 143, strophe 1, vers 1 . — Le biographe donne ici au grand inventeur le nom d'un des personnages fictifs qu'il a créés : Yacoub est le héros de la tragédie intitulée Charles VII che\ ses grands vassaux.

V... le baigneur, page 144. — Parodie trèsrésumée, comme le bon goût le demandait impérieusement, du poème de Victor Hugo intitulé : Sara la baigneuse (Orientales, xix.) Il serait inutile de nier qu'il s'agit du docteur Véron : c'était un homme d'esprit, et un aimable homme, malgré ses ridicules; mais n'appartenait-il pas de droit à la caricature, lui qui, plus informe que le Minotaure, avait dévoré les plus belles filles d'Athènes? Et combien ne souffrira pas l'Histoire, forcée d'accoupler à son médaillon faunesque celui d'une Muse adorable, au pur profil de médaille syracusaine ! — Héloïse Florentin, page 145, strophe 3. vers 6. — Elle était née avec du génie, car une légende parisienne raconte que, petite fille âgée de dix ans, en compagnie de sa sœur ou d'une petite

amie, elle se laissait aborder par les passants cossus, dans la rue Royale ou sur la place Vendôme, et leur montrait, pour dix sous, un sourire particulier qu'elle avait inventé.

Page 14-, strophe i , vers 4 et 5 :

J'obtiendrai des croix valaques Et des plaques.

Il en obtint. — Le docteur Véron était un homme d'ordre, et très-pratique. On le vit un jour avec les divers cordons de commandeur de tous les ordres; il les avait reçus tous en une fois, simultanément, et sans retard il avait obtenu de la Chancellerie le droit de les porter. Il aimait les choses bien faites, et vite faites.

La Tristesse d;Oscar, page 14g. — Cette ode ne parodie rien, quoiqu'elle ait vaguement le mouvement du poème de Hugo, La Douleur du Pacha (Orientales, vu,) si souvent parodié. Le publiciste d'un très-grand talent, déguisé ici sous le nom du bel Oscar, est Xavier Durrieu, qui débutait alors avec beaucoup d'éclat à la Revue des

Deux Mondes, et en effet, ce remarquable écrivain avait l'enfantillage singulier de craindre que sa fabuleuse ressemblance avec l'acteur Bocage ne nuisît à sa carrière politique. Lorsque cette ode parut pour la première fois, dans un journal intitulé Le Pamphlet, qu'avait fondé Polydore Millaud, le nom de Durrieu y était en toutes lettres. Mais, avant la publication des Odes funambulesques, Durrieu, fidèle à ses opinions, avait subi les rigueurs de l'Empire ; je dus effacer son nom, car ma plaisanterie, innocente quand je l'avais écrite, eût été alors dirigée contre un vaincu.

Page 14g, strophe 2, vers 4 :

Aucun collet, pas même un collet... né Révoil.

J'avoue que cette phrase est d'une audacieuse extravagance; elle a cependant son excuse. En ce temps-là, les œuvres poétiques, d'ailleurs fort belles, de Mme Louise Colet, paraissaient énormément, et dans tous les formats, et toujours son nom était écrit ainsi : Mme Louise Colet, née Révoil. A force de lire sans cesse cette phrase sur

les couvertures des livres, dans les journaux, sur les affiches des cabinets de lecture, tous les Parisiens en avaient subi l'obsession, si bien qu'il était impossible d'entendre le mot collet, écrit avec n'importe quelle orthographe, sans songer immédiatement à née Révoil. Cela en vint à ce point que voici comment Grassot chantait le couplet si connu de Béranger :

Momus a pris pour adjoints

Des rimeurs d'école :

Des chansons en quatre points

Le froid nous désole.

Mirliton s'en est allé.

Ah! la Muse de Collé,

Parlé : né Révoil,

C'est la gaudriole

O gué, C'est la gaudriole.

Aussi, comme nous plaisantions souvent Durrieu sur des négligences de costume que presque

tous les grands travailleurs ont à se reprocher, lorsque par une furieuse hyperbole je prétendis que son habit n'avait pas de collet, la phrase fatale s'écrivit d'elle-même et pour ainsi dire sans ma participation : pas même un collet... né Révoil ! — Pour résister à cette suggestion impérieuse, il aurait fallu la vertu d'un chrétien des premiers âges.

Le gilet fabuleux de Fontbonne, page i5o, strophe i , vers 4. — Fontbonne était un consciencieux et obscur comédien, dont on a vu le nom pendant trente années sur les affiches de la Gaîté et de la Porte-Saint-Martin. Il avait un gilet qui n'était pas fort beau et un frac pareil, parce que le Drame, qui a ses héros, a aussi ses martyrs, et les acteurs qui jouent les utilités manquent des objets les plus utiles. Monselet, dans un de ses jolis pamphlets, prétend que j'avais la vénération du tréteau, et que sur le boulevard je suivais avec recueillement l'acteur Machanette. Cela n'est pas tout à fait exact; mais je n'ai jamais su me défendre d'une sorte de pitié attendrie pour ces pauvres comédiens des derniers plans qui n'ont

jamais que l'envers de l'argent et l'envers de la gloire, que personne n'a jamais vus, et dont cependant on sait les noms, pour les avoir lus imprimés tous les jours pendant un demi-siècle.

Page i5i, strophe 2, vers 5 et 6. — Les Délass-Com et le Petit-La\e désignent, par une contraction de l'argot parisien connue de tout le monde, les théâtres, tous les deux détruits, des Délassements-Comiques et du Petit-Lazari. Voir, dans la collection publiée par Lorédan Larchey : Documents pour servir à l'histoire de nos mœurs. la très-curieuse brochure intitulée Les Grands jours du Petit-La\ari, par un de ses artistes, avec une préface inédite. — A la librairie Frédéric Henry, galerie d'Orléans, 12. Octobre 1871.

Le Plan dans l'Odéon, page 1^4. — Parodie du poème de Victor Hugo intitulé les Bleuets (Orientales, xxxn. ) — Chaumier Siméon, page 154, strophe /. vers 5. Siméon Chaumier était un vieux poète, vêtu à peu près en saint Simonien, avec des chapeaux pointus et des gilets à la Robespierre, qui, après avoir été pauvre, était

devenu riche, et qui en profitait pour faire imprimer des recueils où abondaient les vers de deux syllabes, et des romans d'un moyen âge macabre et

truculent. J'ai quelquefois causé avec lui dans le Luxembourg ; il tenait des discours palingénésiques qui n'étaient dépourvus ni de portée ni de grandeur ; mais il avait trop d'idées pour être un ouvrier en n'importe quoi, fût-ce en poésie. — Asphodèle Carabas, page i56, strophe i, vers 2, n'est qu'un être de raison ou de déraison, une caricature du bas-bleu ; mais je ne me serais permis contre aucune femme la plus innocente plaisanterie, car sur ce point-là je pense comme don César de Bazan.

Page 1 56, strophe 2, vers 5 et 6 :

Etait-il le Timolèon

Des Saint- Aime s et des Virmaîtres?

M. Lepoitevin Saint -Aime et M. Virmaître étaient les deux rédacteurs en chef de l'ancien Corsaire où écrivaient, de 184.5 à 184.8, Champfleury, Mùrger, Faucherey, Plouvier, La Rou-nat, Marc Fournier. On sait que, vers Tan 34.3 avant

Jésus-Christ, Timoléon était le général que Corinthe employait à toute chose difficile, à délivrer les Syracusains, à battre les Carthaginois, et même à tuer son frère Timophane. Le Timoléon des Saint- Aimes et d?s Vinnaîtres veut dire : le premier sujet, le grand ténor, le général à tout faire de M. Saint -Aime et de M. Virmaître. Certes le trope est violent ; mais on n'est pas trop sévère pour les poèmes à refrains, comme celui dans lequel Hugo a écrit, sans consulter Buffon :

On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des sangliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cache\ vos rouges tabliers,

L'Odéon, page i5g. — Parodie du poème de Victor Hugo intitulé L'Enfant (Orientales, xvin.) Il serait horrible de railler une infirmité réelle, un nez camard par exemple; mais le grand nez est héroïque, impérieux, et affirme toutes les bravoures. Cyrano de Bergerac était fier de son grand nez, et tuait même à coups d'épée, avec une

certaine justice, les gens qui avaient l'impertinence de se montrer avec un nez trop petit. — Certes, il n'a jamais été bien original et bien nouveau de rire de l'Odéon désert et du nez de M. Hippolyte Lucas ; mais le poète doit accepter, coûte que coûte, tous les sujets traditionnels, et il faut qu'il n'hésite pas à affronter les plus redoutables de tous les monstres, c'est-à-dire la Banalité et la Platitude. Il doit ressembler au ,« matin, ce doreur », qui dore tout ce qu'il trouve sur son chemin, y compris les écorces de melon et les vieilles savates.

Page 160, strophe 3, vers 3 et suivants :

Ou ce chapeau du roi de Garbe, Le chapeau de Thorê, cet homme si barbu Qu'un barbier ne pourrait, sans devenir fourbu,

En quatre ans lui faire la barbe !

Boccace dit, en sa Deuxième Journée, Septième Nouvelle, où il raconte l'histoire d'Alaciel : « Le roy de Garbe feit grand'feste de ces nouvelles, et l'ayant honorablement envoyée quérir, la receut

avec grand 'joie, et elle qui avoit couché par adventure dix mille fois avec huit hommes, se coucha avec luv pour pucelle, et lui feit accroire qu'il estoit ainsi. » Pour ne pas s'apercevoir, en voyant Alaciel, qu'elle avait croqué autant de pommes qu'en peut fournir dans la saison un bon clos normand, il fallait que le roi de Garbe, à ce que j'ai pensé, eût un chapeau à bien larges bords et qui lui gênait singulièrement la vision. — Théophile Thoré, l'éminent critique d'art, avait un chapeau comme celui-là, qui ne l'empêchait pas de bien voir la peinture ; mais il se trompait parfois à l'expression des physionomies. — A ce que disent les historiettes , il devint amoureux d'une dame, et jura que jusqu'à ce qu'elle eût pris son martyre en pitié, il ne se ferait pas couper la barbe. La dame fut d'abord étonnée; mais, le dos tourné, elle ne pensa pas plus à cela qu'à ses vieilles pantoufles, et Thoré en fut quitte pour porter une barbe qui lui tombait jusqu'aux genoux.

Bonjour, Monsieur Courbet, page 162. — Cette ode n'est que la répétition du tableau connu

qui porte le même titre. — Si je l'ai transporté dans la poésie , c'est parce que la peinture à l'huile ne dure que quatre cents ans, du' moins à ce que le baron Gros affirmait à Napoléon, qui, 'après avoir posé pour La Bataille d'Eylau* s'écria alors d'un ton dédaigneux : « C'était bien la peine ! »

Nadar, page i65, — Parodie du poème de Victor Hugo intitulé Canaris [Orientales, n.) Personne n'a eu les cheveux plus rouges que Nadar; mais, petit à petit, il est devenu blond comme Ophélia, car on ne peut compter sur rien! Tous les personnages nommés dans cette ode sont surabondamment connus; j'indique cependant à la volée : Lherminier. — C'est lui que Balzac a pris pour modèle de son La Palférine. Il avait fondé Le Portefeuille, revue diplomatique. Il a été le seul homme qui ait su jouer, après don Juan, la scène avec M. Dimanche, et quoique Balzac les ait écrémées, les belles histoires parisiennes dont il a été le héros rempliraient encore un volume. — Sasonoff, page 166, strophe 2, vers 1, était un Russe de bonne noblesse, aimable homme et

charmant écrivain qui , pendant les dernières années de sa vie, qu'il passa ici à Paris, fut l'ami de tous les hommes d'esprit, et leur faisait manger des salades russes qu'on n'a pas réussi à imiter. — Louis Boyer, page 1G6, strophe 3, vers i. — Cet ancien directeur du Vaudeville était né presque chauve, et en même temps il était affligé d'une barbe qui poussait à vue d'œil. — René Lordereau, page 167, strophe 4, vers S. — Le roi de l'esprit parlé, à ce qu'a dit Roqueplan, qui s'y connaissait. Pour payer cinquante mille francs de dettes qu'il avait, René Lordereau a fait en Amérique, pendant la guerre, un métier de héros et de fou; il est mort à la peine, sans qu'un de ses créanciers ait dit : « Pauvre garçon î »

Page 16g, strophe 2, vers 1 et suivants :

Ils sont d'or pâle ; ceux du poète nouveau Qui, dans des vers bigarres,

A nommé le public : « Bête à tête de veau, h So?it jaunes, fins ei rares.

C'est le poète Fernand Desnoyers, qui est mort

jeune. Il y a de très-belles choses dans ses poèmes intitulés Le Vin, la Campagne, Vers fantasques. Il ne faut pas le juger d'après les coups de pistolet qu'il tirait parfois pour étonner les sots: mais qui faisaient trop de bruit; car c'est un jeu dangereux. Tout le monde connaît sa fameuse Proclamation :

Habitants du Havre, Harrais !

J'arrive de Paris exprès

Pour mettre en pièces la statue

De Delavigne {Casimir.)

Il est des morts qu'il faut qu'on tue... &c.

Le La Madelène qui est rose, page 1 6 g, strophe 3, vers /. c'est Henri de La Madelène , et le Marchai qui est vermeil d'une façon hardie, ibidem, c'est Charles Marchai, le peintre des tableaux alsaciens, et de Pénélope et Phryné. — Il est un assez grand peintre pour savoir que la poésie a le droit de se servir de ces tons nets et crus qui ne représentent pas la couleur d'un objet, mais la font voir, et l'évoquent dans l'esprit du lecteur.

Reprise de la Dame, page 170. — Parodie du poème de Victor Hugo, intitulé la Captive (Orientales, ix.) Au théâtre, par une abréviation qui est passée dans le langage usuel, la Dame signifie la Dame aux Camélias. Ce drame heureux a eu tant de succès sur tous les théâtres du monde, et les directeurs, régisseurs et acteurs ont si souvent à en prononcer le nom, qu'ils l'ont abrégé, par économie.

Marchands de crayons, page ij5. — Cette ode offre une singularité assez curieuse : c'est que, commencée sur un sujet qui lui appartient en propre, elle parodie ensuite en chemin le poème de Victor Hugo intitulé La Fiancée du Timbalier (Odes et Ballades, ballade sixième.) Mais du dénouement de la ballade, elle ne fait qu'une péripétie préparant un autre dénouement, assez imprévu, à ce que je crois. — Le maître de Marseille, page 178, strophe 2, vers 1. — C'est Mirés, qui avait fait dans la vieille ville une ville neuve.

Page 181, strophe 2, vers 3, 4 et 5 :

Faucher y, venu d'Australie

Avec cette douce folie Que de Bohême il emporta.

Antoine Fauchery, un beau garçon, spirituel et charmant, que Murger a essayé de peindre dans son Marcel de La Vie de Bohème, était le plus gai parmi les amis de notre jeunesse. Il avait quitté le métier de graveur sur bois pour écrire avec nous au Corsaire; mais la fortune ne venait pas assez vite à son gré, car il s'était marié par amour. Ses Lettres d'wi Mineur en Australie (Paris, Poulet- Malassis et de Broise, 1857) racontent les extraordinaires métiers qu'il dut faire au pays de l'or, pour y gagner un peu d'argent.

Après avoir touché barres, à Paris, il repartit pour la Chine et pour le Japon,, avec une mission du gouvernement. Il faisait, pour le ministère, des dessins et des photographies d'après les monuments et les paysages, et en même temps il envoyait au Moniteur des articles dans lesquels la nature et la civilisation orientales, vues par un peintre, étaient racontées par un Parisien humoriste sachant écrire. Il nous adressa aussi, lors de la guerre de Chine, des lettres étonnamment

vivantes et pleines de révélations curieuses, qui n'ont pas été publiées. Le succès venait, tout venait, quand les terribles fièvres du Japon emportèrent Antoine Fauchery, après sa chère femme. Je ne me rappelle personne qui ait eu, à un plus haut degré que lui, l'abord élégant et sympathique, la compréhension rapide et la grâce souveraine de la chevelure.

Page 184, strophe i, vers 2 et 3 :

Quand mon Arthur sonnait du cor Près de Mangin en galons jaunes,

Mangin, homme qui a bien connu ses Athéniens, a fait sa fortune par le procédé le plus simple, en vendant d'assez bons crayons de mine de plomb, enveloppés d'une feuille d'or. Mais, pour les vendre, il montait sur une calèche découverte, endossait une dalmatique férocement galonnée d'or, et se couvrait le chef d'un casque à plumet rouge, flamboyant comme celui d'Hector : sans cela, pourquoi eût-on acheté ses crayons plutôt que d'autres? Il improvisait des discours

d'une amusante insolence 7 et avec un de ses crayons, faisait, comme Mélingue, un portrait ressemblant, sous l'œil du public. Derrière lai. un être silencieux et triste, vêtu comme lui, si ce n'est que sa dalmatique était misérable et que son casque était bosselé, jouait tantôt de l'orgue de Barbarie et tantôt du cornet à piston, et rien ne prouve que ce confident modeste ne s'appelait pas Arthur. Mangin a été volontairement le symbole vivant de la Réclame moderne, ayant transporté dans la réalité visible ce que ses confrères exécutent d'une manière abstraite et figurée. Les soirs, Mangin, trop rigoureusement ganté ce blanc, car le saltimbanque se trahit toujours de quelque manière, assistait aux premières représentations, avec les allures et la froideur britannique d'an parfait gentleman.

Nommons Couture! page i85. — Parodie du poème de Victor Hugo (Les Voix intérieures, xi) qui commence par cette strophe :

Puisqu ici-bas toute âme Donne à quelqu'un

Sa musique, sa flamme Ou s on parfum;

Le sujet de cette ode est clairement expliqué par le fragment de lettre qui lui sert d'épigraphe. M. Thomas Couture, dont j'admire infiniment le talent magistral et même l'orgueil, a à peu près désavoué ce morceau fameux, et il va sans dire que, s'il retire sa lettre, je retire mon ode.

Le Critique en mal d'enfant, page igo. — De même que Figaro dit qu'on est toujours fils de quelqu'un, tous les critiques sont faits en quelque chose de plus solide que la baudruche. Mon ode ne vise personne ; mon personnage bouffon n'a pas eu de modèle dans la vie réelle, et doit être considéré comme une création de la pure fantaisie. Cependant, si quelqu'un désire avoir la clef de ce morceau, qu'il se rappelle un procédé très-familier à l'auteur de La Comédie Humaine, et que par exemple il voie passim, à propos de Camille Maupin, le roman de Balzac intitulé

Béatrix. {Comédie Humaine, édition Michel Lévy, tome III, Scènes de la Vie privée.)

Page ig5, strophe i , vers 3 et suivants :

Le prenant pour un mont, Préault disait : « Oh ! ça, C'est Pélion, ou bien son camarade Ossa : Alle^-vous-en, que je le taille! »

Auguste Préault est le seul statuaire romantique de l'époque moderne. Son médaillon de La Douleur, son Marceau, son Paria, son Ophélia, ses deux Christs ont, chose étrange! autant contribué à le rendre célèbre que les stupides refus des jurys de 1830, qu'il subissait en même temps que Delacroix et Rousseau. Il savait que les sonnets de Michel-Ange étaient d'une beauté égale à celle de ses colosses ; mais, en ce temps sceptique, ceci demandait à être transposé. Le dernier des Prométhées a pris le modeste parti d'être tout bonnement spirituel comme Champfort, et de manifester sa faculté poétique par des mots qui, pareils à des fers rouges, font grésiller la chair vive. Toutes les Nouvelles à la main que les

journaux ont publiées depuis trente ans sont de Préault; peut-être pourrait-il réclamer, comme étant au fond sa propriété, l'hôtel que le Figaro vient de se faire construire, et qu'il a payé sur ses bénéfices?

R onde aux.

partir de ce moment, les poèmes à forme fixe. Rondeaux. Triolets, Villanelles, Ballades. Virelai, Chant- Royal, Panioum, vont se succéder dans le livre. — .ai voulu, autant qu'il était en moi. ressusciter et remettre en lumière ces formes de poèmes, parce que j'accepte dans son intégrité la succession de mes aïeux; mais ce n'est pas ici le lieu d'en décrire la contexture et d'en indiquer les règles. Ceux qu'intéressent ces détails techniques les trouveront partout, et même dans mon livre intitulé "Petit Traité de Pjésie fra :çaise (IX, les Poèmes traditionnels à forme fixe.) Sur le rondeau spécialement, il n'y a qu'un mot à dire : c'est que l'excellent poète Voiture l'a poussé à sa dernière perfection. 11 suffit de lire

COMMENTAIRE. $6l

Voiture pour connaître le fort et le faible du Rondeau, et pour savoir de quelles ressources infinies dispose ce charmant poème qui a succédé ( comme le roi Louis succède à Pharamond ) au Rondel de Charles d'Orléans.

Rolle n'est plus vertueux, page 196. — Aime mieux voir lever Bocage — Que V Aurore, page ig7, vers 5 et 6. — On ne pourra jamais empêcher le poète de s'éprendre d'une phrase rien que pour sa sonorité ; car, si les musiciens n'aimaient pas la musique des sons, qui l'aimerait? Il y avait autrefois une célèbre romance qui commençait ainsi : Bocage, que l'Aurore... — Quand l'acteur Bocage débuta à la Porte-Saint-Martin, de mauvais plaisants du paradis la lui chantèrent, et moi, ce bout de phrase me semblait si amusant et m'a si souvent obsédé , qu'en ma folle jeunesse je n'ai pu résister au bonheur de le transcrire.

Mademoiselle Page, page îgS. — Sourire et chanson de la Comédie légère, elle a personnifié divinement la Musette de La Vie de Bohème.

Page igç, vers i, 2 et 3 :

Le bataillon de la Moselle A sa démarche de gabelle Eût tout entier payé rançon.

C'est un rappel du motif connu de la fameuse chanson populaire :

Sicut Madam* de la Trèmouille Parent' des Andouillettes.

Qui a usé plus de patrouilles Que l'armée d' Sambre-et-Meuse De pair' s de souliers !

Brohan, page 200. — C'est Augustine Brohan, dont la mère, Mnie Suzanne Brohan, a été, à l'ancien Vaudeville, une actrice d'un talent exquis et d'une rare distinction. — - Après elles deux, si l'on voulait chanter la plus belle des trois Brohan, qui est Madeleine, il faudrait regarder ce portrait, lithographie par Lassalle, où le peintre l'a représentée le sein nu, comme une déesse.

A Désirée Rondeau, page 208. — Bonne et très-jolie avec beaucoup de finesse, Désirée Rondeau appartenait à la race de ces Lisettes dédaigneuses de l'argent, qui ont pu exister, quoi qu'on en dise, quand il n'en coûtait pas encore un louis pour passer devant chez Bignon : aussi a-t-elle été fêtée par les rimeurs. — D'ailleurs, son nom créait ici une nécessité absolue. Si une des contemporaines de celles que Voiture nommait Rambouillet et Bourbon tout court se fût appelée Rondeau, il est incontestable qu'il lui eût adressé un rondeau, et comme Voiture n'était plus là, il fallait bien que ce fût moi.

rlfe

Triolets.

omme dit Nisus, Me, vie, adsum qui feci! — C'est moi qui ai ressuscité le vieux Triolet, petit poème bondissant et souriant, qui est tantôt madrigal et tantôt épigramme, et mon idée a eu tant de succès que le genre est redevenu populaire ; on a fait des Triolets aussi nombreux que les étoiles du ciel. Mais pas toujours comme il aurait fallu les faire, car le bon Triolet doit de toute nécessité offrir une étrangeté, une surprise d'assonnances répétées, sans jamais rien perdre de sa légèreté et de sa grâce. — Mais, me direzvous... — Assurément; il est facile de donner de bons conseils, après quoi

Chacun fait ici-bas la figure qiïil peut.

De tout temps les Triolets se sont chantés, et La Clef du Caveau donne l'ancien Air des Triolets (3e édition, Janet et Cotelle , non datée, page 1 $3 , n° 732.) Mais voici pour les chanter un air moderne de Charles Delioux, d'une fantaisie entraînante et qui sonne triomphalement sa fanfare.

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