ODE VIII
Ne pilier, ne terme Dorique D'histoires vieilles décoré, Ne marbre tiré de l'Afrique 4 En colonnes elabouré,
Ne te feront si bien revivre Apres avoir passé le port Comme la force de mon livre 8 Te fera vivre après ta mort.
Le compagnon des Dieux je vante Celuy qui se peut faire amy Du luth Vandomois, qui le chante 12 Contre le silence endormy.
Le doux accord de son murmure
9] I. Livre des Odes. 51
Fredonnant ton bruit nompareil, Le respandra pour mon usure 16 De l'un jusqu'à l'autre Soleil.
LA VICTOIRE DE GUY de Chabot, Seigneur de Jarnac. ODE IX.
Stro. 1.
O France, mère fertile D'un peuple à la guerre utile, Terre pleine de grand heur, 4 Pren ceste douce couronne
Que Chabot pour son vœu donne Au temple de ta grandeur:
Lequel ains que son espée 8 Au sang haineux fust trempée, Du miel de sa langue molle Se des-aigrit le souci, Et de sa douce parolle 12 Flatta sa chère ame ainsi.
>Une ame lasche et couarde i Au péril ne se hazarde.
.Et d'où vient cela que ceux 16 iQui pour mourir icy vivent, i L'honneste danger ne suivent A la vertu paresseux?
Misérable qui se laisse 20 Engloutir à la vieillesse:
Heureux deux et trois fois l'homme -Qui desdaigne les dangers:
Tousjours vaillant on le nomme 24 Par les peuples estrangers.
Epode.
Disant tels mots il appreste Au combat ses membres forts.
52 P- de Ronsard. [9
D'un armet couvrit sa teste,
Et d'un plastron tout son corps:
29 II prist l'espée en la destre,
Le bouclier en la senestre,
Et horrible à l'approcher
Esclairoit comme une foudre
Qui chet pour ruer en poudre 34 Le haut sourcy d'un rocher.
Stro. 2.
»De juger par conjecture -La fin de l'heure future »Nous rend le cœur plus hautain,
38 » Donnant, à qui bien y pense, »Une grande recompense * D'avoir preveu l'incertain:
Mesmes c'est le tout que d'estre
42 Des mains aux armes adestre, Qui doivent meurdrir la face De l'adversaire odieux, Et qui font au veinqueur place
46 Au plus haut siège des Dieux.
Antistro.
Toy, devant les yeux de France
Per à per en camp d'outrance,
As remis dessus ton front 50 Ce qu'on embloit de ta gloire:
Et j'y gravay la victoire
Que mille ans ne desferont.
Tes vertus et ton audace 54 Et le maintien de ta grac?
Eussent des-aigry la rage
Du plus foible belliqueur,
Si la fureur du courage 58 Ne luy eust sillé le coeur.
Epode.
>Une nuë d'erreur pleine
»Qui nous trouble, volontiers
> Couvrant la raison, nous meine
»Esgarez des beaux sentiers:
63 Nous fians (sots que nous somme:)
»Aux vents incertains des hommes.
ïQui soufflent pour nous tromper
*En cent sortes et manières, Et aux faveurs journalières 68 iQue le fer ose couper.
Stro. 3.
>Toutefois la palle Envie ^Espie tousjours la vie -De l'homme, à qui le bon-heur 72 *De la victoire honorable ^Par sa face vénérable >A peint l'image d'honneur.
*La loy de nature tourne.
76 »Rien de ferme ne séjourne,
Divers vents sont en mesme heure, -Ore hyver, ores printemps:
«Tousjours la vertu demeure 80 » Constante contre le temps.
Antistro.
Ah! ce labeur que j'accorde
Dessus ma Thebaine corde
Ne cesse de me tenter, 84 Afin qu'au jour je le monstre,
Et que je marche à l'encontre
Du veinqueur pour le chanter,
Le mariant aux haleines 88 Des trompettes qui sont pleines
D' un son furieux et grave.
Qui mettroit à nonchaloir
54 P- de Ronsard. f9
La victoire que je lave 92 Dedans les ondes du Loir?
Epode.
» Qu'on chante les nouveaux hymnes, *Mais qu'on vante les vins vieux.
Ceux qui font les vertus dignes, Sont engravez dans les cieux.
97 «Du couard la renommée •Ne fut oncques estimée *(Quoy qu'il face du vaillant) ?Soit au camp parmy les troupes, -Soit sur la mer dans les poupes 102 ? Lors que Ion va bataillant:
Stro. 4.
Mer qui a cogneu ta race, Humble appaisant son audace Sous ton oncle gouverneur 106 Du flot qui venteux arrive Contre la Françoise rive Bruyant encor son honneur.
»0 Chabot, bien peu je prise 110 *De gaigner une entreprise ïQue la Fortune délivre -A chacun également:
»Mais c'est beaucoup que de vivre 114 Par elle éternellement.
Antistro.
Ta vertu seroit trompée,
Et non-plus que ton espée
Mist à veincre l'ennemy, 1 18 Non-plus vive seroit elle,
Si je n'avoy coupé l'aile
Du long silence endormy:
Monstre qui a de coustume 122 De couver dessous sa plume
10] I. Livre de? Odes. J
La vertu qui s'est parfaite En l'honneur d'un acte beau:
Mais celle que tu as faite, 126 N'ira pas sous le tombeau.
Epode.
J'ay juré de faire croistre
Ta gloire contre les ans,
Faisant par elle apparoistre
Combien mes vers sont plaisans, 13! Qui tesmoignent à la France
Comme ta brave asseurance
Te fist marcher glorieux,
Vestu d'honneur et de gloire,
Ayant ravy la victoire 13e Par le fer victorieux.
A MICHEL DE L'HOSPITAL, Chancelier de France. Ode X.
Stro. 1.
Errant par les champs de la Grâce Qui peint mes vers de ses couleurs, Sus les bords Dirceans j'amasse
4 L'eslite des plus belles fleurs, Afin qu'en pillant, je façonne D'une laborieuse main La rondeur de ceste couronne
8 Trois fois torse d'un ply Thebain, Pour orner le haut de la gloire Du plus heureux mignon des Dieux, Qui çà bas ramena des cieux 12 Les filles qu'enfanta Mémoire.
Antistro.
Mémoire, Royne d'Eleuthere, Par neuf baisers qu'elle receut
56 P. de Ronsard. [10
De Jupiter qui la fist mère, 16 D'un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond
(Pour r'enflamer l'obscur du monde) 20 La double voûte de son front:
Mémoire de douleur outrée
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, acoucha 24 De neuf filles d'une ventrée;
Epode.
En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du just d'un Attique miel:
29 Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Des vers dont flatez nous sommes,
Afin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter 34 Le soin des Dieux et des hommes.
Stro. 2.
Aussi tost que leur petitesse, Courant avec les pas du temps, Eut d'une rampante vistesse
38 Touché la borne de sept ans:
Un sang naturel, qui commande De voir ses parens, vint saisir Le cœur de ceste jeune bande
42 Chatouillé d'un noble désir:
Si qu'elles mignardant leur mère, Neuf et neuf bras furent pliant Autour de son col, la priant
46 De voir la face de leur père,
i. Livre des Odes 57
Antistro.
Mémoire impatiente d'aise.
Délaçant leur petite main,
L'une après l'autre les rebaise, 50 Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs alegrement pleine, 54 Tant l'affection l'agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auro t d'heur,
Ayant de près veu la grandeur 58 Du Dieu qui planta leur naissance.
Epode.
Apres avoir relié
D'un tortis de violettes
Et d'un cerne de fleuretes
L'or de leur chef délié :
63 Apres avoir proprement
Troussé leur acoustrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit
D'un pied dispos, la conduit 68 Jusqu'au rivage Aethiope.
Stro. 3.
Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles 72 S'effroyerent d'une grand'peur:
Et toutes penchèrent arrière
(Tant elles s'alloient esmouvant)
Comme on voit dans quelque rivière 76 Un jonc se pencher sous le vent.
Mais leur mère non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit 80 De ceste parole empennée.
Antistro.
Courage mes filles (dit-elle) Et filles de es Dieu puissant, Qui dedans sa main immortelle
84 Soustient le foudre rougissant:
Ne craignez point les vagues creuses De l'eau qui bruit profondement, Sur qui voz chansons doucereuses
88 Auront un jour commandement:
Mais forcez moy ses longues rides, Et ne vous souffrez décevoir, Que vostre père n'alliez voir
92 Dessous ses royaumes humides.
Epode.
Disant ainsi, d'un plein saut Toute dans les eaux s'allonge, Comme un Cygne qui se plonge Quand il voit l'Aigle d'enhaut:
97 Ou ainsi que l'Arc des cieux Qui d'un grand tour spacieux Tout d'un coup en la mer glisse, Quand Junon haste ses pas Pour aller porter là bas 102 Un message à sa nourrice.
Stro. 4.
Elles adonc voyant la trace De leur mère, qui ja sondoit Le creux du plus humide espace, 106 Qu'à coup de bras elle fendoit:
A chef baissé sont dévalées, Penchant bas la teste et les yeux Dans le sein des plaines salées.
110 L'eau qui jallit jusques aux ci°ux,
Grondant sus elles se regorge.
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala 114 Dedans le goufre de sa gorge.
Antistro.
En cent façons de mains ouvertes
Et de pieds voûtez en deux pars
Sillonnoient les campagnes vertes 1 1 8 De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu'au fond,
L'extrême désir qui les pousse, 122 Avalle contre bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l'Océan, qui dessous l'eau 126 Donnoit un festin à leur père.
Epode.
De ce Palais éternel
Brave en colonnes hautaines
Sourdoient de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
131 Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charette vagabonde,
Qui le roule d'un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour, 136 Deux fois tout au rond du monde.
Stro. 5.
Là sont divinement encloses Au fond de cent mille vaisseaux Les semences de toutes choses, 140 Eternelles filles des eaux.
60 P. de Ronsard. [10
Là les Tritons chassant les fleuves, Sous la terre les escouloient Aux canaux de leurs rives neuves, 144 Puis tout soudain les r'appelloient. Là ceste troupe est arrivée Desur le poinct qu'on desservoit, Et que desja Portonne avoit 148 La première nape levée.
Antistro.
Phoebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Marioit sa voix délectable 152 A son archet mélodieux:
Quand l'oeil du Père qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l'escart des autres, regarde 156 Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l'honneur, le port, la grâce
Qu'empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu'il sortoit 160 De l'heureux tige de sa race.
Epode.
Luy qui debout se dressa, Et de plus près les œillade, Les serrant d'une acollade Mille fois les caressa:
165 Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint Le naïf des grâces siennes.
Puis, pour son hoste esjouyr, Les chansons voulut ouyr 170 De ces neuf Musiciennes.
Stro. 6.
Elles ouvrant leur bouche pleine D'une douce Arabe moisson,
Par l'esprit d'une vive haleine 174 Donnèrent l'ame à leur chanson:
Fredonnant sur la chanterelle
De la harpe du Delien,
La contentieuse querelle 178 De Minerve et du Cronien:
Comme elle du sein de la terre
Poussa son arbre pallissant,
Et luy son cheval hanissant 182 Futur augure de la guerre.
Puis d'une voix plus violante
Chantèrent l'enclume de fer,
Qui par neuf et neuf jours roulante 186 Mesura le Ciel et l'Enfer,
Qu'un rampart d'airain environne
En rond s'allongeant à l'entour,
Avecque la nuict qui couronne 190 Sa muraille d'un triple tour.
Là tout debout devant la porte
Le fils de Japet fermement
Courbé dessous le firmament, 194 Le soustient d'une eschine forte.
Epode.
Dedans ce goufre béant
Hurle la troupe hérétique,
Qui par un assaut bellique
Assaillit le Tu-geant.
199 Là, tout auprès de ce lieu,
Sont les garnisons du Dieu
Qui sur les meschans eslance
Son foudre pirouëtant,
Comme un Chevalier jettant 204 Sur les ennemis sa lance.
Là de la terre, et là de Tonde Sont les racines jusqu'au fond De l'abysme la plus profonde 208 De cest Orque le plus profond.
La nuict d'estoiles accoustrée Là salue à son rang le jour, D'ordre parmy la mesme entrée 212 Se rencontrant de ce séjour:
Soit lors que sa noire carrière Va tout le monde embrunissant, Ou quand luy des eaux jallissant 216 Ouvre des Indes la barrière.
Antistro.
Apres, sus la plus grosse corde, D'un bruit qui tonnoit jusqu'aux cieux, Le pouce des Muses accorde
220 L'assaut des Geans et des Dieux:
Comme eux sur la croupe Othryenne Rangeoient en armes les Titans, Et comme eux sur l'Olympienne
224 Leur firent teste par dix ans:
Eux, dardant les roches brisées, Haussoient en la guerre cent bras, Eux, ombrageant tous les combas,
228 Gresloient leurs flèches aiguisées.
Epode.
D'aile douteuse vola Long temps sur eux la Fortune, Qui or' se rnonstroit commune A ceux-cy, or' à ceux-là:
233 Quand Jupiter fist sonner La retraite, pour donner A ces Dieux un peu d'haleine:
Si qu'eux, en ayant un peu
Prins du Nectar et repeu, 238 Plus forts retentent la peine.
Stro. 8.
Il arma d'un foudre terrible
Son bras qui d'esclairs rougissoit,
En la peau d'une chèvre horrible 242 Son estomac se herissoit:
Mars renfrongné d'une ire noire
Branloit son bouclier inhumain:
Le Lemnien d'une maschoire 246 Garnit la force de sa main:
Phoebus souillé de la poussière
Tenoit en rond son arc voûté,
Et le tenoit d'autre costé 250 Sa sœur la Dictynne guerrière.
Antistro.
Bellonne eut la teste couverte
D'un acier, sur qui rechignoit
De Méduse la gueule ouverte, 254 Qui pleine de fiâmes grongnoit:
En son poing elle enta la hache
Par qui les Rois sont irritez,
Alors que despite elle arrache 258 Les vieilles tours de leurs citez.
Styx d'un noir halecret rampare
Ses bras, ses jambes, et son sein,
Sa fille amenant par la main 262 Contre Cotte, Gyge, et Briare.
Epode.
Rhete et Myrne, cruels soudars, Les nourrissons des batailles, Brisoient les dures entrailles Des rocs, pour faire des dars:
267 Typhé' hochoit arraché
64 F- de Ronsard.
Un grand sapin esbranché Comme une lance facile:
Encelade un mont avoit, Qui bien tost porter devoit 272 Le fardeau de la Sicile.
Stro. 9.
Un tonnerre ailé par la Bise Ne choque pas l'autre si fort, Qui sous le vent Aphricain brise
276 Mesme air par un contraire effort, Comme les camps s'entre-heurterent A l'aborder de divers lieux:
Les poudres sous leurs pieds montèrent
280 Par tourbillons jusques aux cieux.
Un cry se fait, Olympe en tonne, Othrye en bruit, la mer tressaut, Tout le ciel en mugle là haut,
2S4 Et là bas l'Enfer s'en estonne.
Antistro.
Voicy le magnanime Hercule, Qui de l'arc Rhete a menacé, Voicy Myme qui le recule
288 Du heurt d'un rocher eslancé :
Neptune à la fourche estofée De trois crampons, vint se rnesler Par la troupe, contre Typhée
292 Qui roùoit une fonde en l'air:
Icy Phœbus d'un trait qu'il jette, Feit Encelade trébucher:
Là Porfyre luy feit broncher
296 Hors des poings l'arc et la sagette.
Epode.
Adonc le Père puissant Qui d'oz et de nerfs s'efforce,
Ne mist en oubly la force
De son foudre punissant:
301 My-courbant son sein en bas,
Et dressant bien haut le bras
Contre eux guigna la tempeste,
Qui leurs cheveux foudroyant
Sifloit aigu, tournoyant 306 Comme un fuzeau, sus leur teste.
Stro. 10.
De feu les deux piliers du monde Bruslez jusqu'au fond chancelloient, Le ciel ardoit, la terre et Fonde
310 Tous petillans estincelloient:
Si que le souffre amy du foudre Qui tomba lors sur les Geans, Jusqu'aujourd'huy noircist la poudre
314 Qui put par les champs Phlegreans. A-tant les filles de Mémoire Du luth appaiserent le son, Finissant leur douce chanson
318 Par ce bel Hymne de victoire.
Antistro.
Jupiter qui tendoit l'oreille, La combloit d'un aise parfait, Ravy de la voix nompareille 322 Qui si bien l'avoit contrefait:
Et retourné, rid en arrière De Mars qui tenoit l'œil fermé, Ronflant sur sa lance guerrière, 326 Tant la chanson l'avoit charmé.
Baisant ses filles, leur commande De luy requérir pour guerdon De leurs chansons, quelque beau don 339 Qui soit digne de leur demande.
Bibl. rom. 188 189. 5
66 P- de Ronsard.
Epode.
Lors sa race s'approcha, Et luy fîatant de la destre Les genoux, de la senestre Le sous-menton luy toucha:
335 Voyant son grave souci,
Long temps fut béante ainsi Sans parler, quand Calliope De la belle voix qu'elle a, Ouvrant sa bouche parla
340 Seule pour toute la trope.
Stro. 11.
Donne nous, mon père, dit-elle, Père, dit-elle, donne nous Que nostre chanson immortelle
344 Passe en douceur le sucre dous:
Fay nous Princesses des montagnes, Des antres, des eaux et des bois, Et que les prez et les campagnes
348 S'animent dessous notre vois:
Donne nous encor d'avantage, La tourbe des chantres divins, Les Poëtes et les Devins,
352 Et les Prophètes en partage.
Antistro.
Fay que les vertueux miracles Des vers charmez et enchantez Soient à nous, et que les oracles
356 Par nous encore soient chantez:
Donne nous ceste double grâce De fouler l'Enfer odieux, Et de sçavoir la courbe trace
360 Des feux qui dansent par les cieux: Donne nous encor la puissance D'arracher les âmes dehors
10] 1. Livre des Odes. 67
Le sale bourbier de leurs corps, 364 Pour les re-joindre à leur naissance.
Epode.
Donne nous que les Seigneurs,
Les Empereurs et les Princes
Soient veuz Dieux en leurs provinces,
S'ils révèrent noz honneurs.
369 Fay que les Rois décorez
De noz presens honorez
Soient aux hommes admirables,
Lors qu'ils vont par la cité,
Ou lors que pleins d'équité 374 Donnent les loix vénérables.
Stro. 12 A-tant acheva sa requeste, Courbant les genoux humblement, Que Jupin d'un seul clin de teste 378 Accorda libéralement.
Si toutes les femmes mortelles Que je donte dessous mes bras, Me concevoient des filles telles, 382 (Dit-il) il ne me chaudroit pas Ny de Junon, ny de sa rage:
Tousjours pour me faire honteux, M'enfante ou des monstres boiteux, 386 Ou des fils de mauvais courage,
Antistro.
Comme Mars: mais vous troupe chère.
Que j'aime trop plus que mes yeux, Je vous plantay dans vostre mère 390 Pour plaire aux hommes et aux Dieux. Sus donques retournez au monde, Coupez moy derechef les flos, Et là d'une langue faconde
394 Chantez ma gloire et vostre 'os:
Vostre mestier, race gentille,
Les autres mcstiers passera,
D'autant qu'esclave ne sera 398 De l'art aux Muses inutile.
Epode.
Par art le navigateur
Dans la mer manie, et vire
La bride de son navire:
Par art plaide l'Orateur, 403 Par art les Rois sont guerriers,
Par art se font les ouvriers:
Mais si vaine expérience
Vous n'aurez de tel erreur,
Sans plus ma sainte fureur 408 Polira vostre science.
Stro. 13.
Comme l'Aimant sa force inspire
Au fer qui le touche de près,
Puis soudain ce fer tiré tire 412 Un autre qui en tire après:
Ainsi du bon fils de Latonne
Je raviray l'esprit à moy,
Luy, du pouvoir que je luy donne, 416 Ravira les vostres à soy:
Vous par la force Apollinée
Ravirez les Poètes saints,
Eux de vostre puissance attaints 420 Raviront la tourbe estonnée.
Antistro.
Afin (ô Destins) qu'il n'avienne Que le monde appris faussement, Pense que vostre mestier vienne 424 D'art, et non de ravissement:
10] I. Livre des Odes. 69
Cest art pénible et misérable
S'eslongnera de toutes parts
De vostre mestier honorable 428 Desmembré en diverses parts,
En Prophétie, en Poésies,
En mystères, et en amour,
Quatre fureurs qui tour à tour 432 Chatouilleront voz fantasies.
Epode.
Le traict qui fuit de ma main,
Si tost par l'air ne chemine,
Comme la fureur divine
Vole dans un cœur humain.
437 Pourveu qu'il soit préparé,
Pur de vice, et reparé
De la vertu précieuse.
Jamais les Dieux qui sont bons.
> Ne respandent leurs saints dons 442 Dans une ame vicieuse.
Stro. 14.
Lors que la mienne ravissante
Vous viendra troubler vivement,
D'une poictrine obeyssante 446 Tremblez dessous son mouvement:
Et souffrez qu'elle vous secoue
Le corps et l'esprit agité,
Afin que dame elle se joue 450 Au temple de sa Deité.
Elle de toutes vertus pleine
De mes secrets vous remplira,
Et en vous les accomplira 454 Sans art, sans sueur, ne sans peinr
Antistro.
Mais par-sur tout prenez bien ^arde, Gardez vous bien de n'employer
70 P. de Ronsard. [10
Mes presens dans un cœur qui garde 458 Son péché, sans le nettoyer:
Ains devant que de luy respandre,
Purgez-le de vostre douce eau,
Afin que bien net puisse prendre 462 Un beau don dans un beau vaisseau:
Et luy purgé, à l'heure à l'heure
Tout ravy d'esprit chantera
Un vers en fureur, qui fera 466 Au cœur des hommes sa demeure.
Epode.
Celuy qui sans mon ardeur Voudra chanter quelque chose, Il voirra ce qu'il compose Veuf de grâce et de grandeur:
471 Ses vers naistront inutis Ainsi qu'enfans abortis Qui ont forcé leur naissance:
»Pour monstrer en chacun lieu -Que les vers viennent de Dieu,
476 «Non de l'humaine puissance.
Stro. 15.
Ceux que je veux faire Poètes
Par la grâce de ma bonté,
Seront nommez les interprètes 480 Des Dieux, et de leur volonté :
Mais ils seront tout au contraire
Appelez sots et furieux
Par le caquet du populaire 484 De sa nature injurieux :
Tousjours pendra devant leur face
Quelque Démon, qui au besoin
Comme un bon valet, aura soin 488 De toutes choses qu'on leur face.
!. Livre d*s Odes. 71
Allez mes filles, il est heure
De fendre les champs escumeux:
Allez ma gloire la meilleure, 492 Allez mon loz le plus fameux:
Vous ne devez dessus la terre
Long temps ceste fois séjourner,
Que T Ignorance avec sa guerre 496 Ne vous contraigne retourner,
Pour retomber sous la conduite
D'un guide, dont la docte main
Par un effroy Grec et Romain 500 Tournera l'Ignorance en fuite.
Epode.
A-tant Jupiter enfla
Sa bouche rondement pleine,
Et du vent de son haleine
Son bon esprit leur soufla, 505 Apres leur avoir donné
Le luth qu'avoit façonné
L*ailé courrier Atlantide,
D'ordre par l'eau s'en re-vont:
En tranchant l'onde, elles font 510 Ronfler la campagne humide.
Dieu vous gard, Jeunesse divine. Reschaufez moy l'affection De tordre les plis de cest Hymne 514 Au comble de perfection.
Desillez-mcy l'ame assoupie En ce gros fardeau vicieux, Et faites que tousjours j'espie 518 D'oeil veillant les secrets des cieux : Donnez moy le sçavoir d'eslire Les veis qui sçavent contenter.
72 P. de Ronsard.
Et mignon des Grâces, chanter 522 Mon FRANCION sus vostre lyre.
Antistro.
Elles trenchans les ondes bleues, Vindrent du fond des flots chenus, Ainsi que neuf petites nues
526 Parmy les peuples incognus:
Pus, dardant leurs fiâmes subtiles, Du premier coup ont agité Le cœur prophète des Sibyles
530 Espoint de leur divinité:
Si bien que leur langue comblée D'un son douteusement obscur, Chantoit aux hommes le futur
534 D'une bouche toute troublée.
Epode.
Apres par tout l'univers Les responses prophétiques De tant d'oracles antiques Furent dites par les vers.
539 En vers se firent les lois, Et les amitlez des Rois Par les vers furent acquises:
Par ies vers on fist armer Les cœurs, pour les animer
544 Aux vertueuses emprises.
Stro. 17.
Au cry de leurs saintes paroles Se resveillerent les Divins, Et disciples de leurs escoles 548 Vindrent les Poètes divins:
Divins, d'autant que la nature Sans art librement exprimoient:
Sans art leur naïve escriture
10] I. Livre des Odes. 73
552 Par la fureur ils animoient.
Eumolpe vint. Musée, Orphée,
L'Ascrean, Line, et cestuy-là
Qui si divinement parla, 556 Dressant à la Grèce un trophée.
Antistro.
Eux piquez de la douce rage Dont ces filles les tourmentoient, D'un demoniacle courage
560 Les secrets des Dieux racontoient:
Si que paissant par les campagnes Les troupeaux dans les champs herbeux.
Les Démons, et les Sœurs compagnes
564 La nuict s'apparoissoient à eux:
Et loin sur les eaux sohtaires, Carolant en rond par les ptez, Les promouvoient Prestres sacrez
568 De leurs plus Orgieux mystères.
Epode.
Apres ces Poètes saints
Avec une suite grande
Arriva la jeune bande
D'autres Poètes humains 573 Dégénérant des premiers:
Comme venus les derniers,
Par un art melancholique
Trahirent avec grand soin
Les vers, eslolgnez bien loin 578 De la sainte ardeur antique.
Stro. 18.
L'un sonna l'horreur de la guerre Qu'à Thebes Adraste conduit, L'autre comme on tranche la terre, 582 L'autre les flambeaux de la nuit:
74 P- de Ronsard. [10
L'un sus la flûte départie
En sept tuyaux Siciliens
Chanta les beufs, l'autre en Scythie
586 Fist voguer les Thessaliens:
L'un fist Cassandre furieuse, L'un au ciel poussa les debas Des Rois chetifs, l'autre plus bas
590 Traina la chose plus joyeuse.
Par le fil d'une longue espace.
Apres ces Poètes humains, Les Muses souflerent leur grâce
594 Dessous les Prophètes Romains:
Non pas comme fut la première Ou comme la seconde estoit, Mais comme toute la dernière
598 xDlus lentement les agitoit.
Eux toutefois pinçant la lyre Si bien s'assouplirent les dois, Qu'encor le fredon de leur vois
602 Passe l'honneur de leur Empire.
Epode.
Tandis l'Ignorance arma
L"aveugle fureur des Princes,
Et le peuple des provinces
Contre les Sœurs anima.
607 Ja l'horreur les enserroit,
Mais plus tost les enferroit,
Quand les Muses destournées,
Voyant du fer la rayeur,
Haletantes de frayeur 612 Dans le ciel sont retournées.
Stro. 19.
Auprès du throne de leur père Tout à l'entour se vont assoir.
I Livre des Cdes. 75
Chantant avec Fhœbus leur frère 616 Du grand Jupiter le pouvoir.
Les Dieux ne faisoient rien sans elles,
Ou soit qu'ils voulussent aller
A quelques nopces solennelles, 620 Ou soit qu'ils voulussent baller.
Mais si tost qu'arriva le terme
Qui les hastoit de retourner
Au monde, pour y séjourner, 624 D'un pas éternellement ferme:
Antistro.
Adonc Jupiter se dévale De son throne, et grave conduit Gravement ses pas en la sale
628 Des Parques filles de la nuit.
Leur roquet pendoit jusqu'aux hanches, Et un Dodonien feuillard Faisoit ombrage aux tresses blanches
632 De leur chef tristement vieillard:
Elles ceintes sous les mammelles Filoient assises en un rond Sus trois carreaux, ayant le front
636 Renfrongné de grosses prunelles.
Epode.
Leur pezon se herissoit
D'un fer estoillé de rouille:
Au flanc pendoit la quenouille,
Qui d'airain se roidissait.
641 Au milieu d'elles estoit
Un cofre, où le Temps mettoit
Les fuzeaux de leurs journées,
De courts, de grands, d'allongez,
De gros, et de bien dougez, 646 Comme il plaist aux Destinées.
76 P- de Ronsard. [10
Stro. 20.
Ces trois Sœurs à l'œuvre ententive^
Marmotoient un charme fatal.
Tortillans les filaces vives 650 Du corps futur de L'HOSPITAL:
Clothon qui le filet replie,
Ces deux vers rr.ascha par neuf fois,