JE RETORDS LA PLUS-BELLE VIE 654 QU'ONQUE RETORDIRENT MES DOIS
Mais si tost qu'elle fut tirée
A l'entour du fuzeau humain,
Le Destin la mist en la main 658 Du fils de Saturne et de Rhée.
Antistro.
Luy tout gaillard print une masse
De terre, et devant tous les Dieuxv
Il feignit dedans une face, 662 Un corps, deux jambes, et deux yeux,
Deux bras, deux flancs, une poitrine,
Et achevant de l'imprimer
Soufla de sa bouche divine 666 Le saint filet pour l'animer:
Luy donnant encor'd'avantage
Cent mille vertus, appella
Ses neuf filles, qui çà et là 670 Entournoient la nouvelle image.
Epode.
Ore vous ne craindrez pas Seures sous telle conduite, De reprendre encor la fuite Pour re- descendre là bas.
675 Suivez donc ce guide icy:
C'est celuy (filles) aussi, De qui la docte asseurance Franches de peur vous fera,
Et celuy qui desfera 680 Les soldars de l'Ignorance.
Stro. 21.
Lors à terre vola le guide:
Et elles, d'ordre le suivant,
Fendoient le grand vague liquide, 684 Hautes sur les ailes du vent:
Ainsi qu'on voit entre les nues
De rang un escadron voler,
Soit de Cygnes, ou soit de Grues 688 Suivans leur guide parmy l'air.
A-tant près de terre eslevées
Tombèrent au monde, et le feu
Qui flamber à gauche fut veu, 692 Fist signe de leurs arrivées.
Antistro.
Hà, chère Muse, quel Zephire
Souflant trop violentement,
A fait escarter mon navire 696 Qui fendoit l'eau si droitement?
Tourne à rive douce nourrice,
Ne vois-tu MOREL sus le bord,
Lequel, afin qu'il te chérisse.
700 T'œillade pour venir au port?
N'ois-tu pas Nymphe ANTOINETE
Du front du havre t'appeller,
Faisant son oeil estinceller, 704 Qui te sert d'heureuse planète?
Epode.
Haste toy donc de plier Ta chanson trop poursuivie, De peur (Muse) que l'envie N'ait matière de crier, 709 Qui seule veut abysmer
78 P- de Ronsard.
Mon nom au fond» de la mer Par sa langue sacrilège:
Mais plus el' me veut plonger, Plus elle me fait nager 714 Haut dessus l'eau comme un liège.
Contre ceste lice exécrable Résiste d'un doz non plié:
» C'est grand mal d'estre misérable,
718 «Mais c'est grand bien d'estre envié. Je scay que tes peines ancrées Au port de la Divinité, Seront malgré les ans sacrées
722 Aux pieds de l'immortalité;
Mais les vers que la chienne Envie En se rongeant fait avorter, Jamais ne pourront supporter
726 Deux Soleils, sans perdre la vie.
Antistro.
Ourdis ô douce lyre mienne, Encor' un chant à cestui-cy, Qui met ta corde Dorienne
730 Sous le travail d'un doux soucy, Il n'y a ne torrent ne roche Qui puisse engarder un sonneur, Que près des vertueux n'approche
734 Courant pour chanter leur honneur.
Puissay-je autant darder cet Hymne Par l'air, d'un bras présomptueux, Comme il est sage et veriueux,
738 Et comme il est de mes vers digne.
Epode.
Faisant parler sa grandeur Aux sept langues de ma lyre,
De luy je n& veux rien dire
Dont je puisse estre menteur:
743 Mais véritable il me plaist
De chanter bien haut, qu'il est
L'ornement de nostre France,
Et qu'en fidèle équité,
En justice et vérité 748 Les vieux siècles il devance.
Stro. 23.
C'est luy dont les grâces infuses Ont ramené par l'univers Le chœur des Piérides Muses,
752 Faites illustres par ses vers:
Par luy leurs honneurs s'embellissent, Soit d'escrits rampans à deux piez, Ou soit par des nombres qui glissent
756 De pas tous francs et déliez:
C'est luy qui honore et qui prise
Ceux qui font l'amour aux neuf Sœurs,
Et qui estime leurs douceurs,
760 Et qui anime leur emprise.
Antistro.
C'est luy (Chanson) que tu révères Comme l'honneur de nostre ciel, C'est celuy qui aux loix sévères
764 A fait gouster 1' Attique miel:
C'est luy que la saincte balance Cognoist, et qui ne bas ne haut. Juste, son poids douteux n'eslance,
768 La tenant droite comme il faut:
C'est luy, dont l'œil non variable Note les meschans et les bons, Et qui contre le heurt des dons
772 Oppose son cœur irnployable.
80 P- de Ronsard. [10
Epode.
J'avise au bruit de ces mots
Toute France qui regarde
Mon trait, qui droitement darde
Le riche but de ton los.
777 Je trahirois les vertus,
Et les hommes revestus
De vertueuses louanges,
Sans publier leur renom,
Et sans envoyer leur nom 782 Jusques aux terres estranges.
Stro. 24.
L'un d'une chose esbat sa vie, L'autre d'une autre à volonté:
Mais ton ame n'est point ravie 786 Sinon de justice et bonté.
Pour cela nostre MARGUERITE, L'unique Soeur de nostre ROY, De loin espiant ton mérite, 790 Bonne a tiré le bon à soy.
Bien que son père ait par sa lance Donté le Suysse mutin, Et que de l'or Grec et Latin 794 Ait redoré toute la France:
Antistro.
Il ne fist jamais chose telle
Que d'avoir engendré la fleur
De la MARGUERITE immortelle, 798 Pleine d'immortelle valeur,
Princesse que le ciel admire:
Et afin que de tous costez
Dedans ses grâces il se mire, 802 Sus elle tient ses yeux voûtez:
Laquelle d'un vers plein d'audace
Plus hautement je descriray,
I; Livre des Odes. 81
Lors que hardy je publiray 806 Le tige Troyen de sa race.
Epode.
Mais la loy de la Chanson Ores ore me vient dire.
Que par trop en long je tire Les replis de sa façon.
811 Ore donque je ne puis
Vanter la fleur, tant je su's Pris d'un' ardeur nompareiUe D'aller chez toy pour chanter Geste Ode. afin d'enchanter
816 Ton soin charmé par l'oreille
A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.