‹ OdesChapitre 46 sur 48 · A SON LUC · texte numérisé non relu

A SON LUC

Si autrefois sous l'ombre de Gâtine Avons joué quelque chanson Latine, D'Amarille énamouré, 4 Sus, maintenant, Luc doré,

Sus, l'honneur mien, dont la vois délectable Sçait réjouir les Princes à leur table, Change ton stile, et me sois 8 Sonnant un chant en François.

Tes nettes et saintes cordes Ne seront par moi polues De chansons salles et ordes

12 D'un tas d'amours dissolues:

Je ne chanterai les Princes, Ne le soin de leurs provinces, Ni moins la nau que prépare

16 Le marchant (las) trop avare

Pour aller d'elle chercher, En la mer rouge les pierres, Voire aus plus lointaines terres

20 Jusqu'au cueur de leur rocher.

Tandis qu'en l'air je soufflerai ma vie Sonner Phebus j'aurai tousjours envie, Et ses compaignes aussi, 24 Pour leur rendre un grand merci

De m'avoir fait Poète de nature, Idolâtrant la musique, et peinture, Prestre saint de leurs chansons, 28 Qui accordent à tes sons.

L'enfant que l'amie muse Naissant d'oeil bénin a veu, Et de sa science infuse 32 Son jeune esprit a pourveu,

Tousjours en sa fantaisie

Ardera de poësie

Sans prétendre un autre bien, 26 Encor qu'il combatit bien.

Jamais les muses peureuses

Ne voudront le premier

De laurier, fust-il premier 40 Aux guerres victorieuses.

La poësie est un feu consumant Par grand ardeur l'esprit de son amant, Esprit que jamais ne laisse 44 En repos tant elle presse.

Voila pourquoi le ministre des dieus Vit sans grands biens, d'autant qu'il aime mieus Abonder d'inventions 48 Que de grands possessions.

Mais Dieu juste qui dispense

Tout en tous, les fait chanter

Le futur en recompense 52 Pour le monde épovanter.

Ce sont les seuls interprètes

Des vrais Dieus que les poètes :

Car aus prières qu'ils font 56 L'or aus Dieus criant ne sont,

Ni la richesse, qui passe :

Mais un lue tousjours parlant

L'art des Muses excellant 60 Pour dessus leur rendre grâce.

Que dirons-nous de la musique sainte Si quelque amante en a l'oreille attainte

Lente en lermes goutte à goutte 64 Fondra sa douce ame toute,

Tant la douceur d'une armonie éveille D'un cœur ardant l'amitié qui someille,

Au vif lui représentant 68 Son tout, par ce qu'elle entend.

86 P. de Ronsard. 71

La nature de tout mère,

SPrevoiant que nostre vie

ans plaisir seroit amere, 12 D'inventer elle eut envie

La musique, et l'inventant

Alla ses fils contentant

Par le son, qui loin nous gette 76 L'ennui de l'ame sujette,

Pour l'ennui mesme donter :

Ce que l'Emeraude fine

Ni l'or tiré de sa mine 80 N'ont la puissance d'outer.

Sus muses, sus, célébrez moi le nom Du grand Apelle immortel de renom, Et de zeuze, qui paignoit 84 Si au vif, qu'il contraignoit

L.esprit ravi du pensif regardant A s'oublier soi mesmes, ce pendant Que l'œil humoit à Ions trais 88 La douceur de leurs portrais.

C'est un céleste présent

Transmis çà bas où nous sommes,

Qui règne encor à présent, 92 Pour lever en haut les hommes:

Car ainsi que Dieu a fait

De rien le monde parfait,

Il veut qu'en petite espace 96 Le paintre ingénieux face

Alors qu'il est agité

Sans avoir nulle matière

L'aer, la mer, la terre entière 100 Instrument de deité.

On dit, celui qui r'anima les terres Vides de gens, par le gét de ses pierres (Origine de la rude 104 Et grossière multitude)

72] II. Livre des Odes (Supplément). 87

Avoir aussi des diamans semé Dont tel ouvrier fut portrait et formé, Son esprit faisant connoistre 1C3 L'origine de son estre.

Dieus de quelle oblation Aquiter vers vous me puis-je, Pour rémunération

112 Du bien receu qui m'oblige?

Certes, je suis glorieus D'estre ainsi ami des Dieus Lesquels m'ont fait recevoir

116 Le meilleur de leur sçavoir

Pour me paistre, et m'en nourrir Et d'eus mon lue, tu attens Vivre çà bas en tout tens

120 Non de moi, qui doi mourir.

O de Phebus la gloire, et le trophée De qui jadis le Thracien Orphée Faisoit arrester les vens, 124 Et courre les bois suivens,

Je te salue, ô lue armonieus Raclant de moi tout le soin enuieus Et de mes amours trenchantes 123 Les peines, lors que tu chantes.

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