ODE IIII
Antres, et vous fontaines De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas 4 D'un glissant pas:
Et vous forests et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous rives et bois, 8 Oyez ma vois.
Quand le Ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravy du beau séjour 12 Du commun jour,
Je defens qu'on ne rompe Le marbre pour la pompe De vouloir mon tombeau 16 Bastir plus beau:
Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage en lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert 20 Tousjours de vert.
De moy puisse la terre Engendrer un lhyerre, M'embrassant en maint tour 24 Tout à l'entour :
UN. — 119] IV. Livre des Odes. 23
Et la vigne tortisse Mon sépulcre embellisse, Faisant de toutes pars 28 Un ombre espars.
Là viendront chaque année A ma teste ordonnée Avecques leurs troupeaux 32 Les pastoureaux:
Puis ayant fait l'office De leur beau sacrifice, Parlans à l'isle ainsi 36 Diront ceci.
Que tu es renommée D'estre tombeau nommée D'un, de qui l'univers 40 Chante les vers!
Et qui onq en sa vie Ne fut bruslé d'envie, Mendiant les honneurs 44 Des grands Seigneurs !
Ny ne r'apprist l'usage De l'amoureux breuvage, Ny l'art des anciens 48 Magiciens I
Mais bien à noz campagnes Fist voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons 52 De ses chansons.
Car il fist à sa lyre Si bons accords eslire, Qu'il orna de ses chants 56 Nous et noz champs.
La douce manne tombe A jamais sur sa tumbe, Et l'humeur que produit 60 En May la nuit.
24 P-de Ronsard. [119.-1111
Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un tousjours verdoyant, 64 L'autre ondoyant.
Et nous ayans mémoire Du renom de sa gloire, Luy ferons comme à Pan 68 Honneur chaque an.
Ainsi dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet 72 Avec du laict
Desur moy, qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux espris 76 Ont leur pourpris.
La gresle ne la neige N'ont tels lieux pour leur siège, Ne la foudre oncque là 80 Ne dévala:
Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, Et constant en tout temps 84 Le beau Printemps.
Le soin qui sollicite Les Rois, ne les incite Le monde ruiner 88 Pour dominer:
Ains comme frères vivent, Et morts, encore suivent Les mestiers qu'ils avoient 92 Quand ils vivoient.
Là là j'oiray d'Alcée La lyre courroucée, Et Saphon qui sur tous 96 Sonne plus dous.
Combien ceux qui entendent Les chansons qu'ils respandent, Se doivent resjouyr 100 De les ouyr?
Quand la peine receuë Du rocher est deceuë, Et quana le vieil Tantal' 104 N'endure mal?
j>La seule lyre douce »L'ennuy des cœurs repousse, >Et va l'esprit flatant 108 *De l'escoutant.