ODE XXIIII
La belle Venus un jour M'amena son fils Amour,
3 Et l'amenant me vint dire: Escoute mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art
6 De bien jouer de la lyre,
Incontinent je le pris, Et soigneux, je luy appris 9 Comme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner 12 Dessus le mont de Cyllene :
Comme Minerve inventa
Le haut-bois, qu'elle jetta 15 Dedans l'eau toute marrie:
Comme Pan le chalumeau,
Qu'il pertuisa du roseau 18 Formé du corps de s'amie.
Ainsi pauvre que j'estois,
Tout mon art je recordois 21 A cest enfant pour l'apprendre:
Mais luy comme un faux garson,
Se moquoit de ma chanson, 24 Et ne la vouloit entendre.
Pauvre sot, ce me dist-il, Tu te penses bien subtil!
27 Mais tu as la teste foie D'oser t'egaler à moy, Qui jeune en sçay plus que toy 30 Ny que ceux de ton escole.
Et alors il me sou-rit.
Et en me flatant m'apprit 33 Tous les œuvres de sa mère, Et comme pour trop aimer Il avoit fait transformer 36 En cent figures son père.
Il me dist tous ses attraits.
Tous ses jeux, et de quels traits 39 II blesse les fantasies
Et des hommes et des Dieux, Tous ses tourmens gracieux, 42 Et toutes ses jalousies.
Bibl. rom. 203/204. 6
82 P. de Ronsard. [192. — XXV
Et me les disant, alors J'oubliay tous les accors
45 De ma lyre desdaignée, Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce Dieu
48 M'avoit par-cœur enseignée.
[192] A ANDRÉ THEVET ANGOULMOISIN.