‹ Odes (volume 2)Chapitre 49 sur 50 · MAGIE, OU DELIVRANCE D'AMOUR · texte numérisé non relu

MAGIE, OU DELIVRANCE D'AMOUR

(Ode XXXIII, Livre V.)

Sans avoir lien qui m'estraigne, Sans cordon, ceinture ny nouds, Et sans jartiere à mes genous 4 Je vien dessus ceste montagne; A fin qu'autant soit relasché Mon cœur d'amoureuses tortures, Comme de nœuds et de ceintures 8 J'ay le corps icy détaché.

Démons Seigneurs de ceste terre, Volez en troupe à mon secours, Combattez pour moy les Amours, 12 Contre eux je ne veux plus de guerre. Vents qui soufflez par ceste plaine, Et vous Seine, qui promenez Vos flots par ces champs, emmenez 16 En l'Océan noyer ma peine

Va-t'en habiter les Cytheres, Ton Paphos, Prince Idalien:

Icy pour rompre ton lien 20 Je n'ay besoin de tes mystères.

Anterot, preste moy la main Enfonce tes flèches diverses; Il faut que pour moy tu renverses 24 Cet ennemy du genre humain.

Je te pry, grand Dieu, ne m'oublie:

Sus, Page, verse à mon costé Le sac que tu as apporté, 23 Pour me guarir de ma folie.

Brusle du soufre et de l'encens:

Comme en l'air je voy consommée Leur vapeur, se puisse en fumée 32 Consommer le mal que je sens.

Verse moy l'eau de ceste esguiere; Et comme à bas tu la respans, Qu'à. bas s'espande la Megere 36 De l'amour dont je me repans.

Ne tourne plus ce devideau:

Comme soudain son cours s'arreste, Ainsi la fureur de ma teste 40 Ne tourne plu3 en mon cerveau.

Laisse dans ce Genièvre prendre Un feu s'enfumant peu à peu :

Amour, je ne veux plus de feu, 44 Je ne veux plus que de la cendre.

Vien viste, enlasse moy le flanc Non de Thym ny de Marjolaine, Mais bien d'Armoise et de Vervaine, 48 Pour mieux me refraischir le sang.

Verse du sel en ceste place :

Comme il est infertile, ainsi L'engeancs du cruel soucy 52 Ne couve plus en moy de race.

24 P. de Ronsard. [219

Apporte moy tous ses presens, Ses cheveux, ses g^.ns, sa peinture, Romps ses lettres, son escriture, 56 Et jette les morceaux aux vents.

Vien donq, ouvre moy ceste cage, Et laisse vivre en libertez Ces pauvres oiseaux arrestez 60 Ainsi que j'estois en servage.

Paisseteaux volez à plaisir, De ma cage je vous délivre, Comme désormais je veux vivre 64 Au gré de mon premier désir.

Vole ma douce Tourterelle, Le vray symbole de l'amour, Je ne veux plus ni nuict ni jour 68 Entendre ta plainte fidelle.

Pigeon, je te veux desplumer, Et respandant au vent ta plume, Puissé-je en forceant ma coustume 72 Me plumer les ailes d'aimer.

Je veux à la façon antique Bastir un temple de Cyprès, Où d'Amour je rompray les traicts 76 Dessus l'autel Anterotique.

Vivant il ne faut plus mourir, Il faut du cœur s'oster la playe:

Dix lustres veulent que j'essaye 80 Le remède de me guarir.

Adieu, Amour, adieu tes fiâmes, Adieu ta douceur, ta rigueur, Et bref adieu toutes les dames 84 Qui m'ont jadis brûlé le cœur.

Adieu le mont Valerien, Montagne par Venus nommée, Quand Francus conduit son armée 88 Dessus le bord Parisien.

(Texte de 1584)

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