AU LECTEUR
9i les hommes tant des siècles passés que du nostre, ont mérité quelque louange pour avoir piqué diligentement après les traces de ceus qui courant par la carrière de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne: combien davantage doit on vanter le coureur, qui galopant librement par les campaignes Attiques, et Romaines osa tracer un sentier inconnu pour aller à l'immortalité? Non que je soi, lecteur, si gourmand de gloire, ou tant tormenté d'ambitieuse presumption, que je te vueilie forcer de me bailler ce que le tens peut estre, me donnera (tant s'en faut, que c'est la moindre affection que j'aie, de me voir pour si peu de frivoles jeunesses estimé.) Mais quand tu m'appelleras le premier auteur Lirique François, et celui qui a guidé les autres au chemin de si honneste labeur, lors tu me rendras ce que tu me dois, et je m'efforcerai te faire apprendre qu'en vain je ne l'aurai receu. Bien que la jeunesse soit tousjours elongnée de toute studieuse occupation pour les plaisirs voluntaires qui la maistrisent: si est ce que des mon enfance j'ai tousjours estimé l'estude des bonnes lettres, l' heureuse félicité de la vie, et sans laquelle on doit désespérer ne pouvoir jamais attaindre au comble du parfait contentement. Donques désirant par elle m'approprier quelque louange, encores non connue, ni atrapée par mes devanciers, et ne voiant en nos Poètes François, chose qui fust suffisante d'imiter; j'allai voir les étrangers, et me rendi familier d'Horaco, contrefaisait sa naive douceur, des le même tens que Clément Marc: (seulle lumière en ses ans de la vulgaire poésie) se travailloit à la poursuite de son Psautier, et osai le premier des nostres, enrichir ma langue de ce nom Ode, comm Bibl. rom. 188/189. 1
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l'on peut veoir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans le livre de Jaques Peletier du Mans, l'un des plus excelens Poètes de nostre âge, affin que nul ne s'atribue ce que la vérité commande estre à moi. Il est certain que telle Ode est imparfaite, pour n'estre mesurée, ne propre à la lire, ainsi que l'Ode le requiert, comme sont encores douze, ou treze, que j'ai mises en mon Bocage, sous autre nom que d'Odes, pour cette même raison, servans de témoignage par ce vice, à leur antiquité. Depuis aiant fait quelques uns de mes amis participans de telles nouvelles inventions, approuvants mon entreprise, se sont diligentes faire apparoistre combien nostre France est hardie, et pleine de tout vertueus labeur, laquelle chose m'est aggreable pour veoir, par mon moien, les vieus Liriques, si heureusement resuscités. Tu jugeras incontinant, Lecteur, que je suis un vanteur, et glouton de louange: mais si tu veus entendre le vrai, je m'assure tant de ton accoustumée honnesteté, que non seulement tu me favoriseras: mais aussi quand tu liras quelques trais de mes vers, qui se pourroient trouver dans les œuvres d'autrui, inconsidérément tu ne me diras imitateur de leurs écris, car l'imitation des nostres m'est tant odieuse (d'autant que la langue est encores en son enfance) que pour cette raison je me suis éloingné d'eus, prenant stile apart, sens apart, euvre apart, ne désirant avoir rien de commun avecq'une si monstrueuse erreur. Donques m'acheminant par un sentier inconnu, & monstrant le moien de suivre Pindare, & Horace, je puis bien dire, (& certes sans vanterie) ce que lui-même modestement témoigne de lui,
Libéra per vacuum posui vestigia princeps, Non aliéna meo pressi pede.
Je fu maintesfois avecques prières admonesté de mes amis faire imprimer ce mien petit labeur, et maintesfois j'ai refusé apreuvant la sentence de mon sententieus Auteur(
Nonûmque prematur in annum.
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Et mémement solicité par Joachim du Bellai, duquel le jugement, l'étude pareille, la longue fréquentation, et Tardant désir de réveiller la Poésie Françoise avant nous foible, et languissante, (je excepte tousjours Heroet, Sceve, et Saint Gelais) nous a rendus presque semblables d'esprit, d'inventions, et de labeur. Je ne te dirai point à présent que signifie Strophe, Ant:strophe, Epode (laquelle est tousjours différente du Strophe et Antistrophe de nombre, ou de rime) ne quelle estoit la lire, ses coudes, ou ses cornes: aussi peu si Mercure la façonna de l'escaille d'une tortue, ou Polypheme des cornes d'un cerf atachant les cordes aus cornes du cerf, le creus de la teste servant de concavité résonante: en quel honneur estoient jadis les Poètes liriques, comme il accordoient les guerres emeues entre les Rois, et quelle somme d'argent il prenoient pour louer les hommes: je tairai comme Pindare faisoit chanter les hinnes écris à la louange des vainqueurs Olympiens, Pithiens, Nemeans, Isthmiens. Je reserve tout ce discours à un meilleur loisir, si je voi que telles choses méritent quelque brève exposition, ce ne me sera labeur de te les faire entendre, mais plaisir, t'assurant que je m'estimerai fortuné, aiant fait diligence qui te soit agréable. Je ne fai point de doute que ma Poésie tant varie ne semble fâcheuse aus oreilles de nos rimeurs, et principalement des courtizans, qui n'admirent qu'un petit sonnet petrarquizé, ou quelque mignardise d'amour qui continue tousjours en son propos, pour le moins, je m'assure qu'ils ne me sçauroient accuser, sans condamner premièrement Pindare auteur de telle copieuse diversité, et oultre que c'est la sauce, à laquelle on doit gouster l'Ode. Je suis de cette opinion que nulle Poésie se doit louer pour acomplie, si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante, et variable en ses perfections. Il ne faut aussi que le volage lecteur me blâme de trop me louer, car s'il n'a autre argument pour médire que ce point là, ou mon orthographe, tant
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s'enfaut que je prenne égard à tel ignorant, que ce me sera plaisir de l'ouir japper, et caqueter, aiant pour ma deffence l'exemple de tous les Poètes Grecs et Latins. Et pour parler rondement, ces petis lecteurs Poëtastres, qui ont les yeus si agus à noter les frivoles fautes d'autrui, le blâmant pour un A mal écrit, pour une rime non riche, ou un point superflu, et bref pour quelque légère faute survenue en l'impression, montrent évidemment leur peu de jugement, de s'attacher à ce qui n'est rien, laissant couler les beaus mots sans les louer, ou admirer. Pour telle vermine de gens ignorantement envieuse ce petit labeur n'est publié, ma;s pour les gentils espris, ardans de la vertu, et dedaignans mordre comme les mâtins la pierre qu'ils ne peuvent digérer. Certes je m'assure que tels débonnaires lecteurs ne me blâmeront, moi de me louer quelque fois modestement, ni aussi de trop hautement célébrer les honneurs des hommes, favorisés par mes vers, car outre que ma boutique n'est chargée d'autres drogues que de louanges, et d'honneurs, c'est le vrai but d'un poète Liriq de célébrer jusques à l'extrémité celui qu'il entreprend de louer. Et s'il ne connoist en lui chose qui soit dinne de grande recommandation, il doit entrer dans sa race, et là chercher quelqu'un de ses aieus, jadis braves, et vaillans : ou l'honnorer par le titre de son pais, ou de quelque heureuse fortune survenue soit à lui, soit aus siens, ou par autres vagabondes digressions, industrieusement brouillant ores ceci, ores cela, et par l'un louant l'autre, tellement que tous deus se sentent d'une même louange. Telles inventions encores te ferai-je veoir dans mes autres livres, où tu pourras (si les Muses me favorisent comme j'espère) contempler de plus prés les saintes conceptions de Pindare, et ses admirables inconstances, que le tens nous avoit si longuement celées, et ferai encores revenir (si je puis) l'usage de la lire aujourdui resuscitée en Italie, laquelle lire seule doit et peut animer les vers, et leur donner le juste poix de leur gravité; n'affectant
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pour ce livre ici aucun titre de réputation, lequel ne t'est lâché que pour aller découvrir ton jugement, affîn de t'envoier après un meilleur combatant, au moins si tu ne te fâches dequoi je me travaille faire entendre aus étrangers que nostre langue (ainsi que nous les surpassons en prouesses, en foi, et religion,) de bien loin devanceroit la leur, si ces fameus Sciomaches d'au jourdhui vouloienr prendre les armes pour la défendre, et victorieusement la pousser dans les pais étrangers. Mais que doit on espérer d'eus? lesquels étants parvenus plus par opinion, peut estre, que par raison, ne font trouver bon aus princes sinon ce qu'il leur plaist; et ne pouvants souffrir que la clarté brusle leur ignorance, en médisant des labeurs d'autrui déçoivent le naturel jugement des hommes abusés par leurs mines. Tel fut jadis Eacchylidj à l'en tour d'Hieron Roi de Sicile tant notté par les vers de Pindare: et tel encores fut le sçavant envieus Challimaq impatient d'endurer qu'un autre flattast les oreilles de son Roi Ptolémée, médisant de ceus qui tachoient comme lui de goûter les mannes de la roiaile grandeur. Bien que telles gens foisonnent en honneurs, et qu'ordinerement on les bonnette, pour avoir quelque titre de faveur: si mourront ils sans renom, et réputation, et les doctes folies de poètes survivront les innombrables siècles avenir, criants la gloire des princes consacrés par eus à 1' immortalité.
AVERTISSEMENT au Lecteur [1550].
J'avoi délibéré, lecteur, suivre en l'ortographe de mon livre, la plus grand part des raisons de Louis Meigret, homme de sain et parfait jugement, qui a le premier osé desseiller ses yeus pour voir l'abus de nostre écriture, sans l'avertissement de mes amis, plus studieus de mon renom, que de la vérité: me paignant
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au devant des yeus, le vulgaire, l'antiquité, et l'opiniâtre avis des plus célèbres ignorans de nostre tens: laquelle remonstrance ne m'a tant sçeu epovanter, que tu n'i voies encores quelques merques de ses raisons. Et bien qu'il n'ait totalement raclé la lettre Grecque y, comme il devoit, je me suis hazardé de l'effacer, ne la laissant servir, sinon aus propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Ulysse, affin qu'en les voiant, de prime face on connoisse quels ils sont, et de quel pais nouvellement venus vers nous, non pas en ces vocables abîme, Cigne, Nimphe, lire, sire, (qui vient comme l'on dit de xvqioç changeant la lettre x en o) lesquels sont déjà reçeus entre nous pour François, sans les marquer de cet epovantable crochet d'y, ne sonnant non plus en eus que nostre I en ire, simple, nice, lime. Bref je suis d'opinion (si ma raison a quelque valeur) lors que tels mots grecs auront long tens demeuré en France, les recevoir en nostre mégnie, puis les merquer de l'I François, pour montrer qu'ils sont nostres, et non plus inconnus étrangers: car qui est celui qui ne jugera incontinent que Sibille, Cibele. Cipris, Ciclope, Nimphe, Lire, ne soient naturellement Grecs, ou pour le moins étrangers, puis adoptés en la famille des François, sans les marquer de tel epovantail de Pythagore? Tu dois sçavoir que un peu devant le siècle d'Auguste la lettre grecque y. étoit inconnue aus Rommains, comme l'on peut veoir par toutes les comédies de Plaute, où totalement tu le voiras outé, ne se servant point d'un charactere étranger dans les noms adoptés, comme Amphitruon pour Amphitryon, et si tu me dis qu'anciennement il prononçoient la lettre y comme aujourdhui nous faisons sonner nostre V latin, il faut donques que tu le prononces encores ainsi, disant Cubele, pour Cybele. Mais je te veil dire d'avantage, que l'y n'a pas été tant affecté des Latins (ainsi qu'assurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournés par eus en leur langue, mais il l'ont ordinere-
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ment transformé, ores en V comme fivg mus, ores en A xvcov canis, ores en O vnvoç somnus, tournant l'esprit aspre notté sur v en S, comme étoit presque leur vieille coutume, avant que l'aspiration H fut trouvée. Je t'ai bien voulu admonnester de ceci, pour te montrer que tant s'en faut qu'il faille écrire nos mots François par l'y grec, que nous le pouvons bien oter suivant ce que j'ai dit hors du nom naturel, pourvu qu'il soit usité en nostre langue, et si les Latins le retiennent en quelques lieus, c'est plus pour montrer l'origine de leur quantité, que pour besoin qu'il en aient. S'il avient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d'inventer des dactyles, et spondées en nos vers vulgaires, lors à l'imitation des Latins nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour montrer la même quantité de leur origine. Et si tu le vois encores en ce mot yeus seulement, saiche que pour les raisons dessus mentionnées, obéissant à mes amis, je l'ai laissé maugré moi, pour remédier à l'erreur auquel pourroient tumber nos scrupuleus vieillars, aiant perdu leur merque en la lecture de yeus, et de ieus: Te supliant lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre I en sa naive signification, ne la dépravant point, soit quelle commance la diction, ou quelle soit au meilleu de deus voielles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en ieus, iugement, ieunesse, et autres, ou abusant de la voielle I. tu le liras pour consonne, inventé par Meigret, atendant que tu recevras cette merque d'I consonne, pour restituer 1T voielle, en sa première liberté. Quand aus autres diphthongues, je les ai laissées en leur vieille corruption, avecques insuportables entassemens de lettres sinne de nostre ignorance, et de peu de jugement, en ce qui est si manifeste et certain: estant satisfait d' avoir déchargé mon livre pour cette heure, d'une partie de tel faix: atandant que nouveaus characteres seront forgés pour les syllabes, 11 gn ch et autres, quand à la syllabe ph, il ne nous faut autre notte que nostre F qui sonne
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autant entre nous que cp entre les Grecs, comme manifestement tu peus voir par ce mot (pi'Xrj feille. Et si tu m'accuses d'estre trop inconstant en l'orthographe de ce livre, écrivant maintenant espée, épée, accorder, acorder, vêtu, vestu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t'en dois collerer contre toi mêmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moiens que je puis deservir aus oreilles du sçavant, et aussi pour acoutumer le vulgaire à ne regimber contre l'éguillon, lors que on le piquera plus rudement, montrant par cette inconstance, que si j'estoi reçeu en toutes les saines oppinions de l'orthographe, tu ne treuverois en mon livre presque une seulle forme de l'escriture que sans raison tu admires tant. T'assurant qu'à la seconde impression je ne ferai si grand tort à ma langue que de laisser étrangler une telle vérité, sous couleur de vain abus. Aussi tu ne treuveras facheus si j'ai quelques fois changé la lettre E en A, et A en E et bien souvent, ôtant une lettre d'un mot, ou la lui adjoutant, pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite: certes telle licence a tousjours été concédée aus poëmes de longue alaine, ou de médiocre vertu, pourveu qu'elle soit rarement usurpée, non à ces rimes vulgaires, orphelines de la vraie humeur poétique. Et si quelq' un par curieuse opinion plus tost que par raison se colère contre telle honteuse liberté: il doit apprendre qu'il est ignorant de sa langue, ne sentant point que E est fort voisine de la lettre A, voire tel que souvent sans i penser nous les confondons naturellement, comme en vent, vant, et autres infinis, et s'il ne se contente de ces raisons, qu'il regarde la liberté des Grecs, et Latins, qui muent, et changent, changent et remuent les lettres ainsi qu'il leur plaist, pour obéir au son, ou à la forçente loi de leurs vers, comme xoaôîa pour xaqôia, olli pour illi. Si telles libertés n'ont lieu en nostre langue, qui est celui qui voudroit se travailler à labourer un champ tant ingrat et inutile? Au surplus, lecteur, tu ne seras émerveillé si je redi souvent mêmes mots,
Odes. — Préface de 1530. 9
mêmes sentences, et mêmes trais de vers, en cela imitateur des poètes Grecs, et principalement d'Homère, qui jamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons vers, quand une fois il se l'est fait familier. Je parle à ceus qui misérablement épient le moien pour blasonner les écris d'autrui, courroussés peut estre, pour m'ouir souvent redire, le miel de mes vers, les ailes de mes vers, lare de ma muse, mes vers sucrés, un trait ailé, empaner la mémoire, l'honneur altéré des cieus, et autres semblables atomes, par lesquels j'ai composé le petit monde de mes inventions. Quand tels Grimmaus ne reprennent d'un poerne que telles choses, ou (comme j'ai desja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou une virgule pour un point, ou l'ortographe, lors le Poëte se doit assurer d'avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires mal embatonnés, le combatent si foiblement.