‹ Odes (volume 2)Chapitre 11 sur 50 · ODE IX · texte numérisé non relu

ODE IX

Ceux qui semoient par-sus le doz De nostre grand-Mere les oz

3 Dans le désert des vuides terres Pour r'animer le genre humain, Tousjours ne versoient de leur main

6 La dure semence des pierres:

Mais bien aucunefois ruoient Des diamans qui se muoient, 9 Changeant leur dur en la naissance D'un peuple rare et précieux, Qui encore de ses ayeux 12 Donne aujourd'huy la cognoissance.

Ton beau rayon qui brille ici, Monstre qu'un diamant ainsi 15 Muant en toy sa forme claire, L'estre semblable t'a donné:

Car des pierres tu n'es point né 18 Comme fut ce gros populaire.

11 a l'esprit dur et plombé,

Tousjours vers la terre courbé, 21 Jamais au beau ne dresse l'aile:

Le tien s'esleve saintement,

Balancé d'un vol hautement 24 Tout autour de la chose belle.

Aussi le bruit impétueux

De ton Palais tumultueux, 27 Forçant ton destin, ne t'amuse

Si bien que quelque fois le jour

Tu ne travailles au séjour 30 De l'oiseux travail de la Muse.

Qu'est-il rien aussi de plus dous?

A quel sucre égalerons nous 33 Le doux miel de ta Poésie?

Il surmonte les doux apas

Et du miel, et du doux repas 36 Du Nectar et de l'Ambrosie.

Les Amours n'aiment tant les pleurs,

La mousche ne suit tant les fleurs,

56 P. de Ronsard. [176. — IX

39 Ne les veinqueurs tant les couronnes,

La Haye, comme tu poursuis

Les doctes Muses que tu suis 42 Comme tes plus chères mignonnes.

Nul mieux que toy parmy les bois Ne contrefait leur belle vois,

45 Et nul par les roches hautaines Ne les va mieux accompaignant, Ne mieux près d'elles se baignant

48 Sous le crystal de leurs fontaines.

Nul mieux sous les rais de la nuit,

Quand la Lune en son plein reluit, 51 Sus l'herbe avec elles ne dance,

Suivantes le pouce divin,

De ce grand Alcée Angevin, 54 Qui devant sonne la cadance.

Toy lors couronné du lien

Que donne l'arbre Dafnien, 57 Ores tu prens plaisir d'eslire

Le premier ranc, or' le milieu,

Entre elles marchant comme un Dieu 60 Qui s'esgaye au son de la lyre.

Et toutefois estant ainsi

De ces Pucelles le souci, 63 Tu veux bien faire un contr'eschange

De tes vers Latins qui sont d'or.

Aux miens moindres qu'airain encor, 66 Indignes de telle louange.

Car bien que nostre âge ait loué

Le premier vers que j'ay joué, 69 Pourtant je n'eusse pris l'audace

De te respondre, ou de tenter

Ma lyre, qui ne sçait chanter 72 Pour toy qu'une chanson trop basse.

Mais ce bon père au double chef,

Qui l'an ramené derechef

75 D'une inconstance coustumiere,

M'a commandé de la sonner

Telle qu'elle est, pour estrener 78 La foy de nostre amour première.

Si j'avois les butins heureux

Que le marchant avantureux 81 Arrache du sein de l'Aurore,

Tu les aurois • et les sablons

Qui roulent luisantement blons 84 Dans l'eau que la Phrygie honore:

Ou, si j'estois assez subtil

Pour animer par un outil 87 La toile muette, ou le cuivre,

Mon art t'offriroit ces presens:

Mais ces dons-là contre les ans 90 Ne te sçauroient faire revivre.

Pren donc mes vers qui valent mieux, Et les reçoy comme les Dieux

93 Reçoivent par leur bonté haute Les humbles presens des mortels, Qui de dons chargent leurs autels,

96 Bien que les Dieux n'ay'nt de rien faute.

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