A LUI MESME
Que tardes-tu, veu que les Muscs T'ont élargi tant de sçavoir, Que plus souvent tu ne t'amuses 4 A les chanter, et que tu n'uses De l'art quell' t'ont fait recevoir:
Tu as le tens qui faut avoir, Repos d'esprit, et patience, 8 Dous instruments de la science; Et toutefois l'heure s'enfuit D'un pié léger et diligent, Sans que ton esprit négligent 12 Face apparoistre de son fruit.
On ne voit champ tant soit fertil S'il n'est poitri du labourage,
73] H. Livre des Odes (Supplément). 9J
Qu'à la fin ne vienne inutil, 16 Voire, et le champ joignant fut-il
Du Nil l'Aegiptien rivage:
Tant soit un cheval de courage,
Et coutumier à surmonter, 20 S'on est long tens sans i monter
Il devient rosse, et fort en bride:
Ainsi des Muses l'écrivain,
S'il les délaisse, helas! en vain 24 II les invocque après pour guide.
L'orfèvre de tenir n'a honte Les instrumens de son métier, Son plaisir sa peine surmonte,
28 Tellement qu'il feroit grand conte Estre oisif un jour tout entier:
Ton art le passe d'un cartier.
Quoi? Voire du tout ce me semble,
32 Toutefois encre et plume ensemble Tu crains paresseus à toucher.
D'orenavant écri, compose:
La louange pour peu de chose
36 S'achette, et qu'est il rien plus cher!
Mainte ville jadis puissante Est ores morte avec son nom, Ensevelie, et languissante,
40 Et Troie est encor florissante
Comme un beau printens en renom:
Bien d'autres Rois qu'Agamemnon, Ont fait reluire leur vertu,
44 Et si sont morts, car ils n'ont 'u Un Homère, qui mieus qu'en cuivre, En médaille, en bronce, ou tableau, Les eust arrachés du tumbeau, Faisant leur nom vivre, et revivre.
92 P- de Ronsard. ï?4
[74] [Texte de 1554 ]
A Gaspard d'Auvergne.
Puis que la mort ne doit tarder Que pronte vers moy ne parvienne, Trop humain suis pour me garder 4 Qu'épovanté ne m'en souvienne, Et qu'en mémoire ne me vienne Le cours des heures incerténes, Gaspar, qui aus bords de Vienne 8 As rebâti Rome, et Athènes.
En vain l'on fuit la mer qui sonne Contre les goufres. ou la guerre, Ou les vents mal seins de l'Autonne 12 Qui soufflent la peste en la terre: Puis que la mort qui nous enterre Jeunes nous tue, et nous conduit Avant le tans, au lac qui erre 16 Par le royaume de la nuit.
L'avaricieuse nature, Et les trois sœurs filants la vie, Se deulent quand la créature
23 Dure long tans, portant envie Au cors, si tost il ne dévie:
Le créant rose du printans,
A qui la naissance est ravie
24 Et la grâce tout en un tans.
L'un devient gouteus. l'autre éthique,
L'autre n'atent que le Cyprès,
Et celui qui fut hydropique, 28 Guarit pour retomber après:
Nous sommes humains tout exprés,
Pour avoir le cœur outragé
D'un aigle, qui le voit d'auprès 32 Naistre, afin qu'il soit remangé.
Bien-tost sous les ombres, Gaspar,
La mort nous guidera subite,
N'or ni argent de telle part 36 Ne font que l'homme resuscite:
Diane son cher Hippolyte
N'en tire hors, ains gist parmi
La troupe, ou Thesé se dépite 40 Qu'il n'en peut ravoir son ami.
L'homme ne peut fuir au monde
Son inconneue destinée,
Le marinier craint la fiere onde, 44 Le soudar la guerre obstinée,
Et n'ont peur de voir terminée
Leur vie, sinon en tels lieus,
Mais une Mort inopinée 48 Leur a tousjours fermé les yeus.
Dequoi sert donc la médecine,
Et tout le Gaiac étranger,
User d'onguents, ou de racine, 52 Boire bolus, ou d'air changer :
Quand cela ne peut alonger
Nos jours contés? ou cours-tu Muse
Repren ton stile plus léger, 56 Et à ce grave ne t'amuse.
Ottavlan»*L
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