‹ Odes (volume 2)Chapitre 48 sur 50 · A SA MAISTRESSE · texte numérisé non relu

A SA MAISTRESSE

Je t'ai offencée maistresse Esciemment, je le confesse Je t'ai offencée, et ne puis 4 Mériter pardon, tant je suis Coupable d'une horrible faute.

Hé Dieu du ciel, elle est si haute Qu'en mon péché je ne puis voir 8 Que le remors d'un desespoir.

Helas pardonne je te prie A ton serf qui merci te crie, Quelle pénitence veus-tu?

12 Un coeur tristement abatu

Mérite à bon droit, qu'on luy face Pour son humblesse quelque grâce.

Las! plus tu me pardonneras 16 Plus d'honneur tu receveras.

D'autant que ma faute incensée A plus ta grandeur offencée:

Et que celui va méritant 20 Plus de louange, en remettant Au coupable une faute grande, Que d'absouldre un qui ne demande Qu'un pardon d'un petit péché 24 Dont il n'estoit qu'un peu taché.

Mon petit Bouquet mon mignon, Qui m'es plus fidel compaignon Qu'Oreste ne fut à Pilade,

4 Tout le jour quand je suis malade Mes valets qui pour leur devoir Le soing de moy devroient avoir, Vont à leur plaisir par la vile,

8 Et ma vieille garde inutile Apres avoir largement beu Yvre, s'endort auprès du feu,

A l'heure qu'elle me deust dire 12 Des contes pour me faire rire.

Mais toi petit bouquet, mais toi

Ayant pitié de mon esmoy

Jamais le jour tu ne me laisses 16 Seul compagnon de mes tristesses.

Que ne pui-je autant que les dieux?

Je t'envoiroi là haut aux cieux

Fait d'un bouquet un astre insigne, 20 Et te mettrois auprès du Cigne

Que Bacus dans le ciel posa

Quand Ariadne il espousa,

Qui seule lamentoit sa perte 24 Au pied d'une rive déserte.

(ODE XXX, Livre V.)

Tay toy babillarde Arondelle, Ou bien je plumeray ton aile 3 Si je t'empongne, ou d'un couteau Je te couperay la languette, Qui matin sans repos caquette, 6 Et m'estourdit tout le cerveau.

Je te preste ma cheminée Pour chanter toute la journée,

9 De soir de nuict quand tu voudras:

Mais au matin ne me reveille.

Et ne m'oste quand je sommeille 12 Ma Cassandre d'entre les bras.

120 P. de Ronsard. [216.217

(Texte de 1555)

ODELETTE, à Ian Brinon, et à sa Sidère.

Au paravant j'avoy, Brinon, Orné mon livre de ton nom:

3 Mais ores je me délibère, Affin de doublement l'orner, De le partir, et d'en donner 6 Une partie à ta Sidère.

Car puisqu'Amour vous veut lier Ensemble, il vous faut dédier 9 Mon livre à tous deus, ce me semble: Ensemble doncques recevez Mon livre, puis que vous n'avez 12 Qu'un cors, et qu'un esprit ensemble.

(Texte de 1578 [2iy] et /2i8J)

ODE SAPPHIQUE.

Belle, dont les yeux doucement m'ont tué Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué, Et m'ont en un roc insensible mué 4 En mon poil grison:

Que j'estois heureux en ma jeune saison Avant qu'avoir beu l'amoureuse poison!

Bien loin de souspirs, de pleurs et de prison 8 Libre je vivoy.

Sans servir autruy, tout seul je me servoy : Engagé n'avois ny mon cœur ny ma foy : De ma volonté j'estois Seigneur et Roy. 12 O fascheux Amour!

Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton séjour?

218] V. Livre des Odes (Supplément). 121

Je languis la nuict, je souspire le jour, Le sang tout gelé se ramasse à l'entour 16 De mon cœur transi.

Mon traistre penser me nourrist de souci : L'esprit y consent et la raison aussi.

Long temps en mon mal vivre ne puis ainsi, 20 La mort vaudroit mieux.

Dévalions là bas à ce bord Stygieux:

D'amour ny du jour je ne veux plus jouyr: Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux 24 Comme j'ay l'ouyr.

VERS SAPPHIQUES.

Ny l'âge ny sang ne sont plus en vigueur, Les ardents pensers ne m'eschauffent le cœur : Plus mon chef grison ne se veut enfermer 4 Sous le joug d'aimer.

En mon jeune Avril d'Amour je fu soudart. Et vaillant guerrier portant son estendart: Ores à l'autel de Venus je l'appens, 8 Et forcé je me rens.

Plus ne veux ouyr ces mots délicieux, Ma vie, mon sang, ma chère ame, mes yeux: C'est pour les Amans à qui le sang plus chaut 12 Au cœur ne défaut.

Je veux d'autre feu ma poitrine eschaufer, Cognoistre Nature et bien philosopher, Du Monde sçavoir et des Astres le cours, 16 Retours et destours.

Donq Scnets adieu, adieu douces Chansons, Adieu danse, adieu, de la lyre les sons, Adieu traits d'Amour, volez en autre part 20 Qu'au cœur de Ronsard.

Je veux estre à moy. non plus servir autruy: Pour autruy ne veux me donner plus d'ennuy :

122 P. de Ronsard. [219

Il faut essayer, sans plus me tourmenter, 24 De me contenter.

L'oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité, Sa cage rompant, cherche sa liberté:

Servage d'esprit tient de liens plus forts 28 Que celuy du corps.

Vostre affection m'a servy de bon-heur:

D'estre aimé de vous ce m'est un grand honneur. Tant que l'air vital en moy se respandra, 32 II m'en souviendra.

A l'amour ne veut mon âge consentir, Repris de nature et d'un tard repentir: Combatre contre elle, et luy estre odieux, 36 C'est forcer les Dieux.

(Texte de 1584)

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