SUPPLÉMENT
(Texte de 1550 [204] à [211])
AVANTENTRËE DU ROI TRESCRESTIEN à Paris, L'an 1549.
Voici venir d'Europe tout l'honneur, Ouvre les bras Paris, plein de bon heur Pour embrasser ton Roi qui te décore,
4 Et du parfait de ses vertus t'honore. Heureus Paris, le trésor de ta gloire Sera pendu au temple de Mémoire, Tant tu auras de bien et de grand heur,
8 Aiant receu d'Europe la grandeur.
Iô Paris, élevé au ciel ta porte, J'oi arriver ton Roi qui te r'apporte La vierge Astrée, et sa belle séquelle
12 Qui s'envolla de ce monde avec elle. Ne la voi-tu comme elle prend sa place A son retour dans le sein et la face De nostre Roine, en qui le ciel contemple
16 Du vrai honneur le portraict et l'exemple? Et qui en toi un beau jour déplira Quant par ta rue en triumphe elle ira? C'est celle la dont Arne est orgueilleus,
20 Et qui son nom d'un haut bruit merveilleus Contre les murs de Florence resonne:
C'est celle là qui l'espoir nous redonne De voir bien tost le beau lis de rechef
24 Dans l'Italie encor dresser le chef.
Sus donq Paris regarde quel doit stre Ton heur futur, en adorant ton maistre,
204] V. Livre des Odes (Supplément). 103
Ton nouveau Dieu, dont la divinité 28 T'enrichira d'une immortalité.
Comme Tyrinthe est le propre héritage
Du grand Hercule, et de Junon, Carthage:
Ainsi Paris tu seras désormais 32 Du Roi Henri la ville pour jamais,
Et dedans toi les estrangers viendront
Baiser son temple et leurs veus lui rendront. A sa venue il semble que la terre 36 Tous ses trésors de son ventre deserre,
Et que le Ciel ardentement admire
Leurs grands beautés, où d'enhaut il se mire
Enamouré, et courbe toutexpres 40 Ses larges yeus pour les voir de plus près.
Telle saison le vieil âge éprouva, Quant le Chaos demellé se trouva, Et de son poix la terre balancée
44 Fut des longs doits de Neptune embrassée, Lors que le Ciel se voûtant d'un grant tour Emmantela le monde tout autour.
Ja du Soleil la tiède lampe alume
48 Un autre jour plus beau que de coustume. Ja les forests ont pris leurs robes neuves, Et moins enflés glissent aval les fleuves, Hastés de voir Tnetys qui les attent,
52 Et à ses fils son grand giron estend. Entre lesquels la bien heureuse Seine En floflotant une joie demeine, Peigne son chef s'agence et se fait belle
56 Et d'un hault cri son nouveau Prince appelle.
Iô Paris, voici le jour venir Dont nos neveus se doivent souvenir, Et dans lequel seront apparoissans 60 Et Arcs, et Traits, et Carquois, et Croissans, Qui leur rondeur parfaicte rempliront, Et tout le cerne en brief accompliront,
104 P- de Ronsard. [204
A celle fin que leur splendeur arrive, 64 De l'Océan à l'une et l'autre rive.
Au jour sacré, de la Roialle entrée Que la Princesse en drap d'or acoustrée Brave apparoisse, ttt la Bourgeoise face
68 Tous les amours nicher dedans sa face. Que du plus haut des fenestres on rue Les lis, les fleurs, les roses en la rue De çà et là: Que le peuple ne voie
72 Sinon pleuvoir des odeurs par la voie. Qu'on chante iô, que la solennité Soit egallée à sa divinité.
Cnose jadis ainsi pompeusement 76 Reçeut son Prince, alors qu'heureusement Pour son partage il occupa les cieus, Et qu'il fut Roi des hommes, et des Dieus. D'un ordre égal en triumphe exaltée 80 Aloit davant la corne d'Amalthée, Aveq' l'oiseau qui par tout l'univers Porte des Dieus les prodiges divers.
Au grand Henri puissent ils se monstrer 84 Du bon costé qui les faut rencontrer, Lors qu'il se rue au meilieu des dangers, Brisant l'honneur des soudars estrangers. J'enten desja les trompettes qui sonnent, 88 Et des vainqueurs les louanges resonnent. Je voi desja flamboier les harnois, Et les chevaus courans par les tournois Leurs opposés bravement mépriser, 92 Et jusqu'au ciel les lances se briser.
Là, les faveurs des Dames peu vauldront : Là, les plastrons pourneant deffendront Le combatant, qu'il ne brunche par terre, 96 Si mon grand Roi de sa lance l'enferré : Car le ciel veut qu'il emporte le pris, Et de bien loing passe les mieus appris.
204] V. Livre des Odes (Supplément). 105
Mais qui sont ils ces Chevaliers vaillans 100 Qui tiennent bon contre tous assaillans, Brûlés de gloire et d'ardeur d'éprouver Si un plus fort se pourroit point trouver? Soit l'Espagnol aus armes fier et brave, 104 Ou cestui-là que la Tamise lave.
A voir de l'un la force souveraine Je reconnoi la gloire de Lorraine, L'honneur d'Aumalle, en qui luit en la face 108 Tout ce que peut la nature et la grâce, Et qui naguère a joint aveq' le sien, Du bon Roger le sang tant ancien.
Sus donc Seigneurs, la terreur des humains, 112 Le los de France est ores en vos mains, Nul Chevalier, fust il Roland, ne vienne Tanter vos bras, qu'il ne lui en souvienne, Affin qu'il porte aus nations estranges 116 Dessus son dos écrites vos louanges.
Et toi Henri triumphe à la bonne heure, Haste tes pas, trop longue est ta demeure: Vien voir Paris la grand' cité roialle,
120 Et de ta Gent la foi serve et loialle.
Vien voir ses jeus, et tout ce qu'elle apreste Pour célébrer de ta grandeur la feste.
Facent les cieus que ta puissance grève
124 Si bien l'Anglois, que plus il ne relevé: Et que ton bras renvoie par deçà Le grand trésor qu'un Roi Jan lui laissa. S'ainsi advient j'animerai ta gloire,
128 Et publirai le gaing de ta victoire Faisant voler ton renom nompareil:
Où, d'un plain sault le renaissant Soleil Monte à cheval, et là, où il attache
132 Ses las coursiers qu'aus fons des eaus il cache.
106 P. de Ronsard.