ODE XXXV
O des Muses la plus faconde Ma Calliope, conte moy L'infîus des Astres, et pourquoy 4 Tant de fortunes sont au monde.
Discourant mille fois Ensemble par les bois, 7 Esmerveillez nous sommes
Des flambeaux de la nuit, Et du change qui suit 10 La nature des hommes.
Chante moy du Ciel la puissance, Et des Estoilles la valeur, D'où le bon-heur et le mal-heur 14 Vient aux mortels dés la naissance.
Soit qu'il faille deslors Regarder que noz corps 17 Des mottes animées
Et des arbres crevez Nasquirent eslevez, 20 Comme plantes semées:
Soit qu'on regarde au long espace De tant de siècles empanez, Qui légers de pieds retournez 24 Se suivent d'une mesme trace:
On cognoistra que tout Prend son estre et son bout 27 Des célestes chandelles,
Que le Soleil ne voit Rien çà-bas qui ne soit 30 En servage sous elles.
De là, les semences des fleuves Sortent et r'entrent dans la mer:
De là, les terres font germer 34 Tous les ans tant de moissons neuves: De là, naissent les fleurs, Les glaces, les chaleurs, 37 Les pluyes printanieres:
De là, faut que chacun Souffre l'arrest commun 40 Des Parques filandieres.
En vain l'homme de sa prière Vous tourmente soir et matin:
Il est trainé par son Destin, 44 Comme est un flot de sa rivière:
Ou comme est le tronçon D'un arraché glaçon 47 Qui roule à la traverse,
Ou comme un tronc froissé Que le vent courroussé 50 Culbute à la renverse.
Bref les humaines créatures Sont de Fortune le joiiet :
Dans les retours de son roiiet 54 Va dévidant noz avantures.
Bibl. rom. 203/204. 7
98 P. àe Ronsard. [202. — XXXV
Le sage seulement Aura commandement 57 Sur vostre espesse bande,
Et sur vous aura lieu L'homme sainct qui craint Dieu:
60 Car Dieu seul vous commande.
Nostre esprit, une flame agile Qui vient de Dieu, dépend de soy:
Au corps vous donnez vostre loy, 64 Comme un potier à son argille.
Du corps le jour dernier Ne diffère au premier, 67 C'est une chesne estrainte:
Ce qui m'est ordonné Au poinct que je fu né, 70 Je le suy par contrainte.
L'un meurt au mestier de la guerre Noirci d'un poudreux tourbillon, L'autre pousse d'un aiguillon 74 Les bœufs au travail de sa terre.
L'un vit contre son gré Pressé d'un bas degré, 77 Qui tend à chose haute:
Le mal est défendu, L'innocent est pendu 80 Qui ne feit jamais faute.
Telle est du Ciel la loy certaine Qu'il faut souffrir, et non forcer:
Le bon soldat ne doit passer 84 Le vouloir de son Capitaine.
L'un perd dés le berceau L'usage du cerveau 87 Avorton inutile,
L'autre de vent repeu Devient le boutefeu 90 D'une guerre civile.
— 202] V. Livre des Odes. 99
L'un de la mer court les orages Enfermant sa vie en du bois, L'autre pressant le Cerf d'abbois 94 Devient Satyre des bocages.
L'un sans peur de meschef Bat d'un superbe chef 97 Le cercle de la Lune,
Qui tombe outrecuidé Pour n'avoir bien guidé 100 Les brides de Fortune.
L'un valet de sa panse pleine, Pourceau d'Epicure ocieux, Mange en un jour de ses ayeux 104 Les biens acquis à grande peine.
Ce guerrier qui tantost Terre et mer d'un grand Ost 107 Couvroit de tant de voiles,1
Court de teste et de nom Pendille à Mont-faucon:
1 10 Ainsi vous plaist, Estoilles.
Et toutefois loing des misères Qu'aux mortels vous versez icy, Vous mocquez de nostre soucy, 114 Tournant voz courses ordinaires:
Et n'avez peur de rien Tant que le fort lien 117 De la saincte Nature
Tient ce monde arresté, Et que la majesté 120 Du grand Jupiter dure.
Du Ciel les ministres vous estes, Et aggreable n'avez pas Qu'un autre face rien çà-bas 124 Ny là haut, si vous ne le faites.
1 Note en marge » Voiles s^^prend icy pour estandars, et pour
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voiles de navires.» V^ [9$