ODE XI
Bien que le reply de Sarte Qui lave ton Alsinois, En serpentant ne s'escarte 4 De mon fleuve Vandomois:
Et que les champs de ton estre Que les Grâces ont en soin, Des champs qui me virent naistre 8 Ne se bornent pas de loin:
Cela pourtant n'avoit force De m'allecher, sans avoir Premier engoulé l'amorce 12 Qui pendoit de ton sçavoir:
Et non ta Sarte voisine, Ny ton chant voisin au mien :
Nostre amitié n'estoit digne 16 D'un si vulgaire lien.
La Vertu fut en partie La corde qui nous joignit, Et la mesme sympathie 20 Celle qui nous estraignit:
C'est donc l'heureuse folie Dont le ciel folastre en nous, Non le pays qui nous lie 24 D'un affolement si dous.
Quoy! celuy que la Nature A dés enfance animé De poésie et peinture, 28 Ne doit-il pas estre aimé?
Puis que celle fureur double, Tel double présent des cieux Volontiers les hommes trouble, 32 Qui sont les mignons des Dieux?
Mais où est l'œil qui n'admire Tes tableaux si bien portraits,
62 P. de Ronsard. [173. — XI
Que la Nature se mire 36 Dans le parfait de leurs traiis?
Où est l'oreille bouchée
De telle indocte espesseur,
Qui ne rie estant touchée 40 De tes vers pleins de douceur?
Cesse donc, et ne souhéte
De t'enrichir plus de rien,
Toy qui es peintre et Poëte, 44 Fuy l'autre troisiesme bien :
Car si Tardante Musique
(En t'ornant de sa vertu)
Jointe aux deux autres te pique, 48 Bons Dieux, que deviendrois-tu?
Ton ame fuyant la peine Dont tu serois agité, S'eschapperoit, toute pleine
52 De tant de divinité:
Et ses passions nouvelles
Aux deux flancs luy bouteroient,
Pour la mieux haster, des ailes
56 Qui par l'air l'emporteroient.
Vrayment Dieu qui tout ordonne
Sans estre forcé d'aucun,
Le beau présent qu'il te donne, 60 Ne donne pas à chacun.
Aussi sa sainte pensée
Désignant ce monde beau,
A sa forme commencée 64 Sur le dessein d'un tableau :
Le variant en la sorte D'un portrait ingénieux.
Où maint beau trait se rapporte 68 Pour mieux resjouyr les cieux.
Soi donque seur pour ne craindre Que la Mort en te pressant
Puisse ton renom estaindre 72 Avec le corps périssant.
Vaines seroient ses alarmes,
En vain l'arc elle band'roit,
Toy. tenant au poing les armes 76 A t'en servir si a-droit:
Car le pincel et la plume,
A qui les sçait bien ruer,
Ont usurpé la coustume 80 De la Mort mesmes tuer.
Jan Second, de qui la gloire
N'ira jamais défaillant,
Eut contre elle la victoire 84 Par ces armes l'assaillant:
Dont la main industrieuse
Animoit joyeusement
La carte laborieuse, 88 Et la table également:
Et duquel les Baisers ores,
Pour estre venus du ciel,
En ses vers coulent encores 92 Plus doux que l'Attique miel.
Mais, ô Denizot, qui est-ce
Qui peindra les yeux traitis
De Cassandre ma Déesse, 96 Et ses blonds cheveux tortis?
Lequel d'entre vous sera-ce,
Qui pourroit bien colorer
La majesté de sa grâce 100 Qui me force à l'adorer?
Et ce front dont elle abuse
Ce pauvre Poète amant,
Son ris (ains une Méduse) 104 Qui tout me va transformant?
Amour, qui le cœur me ronge
Pour redoubler mon esmoy,
Ceste nuict trois fois en songe
64 P. da Rcnsard. [179. — XII
108 L'a faite apparoistre à moy:
Mais la cruelle accoustumée
De me tromper trop souvent,
S'enfuit comme une fumée 112 Qui se joue avec le vent.