ODE XXXIII
Le boiteux mary de Venus
Avecques ses Cyclopes nus 3 R'allumoit un jour les flameches
De sa forge, à fin d'eschaufer
Une grande masse de fer 6 Pour en faire à l'Amour des flèches. Venus les trampoit dans du miel,
Amour les trampoit dans du fiel, 9 Quand Mars retourné des alarmes
En se moquant, les mesprisoit:
Et branlant sa hache disoit, 12 Voicy bien de plus fortes armes.
Tu t'en ris donq, luy dist Amour,
Vrayment tu sentiras un jour 15 Combien leur poincture est amere,
Quand d'elles blessé dans le cœur,
Toy qui fais tant du belliqueur, 18 Languiras au sein de ma mère.
ODE XXXIIII.
Si j'avois un riche trésor, Ou des vaisseaux engravez d'or, 3 Tableaux, ou médailles de cuivre, Ou ces joyaux qui font passer Tant de mers pour les amasser, 6 Où le jour se laisse revivre,
Je t'en ferois un beau présent:
Mais quoy? cela ne t'est plaisant, 9 Aux richesses tu ne t'amuses Qui ne font que nous estonner:
C'est pourquoy je te veux donner 12 Le bien que m'ont donné les Muses.
Je sçay que tu contes assez Des biens l'un sur l'autre amassez 15 Qui périssent comme fumée,
Ou comme un songe qui s'enfuit Du cerveau, si tost que la nuit 18 Au second somme est consumée.
L'un au matin s'enfle en son bien, Qui au Soleil couchant n'a rien 21 Par disfaveur ou par disgrâce, Ou par un changement commun, Ou par l'envie de quelcun 24 Qui ravit ce que l'autre amasse.
94 P. de Ronsard [201. — XXXIIII
Mais les beaux vers ne changent pas, Qui durent contre le trespas,
27 Et en devançant les années
Hautains de gloire et de bon-heur, Des hommes emportent l'honneur
30 Desur leurs courses empanées.
Dy moy, Verdun, qui penses-tu Qui ait déterré la vertu
33 D'Hector, d'Achille, d'Alexandre, Envoyé Bacchus dans les cieux, Et Hercule au nombre des Dieux,
36 Et de Junon l'a fait le gendre?
Sinon le vers bien accomply, Qui tirant leurs noms de l'oubly,
39 Plongez au plus profond de l'onde De Styx, les a remis au jour, Les relogeant au grand séjour
42 Par deux fois de nostre beau monde?
Mort est l'honneur de tant de Rois
Espagnols, Germains et François, 45 D'un tombeau pressant leur mémoire :
îLes grands Rois ny les Empereurs
»Ne différent aux laboureurs, 48 >Si quelcun ne chante leur gloire.
Quant à moy, je ne veux souffrir
Que ton beau nom se vienne offrir 51 A la mort, sans que je le vange,
Pour n'estre jamais finissant,
Mais d'âge en âge verdissant 54 Surmonter la mort et le change.
Je veux maugré les ans obscurs,
Que tu sois des peuples futurs 57 Cognu sur tous ceux de nostre âge,
Pour avoir conceu volontiers
Des neuf Pucelles les mestiers, 60 Qui t'ont enflamé le courage :
XXXI III. — 201] V Livre des Odes. 95
Non pas au gain ny au vil pris, Mais pour estre des mieux appris
63 Entre les hommes qui s'assemblent Sur Parnasse au double sourci :
C'est pourquoy tu aimes aussi
66 Les bons esprits qui te resemblent.
Or pour le plaisir quant à moy, Verdun, que j'ay receu de toy,
69 Tu n'auras rien de ton Poëte Sinon ces vers que je t'ay faits, Et avec ces vers les souhaits
72 Que pour bon-heur je te souhaite.
Dieu vueille bénir ta maison De beaux enfans naiz à foison
75 De ta femme belle et pudique:
La Concorde habite en ton lit, Et bien loin de toy soit le bruit
78 De toute noise domestique.
Sois gaillard, dispost, et joyeux,
Ny convoiteux ny soucieux 81 Des choses qui nous rongent l'ame:
Fuy toutes sortes de douleurs,
Et ne pren soucy des malheurs 84 Qui sont prédits par Nostredame.
Ne romps ton tranquille repos
Pour Papaux ny pour Huguenots, 87 Ny amy d'eux ny adversaire,
Croyant que Dieu père tresdous
(Qui n'est partial comme nous) 90 Sçait ce qui nous est nécessaire.
N'ayes soucy du lendemain,
Mais serrant le temps en la main, 93 Vy joyeusement la journée
Et le jour auquel tu seras :
Et que sçais-tu si tu verras 96 L'autre lumière retournée?
96 P. de Ronsard. [202. - XXXV
Couche toy à l'ombre d'un bois Ou près d'un rivage, où la vois 99 D'une fontaine jazeresse
Tressault : et tandis que tes ans Sont encore et verds et plaisans, 102 Par le jeu trompe la vieillesse.
Tout incontinent nous mourons, Et bien loin banis nous irons 105 Dedans une nasselle obscure,
Où plus de rien ne nous souvient, Et d'où jamais on ne revient :
108 Car ainsi l'a voulu Nature.
LES ESTOILLES, envoyées à Monsieur de Pibrac en Poulongne.