ODE III
Stro. 1
Je suis troublé de fureur, Le corps me fremist d'horreur, D'un effroy mon ame est pleine:
Mon estomac est pantois, Et par son canal ma vois Ne se desgorge qu'à peine.
7 Une Déité m'emmeine:
Fuyez peuple, qu'on me laisse, Voicy venir la Déesse:
Fuyez peuple, je la voy.
Heureux ceux qu'elle regarde, Et plus heureux, qui la garde 13 Dans l'estomac comme moyl
Antistro.
Elle esprise de mes chans, Loin me guide par les chams Où jadis sur le rivage Apollon Florence aima, Lors que jeune elle s'arma Pour combatre un loup sauvage:
20 L'art de filer ny l'ouvrage Ne plaisoient à la pucelle, Ny le vain mirouer: mais elle Devant le jour s'esveillant Cherchoit des loups le repaire
Pour les bœufs d'Ame son pers 26 Sans repos se travaillant.
Epode.
Ce Dieu qui du ciel la vit
Si valeureuse et si belle,
Pour sa femme la ravit,
Et surnomma du nom d'elle 31 La ville qui te fist naistre,
Laquelle se vante d'estre
Mère de nostre Junon,
Et qui par les gens estranges
Pour ses plus grandes louanges 36 Ne célèbre que ton nom.
Stro. 2.
Là les faits de tes ayeux
Vont flamboyant comme aux cieux
Flamboyé l'Aurore claire:
Là l'honneur de ton Julien
Dans le ciel Italien
Comme une planette esclaire.
43 Par luy le gros populaire
Pratiqua l'expérience
De la meilleure science:
Et là reluisent aussi
Tes deux grands Papes, qui ores
Du ciel où ils sont, encores 49 Te favorisent ici.
Antistro.
On ne conte les moissons De l'esté, ny les glaçons Qui Thyver brident la trace Des eaux roides à glisser:
Ainsi je ne puis penser.
Les louanges de ta race.
36 P- de Ronsard. f-3
56 Le ciel t'a peint en la face
Je ne sçay quoy qui nous monstre Dés la première rencontre, Que tu passes par grand heur Les Princesses cle nostre âge, Soit en force de courage,
62 Soit en royale grandeur.
Epode.
Le comble de ton sçavoir
Et de tes vertus ensemble,
Dit qu'on ne peut icy voir
Rien que toy qui te resembla, 67 Quelle Dame a la pratique
De tant de Mathématique?
Quelle Princesse entend mieux
Du grand monde la peinture,
Les chemins de la Nature, 72 Et la musique des cieux.
Stro. 3.
Ton nom que mon vers dira,
Tout le monde remplira
De ta louange notoire:
Un tas qui chantent de toy,
Ne sçavent si bien que moy
Comme on doit sonner la gloire.
79 Jupiter ayant mémoire
D'une vieille destinée
Autrefois déterminée
Par l'oracle de Themis,
A commandé que Florence
Baisse sous les loix de Franc?
85 Ses fleurs en noz fleurs de liz.
Antistro.
Mais il veut que ton enfant En ait l'honneur triomphant,
D'autant qu'il est tout ensemble
Italien et François,
Qui de front, d'yeux et de vols
A père et mère resemble.
92 Desja tout colère il semble
Que sa main tente les armes,
Et qu'au milieu des alarmes
Ja desdaigne les dangers:
Et servant aux siens de guide
Yeinqueur attache une bride 98 Aux royaumes estrangers.
Epode.
Le ciel qui nous l'a donné
Pour estre nostre lumière,
Son Empire n'a borné
D'un mont, ou d'une rivière:
103 Le destin veut qu'il enserre
Dans sa main toute la terre,
Seul Roy se faisant nommer
D"où Phoebus les Indes laisse,
Et d'où son char il abaisse 108 Tout panché dedans la mer.
A MADAME MARGUERITE, Sœur du Roy, Duchesse de Savoy •
Ode IIII.
Stro. 1.
Il faut aller contenter L'oreTie de Marguerite, Et e.i son palais chanter 4 Quel honneur elle mérite.
Debout Muses, qu'on m'attelle ic charrette immortelle, Afin qu'errer je la face 8 Par une nouvelle trace,
38 P. de Ronsard.
Chantant la vierge autrement Qu'un tas de rimeurs barbares, Qui ses louanges si rares 12 Luy souilloient premièrement.
Antistro.
J'ay sous l'esselle un carquois Gros de flèches nompareilles, Qui ne font bruire leurs vois
16 Que pour les doctes oreilles:
Leur roideur n'est apparante A telle bande ignorante, Alors que ma flèche annonce
20 L'honneur que mon arc enfonce, Entre toutes j'esliray La plus sonnante: et de celle Par la terre universelle
24 Ses vertus je publi'ray.
Epode.
Sus ma Muse, ouvre la porte A tes vers plus doux que miel, Afin qu'une fureur sorte
28 Pour me ravir jusqu'au ciel:
Du croc arrache la lyre Qui tant de gloire t'acquit, El vien sur ses cordes dire
32 Comme la vierge nasquit.
Stro. 2.
Par un miracle nouveau Un jour Pallas de sa lance Ouvrit le docte cerveau 36 De François grand roy de France Alors, estrange nouvelle!
Tu nasquis de sa cervelle, Et les Muses qui là furent,
4] I. Livre des Odes. 39
40 Dans leur giron te receurent :
Mais quand le temps eut parfait L'accroissance de ton âge.
Tu pensas en ton courage
44 De mettre à fin un grand fait.
Antistro.
Ta main prist pour son renfort
L'horreur de deux grandes haches:
D'un plastron brillant et fort 48 Tout l'estomac tu te caches:
Une menassante creste
Flottoit au haut de ta teste,
Refrappant la gueule horrible 52 D'une Méduse terrible:
Ainsi tu allas trouver
Le vilain monstre Ignorance,
Qui souloit toute la France 56 Dessous son ventre couver.
Epode.
L'Ire qui la beste eslance,
En vain irrita son cœur
Poussant son mufle en defence 60 Encontre ton bras veinqueur :
Car le fer prompt à l'abbatre
En son ventre est ja caché.
Et ja trois fois, voire quatre 64 Le cœur luy a recherché.
Stro. 3.
Le monstre gist estendu, L'herbe en sa playe se souille, Aux Muses tu as pendu 68 Pour trophée sa despouille:
Pu:s versant de ta poitrine Mainte source de doctrine.
40 P. de Ponsard. [5
Aux François tu fis cognoistre 72 Le miracle de ton estre,
Et pource je chanteray
Ce bel Hymne de victoire,
Et sur l'autel de Mémoire 76 L'enseigne j'en planteray.
Antistro.
Or'moy qui suis le tesmoin
De ton loz qui le monde orne,
Il ne faut ruer si loin 80 Que mon trait passe la borne :
Chante en tes vers Marguerite
Et célèbre son mérite,
Oui luit comme une planette 84 Sous la nuict claire-brunette:
Respandon devant ses yeux
Ma musique toute neuve,
Et le Nectar dont j'abreuve 88 Les honneurs dignes des cieux.
Epode.
Afin que la Nymphe voye Que mon luth premièrement Aux François monstra la voye 92 De sonner si proprement:
Et comme imprimant ma trace Au champ Attiq' et Romain, Callimaq', Pindare, Horace 96 Je déterray de ma main.
A CHARLES, CARDINAL de Lorraine.