‹ Odes (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · ODE V · texte numérisé non relu

ODE V

Qui renforcera ma vois?

Et qui fera que je vole Jusqu'au ciel à ceste fois 4 Sur l'aile de ma parole?

Or' mieux que devant il faut Avoir l'estomac plus chaut De l'ardeur qui ja m'enflame 8 D'une plus ardente flame:

Ores il faut que le frain, Qui ja par le ciel me guide, Peu serviteur de la bride 12 Fende l'air d'un plus grand train.

Assez Pindare a chanté Les jeux d'Hercule et sa gloire, Et son Olivier planté 16 Pour refreschir la mémoire D'avoir justement du Roy Puny la parjure foy, Qui par folle hardiesse, 20 En démentant sa promesse, Monstra qu'un foible assaillant En vain fait braver sa force, Quand plein d'outrages, s'efforce 24 D'assaillir le plus vaillant.

Mais moy hastant de mes vers La vagabonde carrière Bibl. rorn. 203/204. 3

34 P. de Ronsard. [172. —V

J'annonce par l'univers 28 L'honneur de ceste guerrière,

Laquelle apprise aux combas,

Ses cheveux n'ombragea pas

D'une si fresle couronne 32 Que celle que Pise donne:

Mais bien les environna

De sa despouille dontée,

Lors que par soy surmontée 36 Soymesme se couronna.

Là donque mon cher soucy,

Sus Muse, qu'on s'esvertue

De sonner bien haut icy 40 Comme elle s'est combatue:

Chante-moy les bataillans,

Les fors, et les moins vaillans:

Et pourquoy s'est animée 44 Une si estrange armée,

Et quel camp de rage espris

Vint irriter Marguerite,

Qui par le divin mérite 48 Se fist maistresse du pris.

La Chair tentant le moyen

D'asservir l'Esprit son maistre,

Comme un mutin citoyen 52 Qui traistre à son Roy veut estre,

Fut celle, de qui l'erreur

Mist aux champs si grande horreur

De gens en armes horribles, 56 Qui de menaces terribles

Tansoient les murs, et les forts

De l'Esprit qui les desfie,

Tant son Dieu le fortifie 60 Pour mieux forcer les plus forts.

Là fut le Monde emplumé

De grands crestes ondoyantes,

Là fut l'Orgueil enflamé

64 D'esclairs d'armes flamboyantes:

Là l'escadron des Plaisirs,

Là les bandes des Désirs,

Là les bourreaux de la vie 68 La Convoitise et l'Envie,

Maie-Bouche et la Rancœur,

Là la Gloire sumptueuse

Et l'Ire presumptueuse 72 Qui ne peut brider son cœur.

Là dessous les estendars

De la Chair séditieuse

Flotoient d'ordre ses soldars 76 D'une vague audacieuse:

Mais par-sus tous s'eslevoit

Une lance qu'elle avoit

D'Impatience ferrée, 80 Sur la queux d'Ire acérée,

Que droite Ion voit flamer

Par la poincte, en mesme sorte

Que flambe le feu, qui porte 84 Un prodige sus la mer.

La maille qu'elle vestoit,

Fut de Paresse estoffée:

En lieu d'un armet estoit 88 D'une Vanité coifée,

Où chanceloit attaché

Le vieil timbre de Péché:

Ainsi l'horrible guerrière 92 Pressoit ses bandes derrière,

Et les poussoit en avant,

Ondoyans de rang comme ondes,

Ou comme les forests blondes 96 Des espics souflez du vent.

Elle adonc qui regardoit

Ses mains, colère de rage,

Pleine d'un feu qui l'ardoit, 100 Se redoubloit le courage:

36 P. de Ronsard. [172. — '

Par vous (disoit-el') mes mains,

Tant de haineux inhumains

Ce jourd'huy mordront la terre:

104 Par vous l'honneur de la guerre

Ja (ce dit) mien, et par vous

Martelant plus dru que foudre,

Je mettray l'Esprit en poudre, 108 Accablé sous moy de coups.

Sus soldars, il est saison

Qu'or' un chacun se souvienne

De soy et de sa maison.

112 Là-donc, de peur qu'il n'avienne

Que nous sentions du veinqueur

La loy par faute de cœur,

Courage, Enfans, la victoire 116 Enrichira nostre gloire:

Autant qu'eux n'avons-nous pas

De bras, de jambes, et d'armes,

Pour repousser leurs alarmes

120 Par l'effort de noz combas?

Si couards vous estes pris,

Rien que la mort ne vous reste:

Ne craignez donc les péris 124 D'un butin tant manifeste:

Et bien s'ils sont plus que nous,

Le gain en sera plus dous,

Et les louanges plus grandes 128 D'avoir meurtry plus de bandes.

De tels mots la Chair flatoit

Les cœurs bouillans de sa bande.

Et d'une alleure plus grande 132 A la guerre les hâtoit.

Ja l'Esprit d'une autre part

Impatient qu'on l'assaille,

Avoit franchy son rampart 136 Pour devancer la bataille.

Luy de Raison acoustré,

Horrible à voir s'est monstre

Parmy les troupes menues 140 Comme un foudre entre les nues:

Et marchant à pas contez,

Arrangeoit sous sa conduite

Une longue et longue suite 144 De Chevaliers indontez.

L'Amour divin fut vestu

Du harnois de Résistance,

Tout engravé de Vertu, 148 Et redoré de Constance:

Là Tardante Charité,

Là la simple Vérité

De près son maistre accompagne 152 Avec sa forte compagne

Qui suit les pas de son Roy:

Là l'antique Preud'hommie,

Là la Crainte d'infamie, 156 Là l'Espérance et la Foy.

Là tenoit rang la Pitié

De son guide la plus proche,

Là s'avançoit l'Amitié 160 Que chacun doit à son proche:

Là les Contemplations

Avecques les Passions

Que l'ame fidèle endure 164 Pour corriger la Chair dure,

A la bataille arrivoient

File à file d'une tire,

Et mordans leurs lèvres d'ire, 168 D'un grand branle se suivoient.

L'Esprit ore se tournant

Haste son camp magnanime:

Ores un peu séjournant 172 De tels aiguillons l'anime:

Amis, tentez le labeur,

Et ne pallissez de peur

38 P-de Ronsard. [172. — V

Qu'une si lasche canaille 176 Face entreprise qui vaille,

Qui ja tremble seulement

De voir sans plus vostre face,

Tant nostre première audace 180 L'espouvante horriblement.

Ces mots finis, dans leur fort

D'un saut de course s'eslance,

Abatant le Monde mort 184 Au premier heurt de sa lance:

Du bond en terre donné

Ses armeures ont sonné.

Apres l'Orgueil il renverse, 188 Qui trépignant des pieds, verse

Un lac rouge de son flanc,

Vomissant ja froid et blesme

Du creux de la playe mesme 192 L'ame, le fer, et le sang.

Mortes après il rua

Contre terre les Délices:

Les Voluptez il tua 196 Du coup qu'il tua les vices.

Tant de neige ne chet pas,

Quand l'air l'esparpille à bas

Pour enfariner la plaine, 200 Comme la terre estoit pleine

De soldars menus greslez,

Renversez sous tel orage,

Par un estrange meslage 204 L'un sus l'autre amoncelez.

L'Humilité s'attacha

Contre la Gloire mondaine,

Et sa lance luy cacha 208 Droit en ceste part, où l'aîne

Se joint avecque le flanc:

Le Péché de crainte blanc

N'attendit la Repentance,

172) V. Livre des Odes. 39

212 Ains évitant sa puissance Vint, où Grâce l'enserra Dedans sa troupe hardie, Et d'une lance brandie 216 Jusques au cœur l'enferra.

Un peu plus avant la Foy

Faisant branler son panache,

Les charnels loin devant soy 220 Foudroyoit à coups de hache:

La Loy d'un grand coup d'espieu

Profendit jusqu'au milieu

L'opiniastre Hérésie, 224 Et la fausse Hypocrisie

En cent morceaux trançonna:

La Justice de sa pique

Si avant le Vice pique, 228 Que mort le désarçonna.

D'un autre costé la Chair

Comme un bras d'une montagne,

Que l'orage fait broncher 232 Au plus creux de la campagne,

Casse, froisse, tonne, bruit:

En ce poinct elle destruit

Les forces qu'elle rencontre:

236 Mais l'Esprit s'opposa contre

Son foudre trop inhumain,

Et de près se joignant d'elle,

Effroyablement l'appelle 240 Seule au combat main à main.

Toy, dit-il, après avoir

Contre mon obeyssance

Sceu tant d'armes esmouvoir, 244 Fuiras-tu bien ma puissance?

Toy, qui as trahy mes lois,

Et l'honneur que tu me dois:

Toy, citoyenne mutine, 243 Que la Volonté divine

P. de Ronsard.

Ore conduit au danger,

Et souflant sur toy sa haine

D'un bras violent t'attraine

252 Sous les miens pour la vanger! Ja-ja, la Chair pallissant De peur s'escoule en la presse Devant l'ennemy puissant

256 Qui ja l'espaule luy presse:

Et vouloit se repentir.

Quand l'Esprit luy fist sentir De son homicide poincte

260 Le coup, où la gorge est joincte De l'espaule au plus gros os.

Ainsi mist fin aux batailles Elle poussant ses entrailles

264 D'un long ordre de sanglos.

Alors l'Esprit glorieux De l'heur de son entreprise, A d'un bras victorieux

268 La serve despouille prise:

Puis Marguerite en orna, Et de Laurier entourna Tout le beau rond de sa teste,

272 Luy consacrant la conqueste De la Chair: car sa vertu Seule en moyenna la gloire, Et la fameuse victoire

276 Que l'Esprit en avoit eu.

JESUCHRIST à ceste-fois Esbranlant dans sa main nuë Le grand fardeau de la Crois,

280 Perçoit l'antre d'une nuë A l'escart, pour voir ça bas La fin de ces deux combas:

Ayant ferme souvenance

284 D'une fatale ordonnance,

Que l'Ame au ciel monteroit

Par une nouvelle porte,

Dont la main saintement forte 288 Sa chair propre donteroit.

Et lors l'Ange il appella

Qui par l'air vistement vole,

Nageant par l'air çà et là 292 Où le soufle sa parole:

Poste, dit-il, marche, fuy,

Huche les vents et les suy,

Laisse ramer tes aisselles, 296 Et glisse dessus tes ailes,

Tant que bas tu te sois veu

Dedans les champs qu'environne

La tortueuse couronne 300 Des monts surnommez du Feu:

Là de ta parole endors

Ceste guerrière, et le voile

De son victorieux corps 304 Transforme au ciel en estoile:

En-apres laisse rouler

Son idole parmy l'air,

Afin qu'en terre elle tumbe, 308 Et desdaignante la tumbe

Vole en France sans repos

Par la bouche de maint homme,

Sans que jamais l'an consomme 312 Son voler vague et dispos. L'Ange adonques s'est lié,

Pour mieux haster sa carrière,

A l'un et à l'autre pié 316 L'une et l'autre talonniere,

Dont il est porté souvent

Egal aux souspirs du vent,

Soit sus la terre, ou sus Tonde, 320 Quand sa roideur vagabonde

L'avalle outre l'air bien loing :

Puis sa perruque divine

42 P. de Ronsard. [172. — V

Coifa d'une capeline, 324 Prenant sa verge en son poing.

De celle il est défermant

L'œil de l'homme qui sommeille :

De celle il est endormant 328 Les yeux de l'homme qui veille:

De celle en l'air soustenu,

Noua tant qu'il fust venu

Se percher sur la montagne 332 Qui fend la France et l'Espagne:

Mont que l'orage cruel

Bat tousjours d'une tempeste,

Tousjours en-glaçant sa teste 336 D'un frimas perpétuel.

De là se laissant pancher

A corps eslancé, grand erre

Fondoit en bas pour trancher 340 Le vent qui raze la terre,

Deçà et delà vagant,

A basses rames vogant

Ore coup sur coup mobiles, 344 Ore coyes et tranquilles,

Comme un oiseau qui pend bas,

Et l'aile au vent ne desplie

Quand près des eaux il espie 348 Le hazard de ses apas.

Ainsi l'humble messager

Volant d'une aile subite

Glissa bassement léger 352 Jusqu'au corps de Marguerite:

D'elle les yeux il a clos,

Puis la chargeant sur le dos

(Comme fut l'Athénienne 356 Sur l'eschine Thracienne)

Haut dans l'air se surpendit

Loin-loin de la terre basse,

Et d'un long chemin repasse

V, — 172] V. Livre des Odes. 43

360 Par où mesme il descendit.

Lors attacha dans les deux

De ce corps la masse entière:

Il luy agrandit les yeux 364 De rondeur et de lumière:

Ses cheveux furent changez

En nouveaux rais allongez,

Ses deux bras et ses deux jambes 368 En quatre jumelles flambes:

Bref, ce fut un Astre ardant,

Lequel de là haut encores

De son aspect bénin, ores 372 La France va regardant.

Si qu'elle avecques les feux

De l'estoille de son frère

Et des Princes ses neveux, 376 Bien tost oubliant sa sphère,

Viendra flamber sur l'armet

De Henry, droit au sommet,

Où l'espouventable creste 380 Luy flote desur la teste

Pour le guider aux dangers,

Soit de l'onde ou de la terre,

Quand les foudres de sa guerre 384 Perdront les rois estrangers.

L'Ange après dans l'univers

Chassa son errante idole,

Pour voler dessus mes vers 388 De l'un jusqu'à l'autre pôle:

Puis d'un vol tout glorieux

Il fist monter l'ame aux cieux

(Toute pure et toute nette 392 Mieux luisant que sa planette)

Jusques en ce mesme lieu

Où les ans fermes demeurent

Entre ceux qui plus ne meurent 396 Incorporez avec Dieu.

44 P. de Ronsard. [172. — V

Là le droit chemin tenant

Tu es ô Princesse, allée

Où sous tes pieds maintenant 400 Tu vois la terre avallée:

Tu vois sous tes pieds saillir

Le jour pour naistre et faillir,

Tu vois la mer et ses voiles, 404 Tu sçais le nom des estoiles:

Le froid, le vent, et le chaut

Ne te donne plus de crainte,

Toy faite nouvelle Sainte 408 Par les troupes de là haut.

Là sous tes pieds les saisons

Eternellement cheminent,

Là tu cognois les raisons 412 Des Astres qui nous dominent:

Tu sçais pourquoy le Soleil

Ore palle, ore vermeil

Prédit le vent et la pluye, 416 Et le serain qui l'essuyé:

Tu sçais les deux trains de l'eau,

Ou si c'est l'air qui séjourne,

Ou si la terre qui tourne, 420 Nous porte comme un bateau.

Tu sçais dequoy se refont

Les deux cornes renaissantes

Que la Lune ente à son front, 424 Et qui les fait décroissantes:

Tu vois ce grand animal,

Son rond et son nombre égal

Discordant en mélodie.

428 Où tu es, la maladie

Ne defleure la santé:

On n'y voit rien qui desplaise,

Chacun y vit à son aise, 432 De nul ennuy tormenté.

Mais nous pauvres et chetifs

Icy n'avons cognoissance

Non-plus qu'enfans abortifs 435 Du lieu de nostre naissance:

Ains désireux de gésir

Dessous l'alléchant plaisir

Des Serenes de la vie, 440 Jamais ne nous prend envie

(Comme au Grec) de voir un jour

La flame en l'air proumenée

Sauter sur la cheminée 444 De nostre antique séjour.

Si plustost je n'ay sacré

Tes cendres à la Mémoire,

Ne m'en sçaches mauvais gré, 443 Plus vive en sera ta gloire.

»Les arbres qui sont tardifs,

^Demeurent plus long temps vifs:

»Les fleurs tost espanouyes, 452 Tost s'en-vont esvanouyes:

Et le Colosse eslevé

Qui ores le ciel menace,

En un mesme trait d'espace 456 Ne se vit point achevé.

Mais quel plus riche tombeau

Blanc de neige Parienne

Jadis t'eust dressé plus beau 460 Ceste veufve Carienne?

Quel rocher elabouré,

Ou quel temple redoré

Pressera la renommée 464 De ceste tumbe animée,

Laquelle non une fois

Au jour de ses rais publiques

Redônra l'ame aux reliques 468 Du saint Astre Navarrois?

Je te salue ô l'honneur

De mes Muses, et encor

46 P. de Ronsard. [173. — VI

L'ornement et le bon-heur 472 De la France qui t'honore.

Escarte loin de mon chef

Tout malheur et tout meschef:

Préserve moy d'infamie, 476 De toute langue ennemie

Teinte en venin odieux:

Et fay que devant mon Prince

Désormais plus ne me pince 480 Le caquet des envieux.

[173] A ELLE-MESME, Ode Pastorale VI.

Bien-heureuse et chaste Cendre, Que la Mort a fait descendre

3 Dessous l'oubly du tombeau: Tombeau qui vrayment enserre Tout ce qu'avoit nostre terre

6 D'honneur, de grâce et de beau:

Comme les herbes fleuries Sont les honneurs des prairies, 9 Et des prez les ruisselets, De l'orme la vigne aimée, Des bocages la ramée, 12 Des champs les bleds nouvelets:

Ainsi tu fus, ô Princesse (Ainçois plustost ô Déesse)

15 Tu fus certes tout l'honneur Des Princesses de notre âge, Soit en force de courage,

18 Ou soit en royal bon-heur.

Il ne faut point qu'on te fasse

Un sepulchre qui embrasse 21 Mille termes en un rond,

Pompeux d'ouvrages antiques,

Et brave en piliers Doriques 24 Eslevez à double front.

»L'airain, le marbre, et le cuivre

»Font tant seulement revivre 27 »Ceux qui meurent sans renom,

»Et desquels la sépulture

-Presse sous mesme closture 30 »Le corps, la vie, et le nom:

Mais toy, dont la renommée

Porte d'une aile animée 33 Par le monde tes valeurs,

Mieux que ces poinctes superbes

Te plaisent les douces herbes, 36 Les fontaines, et les fleurs.

Vous pasteurs, que la Garonne

D'un demy-tour environne, 39 Au milieu de voz prez vers

Faites sa tumbe nouvelle

Et gravez l'herbe sus elle 42 Du long cercle de ces vers:

Icy la Royne sommeille

Des Roynes la nompareille, 45 Qui si doucement chanta:

C'est la Royne Marguerite,

La plus belle fleur d'eslite 48 Qu'onque l'Aurore enfanta.

Puis sonnez voz cornemuses, Et menez au bal les Muses

48 P. de Ronsard. [173. — VI

51 En un cerne tout au-tour,

Soit aux jours de la froidure,

Ou quand la jeune verdure 54 Fera son nouveau retour.

Aux rais cornus de la Lune

Assemblez sous la nuict brune 57 Voz Naiades et voz Dieux,

Et avecques voz Dryades

Donnez luy dix mille aubades 60 Du flageol mélodieux.

Tous les ans soit recouverte

De gazons sa tumbe verte, 63 Et qu'un ruisseau murmurant

Neuf fois recourbant ses ondes,

De neuf torses vagabondes 66 Aille sa tumbe emmurant.

Dites à voz brebiettes,

Fuyez vous-en camusettes, 69 Gaignez l'ombre de ce bois:

Ne broutez en ceste prée,

Toute l'herbe en est sacrée 72 A la Nymphe de Valois.

Dites qu'à tout jamais tumbe

La manne dessus sa tumbe:

75 Dites aux filles du ciel,

Venez mousches mesnageres,

Pliez voz ailes légères, 78 Faites icy vostre miel.

Dites-leur, troupes mignonnes, Que voz liqueurs seroient bonnes, 81 Si leur douceur egaloit La douceur de sa parolle,

Lors que sa voix douce et molle 84 Plus douce que miel couloit!

Dites que les mains avares

N'ont pillé des lieux barbares 87 Telle Marguerite encor:

Qui fut par son excellance

L'Orient de nostre France, 90 Ses Indes et son trésor.

Ombragez d'herbes la terre,

Tapissez-la de lhyerre, 93 Plantez un cyprez aussi :

Et notez dedans à force

Sus la noiiailleuse escorce 96 Derechef ces vers ici :

Pasteurs, si quelqu'un souhéte D'estre fait nouveau Poëte, 99 Dorme au frais de ces rameaux :

Il le sera, sans qu'il ronge Le Laurier, ou qu'il se plonge 102 Sous l'eau des tertres jumeaux.

Semez après mille roses,

Mille fleurettes décloses, 105 Versez du miel et du lait:

Et pour annuel office,

Respandez en sacrifice 108 Le sang d'un blanc agnelet.

Faites encor à sa gloire (Pour allonger sa mémoire) 111 Mille jeux et mille esbas:

Vostre Royne sainte et grande Du haut ciel vous le commande, 1 14 Pasteurs n'y faillez donc pas.

Bibl. rom. 203/204. 4

50 P. de Ronsard. [174. — VII

Iô Iô MARGUERITE,

Soit que ton esprit habite 117 Sur la nuë, ou dans les champs

Que le long oubly couronne,

Oy ma lyre qui te sonne, 120 Et favorise mes chants.

A PHOEBUS, pour guarir le Roy Charles IX.

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