Odes
Ces quelques pages ri ont point la prétention de résoudre les problèmes littéraires et historiques que soulèvent les O d e s de Ronsard, mais plus simplement elles veulent aider à mieux comprendre cette œuvre du poète Yandomois te. le quelle se présente au lecteur dans l'édition de 1578 <reveue, corrigée et augmentée d'une grande partie outre les précédentes impressions.»
Ne en 1524, Ronsard avait virgt six ans environ quand il publia, en 1550, son premier recueil qui se trouve être précisément Les Quatre premiers livres des Odes. Ensemble son Bocage. Ce riest pas pourtant qu'il riait eu, avant cette date, le plaisir de voir imprimer quelqu'une de ses œuvres: en 1549, trois minces plaquettes; en 1547, une Ode dans les Oeuvres Poetiques de Jacques Peletier avaient appris son nom à ceux qui se piquaient de culture littéraire. Comme il mourut en 1585, il eut trente-cinq années pour revoir son œuvre, et lui donner toute la perfection qu'il désirait. Mais, en fait, depuis 1560, ce ne fut que par suppressions que procéda le poète, lui qui toujours modifia son texte d'après les événements et son vocabulaire d'après ses lectures.
Si nous en croyons une note qui, dans l'édition de 1578, précède Y Ode XXXIX du second livre,
Bibl. Rom. 138 189. 1
ce serait en 1540, ionc à l'âge de sei^e ans, que Ronsard composa ses premières poésies sous la forme d'Odes. Et dans une Elégie à Pierre L Escot, publiée aux Poèmes de 1560, f. 76 v oy le poète nous avait fait cette confidence :
• Je n'avois pas dou^e ans qu'au profond des vallées, Dans les hautes forets des hommes reculées, Dans les antres segrets de frayeur tout couverts, Sans avoir soing de rien, je composois des vers ...»
Et aient- ce déjà des Odes ? Mais, en 1550 non plus qu'en 1587, il ne sut définir avec précision ce qu'il entendait par Ode, ce qu'il appelait Hymne. Ainsi l'Ode IV du premier livre est qualifiée d «Hymne de victoire», au vers 73, tout de même que l'Ode V du même livre est aussi une Hymne (cf. le vers 45 1. Et les Hymnes, en 1578, se terminèrent par une «Ode Sapphique» et des « Vers sapphiques» qui feront partie du cinquième livre des Odes en 1584. X est-ce point également ce que veut faire entendre Belleau, lorsque commentant en 1560 la première Chanson du second livre des Amours il écrit: «le croy que nostre poète auoit opinion d'esprouuer le iugement du lecteur de son livre, quant sous ce tiltre de Chansons il a comprins un bon nombre d'Odes autant mignardes et gentilles que les premières, ausquelles il a faict porter ce nom.» Le nom même d'Odes fut appliqué à des pièces plus dignes du pseudo-Anacréon que de Pindare et la longueur des vers parait avoir été la meilleure ligne de démarcation.
Ces premiers essais d'une muse juvénile ne seraient pas sortis du cercle des amis intimes, car, en 1545, sur ses vingt et un ans.
«le feu de deus beau s yeus (Souvenir trop amer) me fouldroia la teste»
si Du Bellay n'avait publié, en 1549, coup sur coup, et V 01 i v e, et les Vers li r i q u e s et la D e f f ence et Illustration de la Langue Franc oys e.
Pique au vif, Ronsard s empressa de réunir les pièces qu'il avait en portefeuille, les disposa au petit bonheur en quatre livres auxquels il adjoignit un complément proprement appelé Bocage mais que le titre-courant qualifie de Livre V, et fit imprimer le tout sous le nom d'Odes, en 1550.
Ces 94 pièces (108 en y comprenant celles du Bocage/ se réduisirent à 76 dans la curieuse édition publiée en 1553, — à i'insu de ï 'auteur?
Entre temps, en 1552, les Amours avaient paru et le recueil composé en majeure partie de sonnets, se terminait par un aCinquiesme livre des Odes* fort différent du Bocage de 1550 et comprenant 11 pièces, auxquelles la seconde édition de ces mêmes Amours, en 1553, ajoutait quatre Odes, dont l'immortelle
Mignonne, allons voir si la rose . . .
(Ode XVII du Livre premier, depuis 1560. — Cf. notre Tome 1, p. 98j. Ce Cinquième livre
était lui-même réimprime avec additions en 1553, toutefois, non plus que le Bocage de 1550, il ne répond pas au Livre V des éditions subséquentes.
Mais ce ne sont encore que les quatre livres de 1550 que Ronsard, en 1554, permettait pour six ans à la Veuve Maurice de la Porte d'imprimer, ou faire imprimer, avec son Bocage, en vertu d'un privilège royal du 4 Janvier 1554. Le Bocage, qui n'a de commun que le titre avec l'Appendice des Odes de 1550, fut « achevé d'imprimer le vingtseptième jour de Novembre mil cinq cens cinquante quatre^: les Odes le furent «le xxv. de Janvier 1555».
Le Bocage de 1550 avait disparu, mais le nombre des Odes des quatre premiers livres passait de 94 à 102. Et, au quatrième livre, Ronsard avait inséré, bien hors de propos, un Epithalame et quatre Epitaphes qui, plus tard, rejoignirent dans les Poèmes les pièces de même nature que renfermait le B o c a g e de 1554.
Les six ans de concession étaient écoulés lorsque Ronsard résolut, en 1560, de réunir ses Oeuvres, Il était alors en pleine maturité, ainsi que le constate sa Response . . . à quelque ministre, publiée en 1563.
« encore n'ay-je atteint Trente et sept ans passe^, et mon corps ne se plaint D'ans ny de maladie, et en toutes les sortes Mes nerfs sont bien tendus, et mes veines bien
fortes :
Et si fay le teint palle et le cheveu grison, Mes membres toutefois ne sont hors de saison. »
Telles qu'il les choisit parmi ses publications antérieures, ces Oeuvres remplirent quatre petits volumes auxquels se joignirent les Poèmes, presque tous publiés alors pour la première fois. Le Privilège du 25 Septembre 1560 ne mentionne que quatre volumes, ne comptant que pour un seul, le premier, les Amours dont les deux livres sont foliotes séparément.
Aux Odes fut réserve le second tome tout entier. Pour la première fois, les cinq livres se trouvèrent réunis et le tout comprit 193 pièces. Au lieu de 102 pièces comme en 1555 il y en avait maintenant 161, mais il ne faudrait pas en conclure que Ronsard ait eu la patience de composer cinquante nouvelles odes. Pour aller plus vite en besogne, afin de ne pas trop être décassé par Magny qui venait de publier, en 1559, cinq livres d'Odes, mélange quelque peu hétéroclite de pièces écrites en mètres divers. Ronsard emprunta a ses propres œuvres, notamment au Bocage de 1554, toutes les pièces qui pouvaient, sans trop d'invraisemblance, être qualifiées d'Odes : en parcourant les tableaux dont nous faisons vrécéder chacu>: des cinq livres, le lecteur curieux verra combien fut aisée V opération. Et ce n'est guère que pour cinq odes que le recueil de 1560 constitue une édition princeps. Le plan fut sans doute arrête avant la mort de Henri 11, car chacun des cinq livres débuta par une ode à ce souverain, et lui resta dédie, soit par un sentiment de gratitude, Si it simvlement par paresse d esprit
de la part du poète. Chaque Ode était numérotée mais avec une telle négligence que, au livre III, il n'y a pas d'Ode XXIII, alors que deux Odes sont étiquetées XX.
La renommée grandissante de Ronsard encouragea son éditeur Buon à publier de nouveau ses Oeuvres, mais cette fois en une édition de luxe, dans ce bel in-octavo, presque un in-quarto, que couvrent d'or nos modernes bibliomanes et ce fut en vertu du même privilège du 20 Septembre 1560 que parurent les Oeuv r es en 1567. Hélas! ce ne fut guère qu'une spéculation de libraire avisé et Ronsard n'y prit aucune part, témoin l'inscription qui se lit au début des Odes tout ainsi qu'à la fin des Amours «Fautes survenues à l'impression pour l'absence de l'auteur».
Comme en 1560, le tome deuxième fut réservé aux Odes qui ne comprenaient plus que 154 pièces, mais par contre le Livre V s'accroissait d'une pièce nouvelle. On ne peut guère rendre responsable des suppressions l'éditeur et ce fut sans nul doute Ronsard qui biffa les sept Odes de 1560 que nous ne lisons plus en 1567: mais il oublia de recommander à l'imprimeur de modifier la numérotation en conséquence, d'où résulta une vraie cacophonie, ainsi le livre III ne compta plus d'Ode XV ni d'Ode XVII.
L'édition de 1571, tout comme celle de 1573, suivit les mêmes errements, en supprimant neuf pièces encore. Et l'ordre ne fut rétabli qu'en
1578, dans cette édition choyée par le poète, d'une exquise tenue typographique et qui, si elle compte trois Odes de moins que celle de 1571, n'en est pas moins, dans son ensemble, celle qui nous apporte le plus de textes non vus: elle est l'édition princeps pour plus de deux cents pièces. Et n'oublions pas de rappeler que les Hymnes, en 1578, se terminent par deux odes qui furent placées au cinquième livre en 1584.
Ronsard vieillissait :
*Ja du prochain hyver je prevoy la tempeste, Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma teste. Il est temps de laisser les vers et les amours. Et de prendre congé du plus beau de mes jours.»
Il comprenait que le goût du public allait changer, il sentait que des disciples tels que Des Portes éclipseraient, momentanément au moins, sa gloire, il prévoyait enfin la venue prochaine d'un réformateur de la poésie française: Malherbe ri* est-il point né en 1555 ? Et ce furent ces motifs tout littéraires plutôt que des scrupules de moralité ignorés de tout son siècle qui portèrent Ronsard à préparer l'édition de 1584, ce bel in-folio dont ses yeux de sexagénaire devaient se réjouir. Sa révision des Odes fut une véritable coupe à blanc de l'antique Bocage: 120 Odes seulement \ 156 avec le livre V) obtinrent grâce.
Et l'édition de 1578 choisie par nous comme base de la présente réimpression ri eût-elle point d'autres mérites, nous nous féliciterions encore d'avoir re-
Stitué en leur place 22 Odes au lieu de les reléguer honteusement aux Pièces retranchées.
Cette édition de 1584 ne semble pas avoir satisfait le poète : des après sa mort, en 1685, ses amis Galland et Binet en préparaient une autre qui parut en 1587 et dans laquelle le nombre des Odes est réduit à 102 (134 avec le livre V). C'est la disposition de cette dernière qu'a suivi Blanchemain, tout de même que Marty-Laveaux a scrupuleusement reproduit le texte et la disposition de celle de 1584.
Il nous a semblé que le moment était arrivé de faire revivre Vœuvre de Ronsard telle qu'il l'a réalisée à l'époque où tous le regardaient comme le chef, le MAITRE incontesté des Lettres françaises, alors qu'il était en pleine possession de son génie, assef loin des balbutiements de l'enfance, des fougues de la jeunesse, mais non encore assombri par l'approche de l'inévitable Mort.
Les amis de Ronsard, plus nombreux de jour en jour, ne pourront qu'être reconnaissants au directeur et à l'éditeur de la Bibliothèque Française de leur avoir mis entre les mains , pour un prix modique, en un format commode, cette édition nouvelle qui semblait destinée à périr au berceau.
Lyon, 1er Mai ^913.
HUGUES YAGASAY.