Tome L
frappés de la foudre, d'autres furent déracinés par les vents : cette seène terrible était l'image de la destruction.
L'antique château des Tourelles résistait seul à la fureur des autans mutinés. Cet antique monument , que l'on supposait élevé du temps des Druides, faisait partie desdornair.es de la couronne, et n'était, pour Por»
dinaire habité que par un vieux soldat, couvert d'honorables cicatrices, et par sa compagne , aussi âgée que lui.
Le château des Tourelles était, il.
est vrai, de temps immémorial, le séjour des esprits, des fantômes. On pailait d'apparitions épouvantables qui y avaient lieu dans certaines oc<casions ; mais un vieux guerrier n'est pas timide: il a vu de près l'ennemi, et cette vision est un peu plus red ouïe que celle des esprits. Wi'!Vid
( 3 ) aurait bravé sorciers, lutins, spectres, enchanteurs, et toute leur séquelle.
11 n'en était pas tout-à-fait ainsi de la vieille Plectrude; mais son mari lui avait imposé silence, et, depuis près de seize ans qu'ils habitaient ce château redoutable, les fantômes n'ayant pas jugé à propos de se montrer , les deux époux vivaient dans ce lieu aussi paisiblement qu'ils eussent pu le faire an sein des cités les plus populeuses. Ils avaient , il est vrai , adopté un jeune paysan, nommé Robert , qui était devenu commensal du château. Il soulageait leur vieillesse, et allait aux provisions.
WiUVid etPlectrude pouvaient former à eux deux un peu plus d'un siècle. Ces trois personnes étaient les seules créatures raisonnables qui habitassent cette forêt, et il n'était pas à présumer que quelqu'un s'avisât d'y porter ses pas à l'instant où tons
les élémens paraissaient conjurés, où l'univers semblait prêt à se dissoudre.
Cependant une jeune et robuste paysanne , nommée Yolande , s'était engagée dans la forêt, avant que l'orage se fût déclaré. Elle portait dans ses bras un enfant nouveau-né, et s'efforçait de le garantir de la pluie, ainsi que des funestes effets de la tempête. Inutiles efforts ! Pas un abri! pas une chaumière! pas un toit hospitalier! Le feuillage des arbres ne peut pas même lui servir de refuge : la pluie est trop violente ; toutes les feuilles en sont noyées. Oh ! qui prendra soin de l'innocence ! Qui sauvera cette frêle créature 9 qui ne compte encore que dix mois d'existence !
Yolande vient d'offrir sa modeste offrande à un monastère assez éloigné : elle vient de mettre l'innocente créature sous la protection spéciale
(5) d'un saint renommé dans le canton , auquel la foi des fidèles attribue la vertu de préserver ces êtres faibles des convulsions qu'excite souvent la dentition.
Yolande a encore deux lieues à parcourir avant de revoir sa modeste
chaumière. Deux lieues! Elle
n'ira pas iusques-là. Le fardeau précieux qu'elle porte, et pour îa conservation duquel elle éprouve les plus vives inquiétudes; les chemins totalement défoncés par le courant rapide des eaux; la violence de la pluie; le tourbillon qui menace de l'emporter, elle et l'innocente qu'elle protège ; les éclats redoublés du tonnerre , la rapidité des éclairs qui sillonnent de tontes parts la nue enflammée; qui se heurtent, se croisent, se confondent, se succèdent à chaque instant ; le découragement , la frayeur eniin , tout annonce qu'elle
va succomber à tant de désastres. Elle ne pourra préserver le dépôt précieux qu'une mère lui a confié; ellemême ne tardera pas à rejoindre au tombeau cette innocente victime :
heureuse si la foudre, en tombant sur elle, l'arrachait à une agonie trop lente et trop douloureuse.
Elle n'était pas éloignée, il est vrai, du château des Tourelles; mais elle avait reçu dès sa plus tendre enfance de si terribles impressions sur cet asile mystérieux, qu'elle aurait nréféré la mort à la nécessité d'y passer une seule nuit; elle repoussait au loin cette idée qui se présenta d'abord à son imagination, comme le seul port 'capable de la sauver elle et l'intéressante créature qui lui était confiée et qui et oit transie de froid sur son sein. Cependant l'orage continuant toujours , sa pitié , ses craintes pour l'enfant remportèrent sur sa terreur , et
(7) elle marcha à pas précipités vers l'antique édifice. Un violent coup de tonnerre l'arrêta tout* à- coup; la foudre éclate , tombe et sépare en deux, à vingt pas, l'un des chênes les plus anciens de la forêt. Elle jette un cri , et tombe sans connaissance; mais l'enfant est préservé dans sa chute:
la Providence veille sur cette faible créature. Elle n'a à redouter que la fureur des éîémens; elle n'a reçu aucune contusion, x olande reprend ses sens; elle lève les yeux au ciel, s'adresse mentalement au Dieu protecteur de l'innocence; et redoublant de courage, elle arrive enfin au bâtiment si désiré. Elle désespère longtemps de se faire entendre ; mais enfin elle aperçoit une chaîne de fer, au bas de laquelle pend un anneau»
Cette chaîne repond probablement à une cloche: elle la tire violemment.
et bientôt après les échos de ces lieux déserts répètent les sons de l'airain frémissant.
Cependant personne ne paraît, et le silence le plus profond a succédé à ces sons aigus. Le château se trouverait-il sans habitans? Yolande le redoute: mais au moins elle est à l'abri sous un vaste porche ; une large pierre, couverte de mousse, la reçoit: elle s'y repose, et donne un baiser à l'enfant qu'elle tient dans ses bras. Elle ne peut le débarrasser de ses langes imbibés par la pluie , lui donner des vêtemens secs dont il a le plus grand besoin. Elle se relève, agite de nouveau la chaîne, et l'écho seul répond encore à ces sons lugubres. Elle se replace sur le siège que lui offre la nature; elle écarte des voiles également mouillés , et présente son sein à l'enfant qui le repousse, Il crie, mais
(9) faiblement.; il n'a plus de chaleur, plus de mouvement : encore quelques instans, il sera sans vie.
Yolande rapproche tristement les vêteméns légers qu'elle avait écartés.
L'espérance a fui de son cœur. Cependant, elle levé de nouveau les yeux au ciel : un miracle peut seul sauver l'enfant , et sans doute ellemême Sa prière est exaucée !
Elle entend crier d'énormes verroux:
une porte s'ouvre. Wilfrid se présente avec l'arquebuse d'une main et un falot de l'autre. 11 est armé d'un large clamas ; sa figure est terrible et menaçante: il soupçonne que des brigands cherchent à s'introduire dans le château ; mais , à la vue d'une femme , d'un enfant en proie aux fureurs de la tempête, à demi-mort de fatigue et d'épuisement , la fureur fait place à l'humanité Une larme vient mouiller sa paupière ; il jette là
( io ) ses armes; il fait pénétrer Yolande cUns l'intérieur, pousse les verroux, en lève l'en fan t des bras de sa nourrice, le prend dans les siens, et le couvre de sesvêtemens de hure. Il donne le bras à Yolande , et crie à sa femme, de manière à se faire entendre de cent pas :. Plectrudel du foui du feu !
Plectrude étonnée, interdite, reste immobile comme un terme: c'est la femme de Loth changée en statue de sel. Cependant, la vue de la jeune femme et de l'enfant îa fait sortir de cet état de stupeur; elle retrouve des forces pour exécuter les ordres de son époux , et rassemble quelques braises qui brillent encore dans un îarge foyer. Wilfrid dépose la nourrice sur une escabeîle placée près de la cheminée. Il ramasse à la hâte le bois nécessaire pour faire un bon feu, et Plectrude en presse la combustion en soufflant, autant que ses forces le
lui permettent, dans un long tuyau de fer; et bientôt la flamme pétillante vient réchauffer, réjouir et consoler Yolande et son nourrisson.
Un vieux bahut est là : Wilfrid culbute tout le linge qu'il renferme; car, depuis près d'un siècle, on commençait à en faire usage : on ne portait plus de chemise de serge , et la toile n'était plus un luxe. Wilfrid choisit le moins grossier pour l'enfant; il fait un autre paquet de linge et dehardes appartenante Piectrude, pour la bonne nourrice. Il place le tout devant le feu , puis vole au buffet, verse dans une coupe un vieil hippocras , qu'il offre à la triste voyageuse; il recommande à sa compagne la mère et l'enfant; et, sous prétexte de préparer les aiimens dont Yolande doit avoir le plus grand besoin, il la laisse libre de quitter ses habits trempés parla pluie, et de les remplacer par des vêtemens chauds et secs.