ODE XXXI
J'avoy les yeux et le cœur Malade d'une langueur L'une à l'autre différente:
4 Tousjours une fièvre ardente Le pauvre cœur me brusloit, Et tousjours l'œil distilloit Une pluye catarreuse,
8 Qui s'escoulant dangereuse Tout le cerveau m'espuisoit, Lors mon cœur aux yeux disoit:
Le cœur.
C'est bien raison que sans cesse
12 Une pluye vangeresse Lave le mal qu'avez fait:
Par vous seule entra le trait Qui m'a la fièvre causée.
16 Lors mes yeux pleins de rosée, En distillant mon souci Au cœur respondoient ainsi.
Les yeux.
Mais c'est vous qui fustes cause 20 Du premier mal, qui nous cause Bibl. rein. 2CO. 5
66 P. de Ronsard. [146. XXXI
A vous l'ardente chaleur,
Et à nous l'humide pleur.
Il est bien vray que nous fusmes 24 Autheurs du mal, qui receusmes
Le trait qui nous a blessé :
Mais il fut si tost passé,
Qu'à peine tiré le vismes 28 Que ja dans nous le sentismes.
Vous deviez comme plus fort,
Contre son premier effort
Faire un peu de résistance:
32 Mais vous prinstes accointance
Tout soudain avecques luy
Pour nous donner tout l'ennuy.
O la belle emprise vaine!
36 Puis que vous souffrez la peine
Aussi bien que nous, d'avoir
Voulu seuls nous décevoir.
»La chose est bien raisonnable, 40 -Que le trompeur misérable
-Reçoive le mal sur luy
* Qu'il machinoit contre autruy,
»Et que pour sa fraude il meure.
44 Ainsi mes yeux à toute heure,
Et mon cœur contre mes yeux
Querelloient séditieux:
Quand vous, ma douce Maistresse, 48 Ayant soin de ma destresse
Et de mon torment nouveau,
Me fistes présent d'une eau
Qui la lumière perdue 52 A mes deux yeux a rendue.
Reste plus à secourir
Le cœur qui s'en-va mourir,
S'il ne vous plaist qu'on luy faca 56 Ainsi qu'aux yeux quelque grâce.
Or pour esteindre le chaut
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Qui le consomme, il ne faut
Sinon qu'une fois je touche 60 De la mienne vostre bouche,
A fin que le doux baiser
Aille du tout appaiser
Par le vent de son haleine 64 La flame trop inhumaine,
Que de ses ailes Amour
M'esvente tout à l'entour,
Depuis l'heure que la flèche 68 De voz yeux luy fist la brèche
Si avant, qu'il ne pourroit
En guarir s'il ne mouroit,
Ou si vostre douce haleine 72 Ne le tiroit hors de peine.