A MARGUERITE
(Ode 13. Livre II.)
En mon cueur n'est point écrite La rose, ni autre fleur C'est toi blanche MARGUERITE Par qui j'ai cette couleur.
N'es-tu celle dont les yeus
Ont surpris Par un regard gracieus
Mes espris?
78 P. de Ronsard. T66
Puis que ta seur de haut pris Ta seur pucelle d'élite, N'a pas causé ma douleur Par toy doriques MARGUERITE 13 J'ai receu cette couleur.
Ma couleur palle naquit, Quand mon cueur Pour maistresse te requit:
17 Mais rigueur,
Qui loge en moy sa vigueur A sceu paier mon mérite D'une nouvelle pâleur, Pour aimer trop MARGUERITE 22 Par qui j'ai ceste couleur.
Quel charme sçauroit casser
Mon ennui, Et ma couleur effacer 26 Avec lui?
De 1' amour que tant je sui La jouissance subite Pouroit guarir le malheur Que me donna MARGUERITE 31 Par qui j'ai cette couleur.
De la jeune amie d'un sien ami.
(Ode 15. Livre II.)
Ta Génisse n'est assés drue, Aten que ses ans soient venus, Ne forte assés à la charrue, Ne pour le taureau qui se rue Lourdement aus jeus de Venus.
Ains meslée avecque les veaus, Follatre d'une course viste.
Ou dessous les saules nouveaus Se voitre à l'ombre, ou près des eaus. 10 Les flammes du soleil évite.
Jamais n'endure qu'on la touche, Fuiant' à bonds comme un chevreau.
Comme un jeune chevreau farouche Qui sur le printens s'escarmouche 15 Par le tapis d'un verd preau.
Ne soi envieus du désir
Des raisins trop vers, car l'Autonne
Les meurira tout à loisir,
Lors tu pourras à ton plaisir 20 Manger la grappe meure et bonne.
Le tens ravissant ton vert âge
Le lui dônra, vêla le point
Comme elle croistra davantage,
Tirant un gain de ton dommage, 25 Dommage que l'on ne sent point.
Ja me semble que je la voi
Mignarde, en ton giron assise,
Te jurer éternelle foi,
Et ne sçavoir partir de toi, 30 Tant en toi s'amour aura mise.
De toi pensive et idolâtre
T'adorera quelque matin,
Je prevoi ta main qui folâtre
Desja sur sa cuisse d'albastre, 35 Et sur l'un et l'autre tetin.
Mais quoi ? pour néant tu pretens
De vouloir violenter ores
L'inexorable loi du tens,
Qui le plaisir que tu atens 40 Ne te veut pas donner encores.
80 P. de Ronsard, [6Î
A LA MUSE CLEION,
Pour célébrer Maclou de la haie, le premier jour
du mois de Mai.
(Ode 16. Livre II.) Muses aus yeus noirs, mes pucelles, Mes muses dont les estincelles
3 Ardent mon nom par l'univers, De Maclou sacrez la mémoire, Et faites distiller sa gloire
6 Dans le dous sucre de vos vers.
O qui des forests chevelues, Et des belles rives velues, 9 Cleion t'esjouis, sus avant
Cent fleurs pour mon Lahaie amasse, Et qu'une couronne on lui face 12 Pour ombrager son front sçavant.
A toi, et à tes seurs compaignes Il appartient par vos montaignes 15 L'éterniser en ce verd mois.
Là donc, que sa gloire s'épande, Et sur les cordes on l'étande 18 Du lue qui bruit en Vandomois.
[68] A CHARLES DE PISSELEU, Evesque de Condon [1544-1564] (Ode 18. Livre II.) Que nul papier dorennavant Par moi ne s'anime sans mettre (Docte Prélat) ton nom davant
4 Pour donner faveur à mon mètre,
C'est lui qui mieus te fera vivre Qu' un portrait de marbre attaché, Ou qu'une médaille de cuivre 8 Mise à ton los dans un marché.
Si perles ou rubis j'avoie Dedans mes coffres à présent, Et tout cela que l'Inde envoie 12 Aus froides terres pour présent, Tu les aurois comme ma ryme; Mais, Charles (ou je me deçoi) Ou tu en ferois peu d'estime 16 Et les banirois loing de toi.
Rien que les Muses ne t'émeuvent, Les Muses donc je veil t'offrir, Les Muses qui vives ne peuvent 20 L'oublivieus tumbeau souffrir.
Qui penses-tu qui ait fait croistre Hector, ou Ajax si fameus, Ne te puis-je faire apparoistre 24 Par renommée autant comme eus?
Certes le fort et puissant stile Des Poètes bien écrivans, Du creus de la fosse inutile 28 Les a déterrés tous vivans.
Bien, quand ta main auroit reprise La serve Boulongne, et donté Jusqu'aus deus bous de la Thamise 32 L'Anglois à force surmonté,
Tu n'as rien fait si telle gloire N'est portraite en mes vers, affin Que ta renaissante mémoire 36 Vive par les bouches sans fin.
Les livres seuls ont de la terre Juppiter aus cieus envoie, Et lui ont donné le tonnerre 40 Dont Encelade est foudroie.
Ainsi les deus frères d'Heleine Par leur faveur se firent Dieus, Sauvant la nau, qni est jà pleine 44 De flots, et de flots odieus.
Bib). rom. 193. 6
82 P- de Ronsard. [69