‹ Odette, la petite reineChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Odette disparaît.

'A jeune Omette avait atteint sa neuvième année , et jusque-là son père n'avait point encore songé à la retirer des mains d'Yolande. Veuf, et presque toujours absent de son domicile , il n'était guère possible qu'il s'en chargeât avant l'âge qui permet de donner de l'instruction aux enfans. Encore , l'éducation qu'on donnait en ce tems-là était si bornée ! les jeunes filles n'apprenaient alors qu'à devenir de bonnes ménagères et d'excellentes mères de famille ; elles savaient manier l'aiguille et le fuseau : aujourd'hui , elles tiennent la plume,* autres tems, autres mœurs»

( x8o ) Odette était jolie comme un ange : extrêmement formée pour son âge, elle paraissait avoir près de deux ans de plus. Elle était pétrie de grâces , et un sourire vraiment céleste embellissait ses traits; elle avait beaucoup de vivacité, et la nature, qui Pavait traitée en enfant gâté, lavait douée d'un esprit supérieur qui ne demandait qu'à être cultivé; elle avait la conception prompte, la repartie vive et juste : on était forcé de l'admirer ©t de la considérer comme un petit prodige. On a vu souvent ces enfans précoces , beaucoup trop vantés , perdre une partie de leurs avantages en avançant en âge, et devenir des êtres fort ordinaires. 11 n'en fut point ainsi d'Odette : le plus joli bouton des parterres de Flore devint la plus brillante des roses.

11 est vraf qu'on serait dans l'erreur si l'on imaginait qu'Odette, reléguée

( i8« )' chez un simple villageois, fût élevée comme une grossière paysanne. Nous l'avons dit : Philippe, époux d'Yolande, avait acquis des connaissances.

Il est vrai que souvent ces connaissances acquises n'empêchent pas un homme d'être un sot; mais la nature l'avait servi comme elle servit depuis Odette. 11 avait aussi de l'esprit naturel, de l'imagination et du jugement. Ces dons alors étaient rares.

Philippe et Yolande n'établissaient aucune distinction entre Ovlette et Alpaïde; ils les aimaient avec une égale tendresse, et ces deux aimables enfans se chérissaient comme si elles eussent été sœurs Alpaïde était brune comme Odette, jolie comme elle, un peu moins vive, mais également enjouée. Elles étaient de la même taille; et, comme si le lait avait contribué à établir une sorte de ressemblance cntr'elles, on eût pu s'y tromper au

( '82 ) , premier coup-d'œil ; cependant , en les examinant mieux, on apercevait quelque différence dans leurs traits à l'avantage d'Odette: Tune était la fleur modeste des champs; l'autre la fleur cultivée de nos jardins. Toutes deux étaient charmantes; mais Odette obtenait la palme de la beauté.

Philippe était cultivateur , mais en même tems propriétaire aisé; il était parent d'une dame attachée au service de la duchesse de Bourgogne.

Cette dame, étant devenue enceinte , engagea Yolande à se charger de nourrir et d'élever l'enfant qu'elle devait mettre au jour; celle-ci y consentit par amitié. Ce ne fut donc ni le besoin , ni l'intérêt qui fit d'Yolande une nourrice , mais un sentiment digne d'éloges. Ce ne fut pas sans peine qu'elle consentit à se charger de la petite Odette, elle n'avait plus les mêmes motifs pour s'imposer une

tâche toujours pénible ; mais elle céda aux vives recommandations de Marguerite de Flandres, et consentit à donner le sein à Odette. Bientôt elle prit pour elle les sentimens de la mère la plus tendre.

Philippe se plaisait à instruire Àlpaïde et Odette, à mesure qu'elles grandissaient; elles écoutaient atten* tivement et retenaient ses leçons.

Bientôt elles ne s'en tinrent plus aux premiers élémens de l'éducation.

Mais ce qui contribua le plus à former Odette , ce fut la fréquentation de quelques dames qui habitaient un château voisin de la modeste demeure du bon Philippe. Elles avaient vu Odette à la promenade : sa jolie figure, son enjouement , ses grâces enfantines les avaient enchantées , et elles engagèrent Yolande à la conduire quelquefois au château*. Les visites d'Odette devinrent peu-à-peu

plus fréquentes ; il arrivait même quelquefois qu'elle couchait au château, et y passait deux ou trois jours. Ces absences attristaient Alpaïde , qui gémissait de se voir ainsi séparée de sa jeune compagne. Odette en fut instruite, et la première fois que les dames lui proposèrent de faire un petit séjour au château , elle s'en àé1 fendit modestement , en avouant avec candeur que cela faisait de la peine à sa bonne amie. Les dames trouvèrent un remède à cet inconvénient, en envoyant chercher sur-le-champ Alpaïde, qui, par la suite, accompagna toujours sa sœur de lait au château.

Ce domaine appartenait à Pi erre II, duc d'Alenconj fils de Charles de Valois, frère de Philippe VI; et les dames qui l'habitaient étaient ses parentes.

Quoique Odon de Champdi vers eût

( .85 ) fait plusieurs fois le voyage pour voir Odette, il ignorait qu'elle fût si bien accueillie au château du duc d'Alençon. 11 avait passé six mois dans de»

contrées assez éloignées, et n'apprit cette agréable nouvelle qu'à son retour. 11 était intime ami de Jacques Legris , gentilhomme d u dur d' A lençon , et ce fut ce gentilhomme qui Peu instruisit, Odon, qui sentit qu'il i\e fallait pas étouffer les heureuses dispositions de sa fille, en la laissant enfouie dans un village, prit le parti de la rappeler auprès de lui. 11 se disposait à se rendre en Beauce pour la retirer des mains d'Yolande, quand il fut arrêté par un événement imprévu, el qui l'intéressait vivement.

11 se trouvait avec Legris, son ami, auquel il communiquait sa résolution, quand un autre écuyer du duc d'Alençon vint prévenir son camarade, qu'une accusation grave était

C >36 ) portée contre lui par la dame de Carouges, Cette dame prétendait qu'en l'absence de son époux Legris était entré chez elle, et l'avait violée. Ce méchant, disait-elle , ayant été bien reçu dans le château, l'avait priée de Je conduire au donjon ; ce qu'elle n'avait pas cru devoir lui refuser. Là, ne trouvant seule avec elle , il lui avait fait < J es proposii ions qui l'av aient révoltée. Elle ajoutait que Legrîs, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir par prières, avait employé la violence; •• et l'ayant embrassée et jetée à terre sur les carreaux, en avait fait sa volonté; ce qu'elle n'avait pu empêcher , Jacques Legris étant fort homme et dur. »

Après cette action, il s'était retiré sans être touché des plaintes de la dame, qui lui disait en pleurant:

«* Jacquet î Jacquet ! vous n'avez pas bien fait de m'a voir vergaudée;

( >8; ) mais le blâme n'en demeurera jà sur moi , si Dieu donne que monseigneur mon mari retourne. »•

Jacques Legris jura que c'était une infâme calomnie, et prouva que le mari et la femme lui en voulaient pour des causes étrangères à ce prétendu crime ; que Carouges, trèsjaloux de son naturel, avait déjà essayé de porter contre lui une accusation semblable par le ministère de sa première femme; qu'au surplus, il n'avait pas quitté la cour du duc d'Alençon le jour que la dame de Carouges prétendait avoir été violée 5 et il offrit de le prouver.

On n'eut aucun égard aux dénégations de Legris ; la preuve de l'alibi ne fut pas même admise, quoiqu'elle fût concluante, et l'affaire fut portée au parlement.

On ordonnait alors la preuve par combat , comme on ordonne aujour-

f »83 ) d'hui la preuve par écrit et la preuve par témoins. C'était ordonner un crime pour en prouver un autre. , • , qui, souvent, n'était rien moins que prouvé Le parlement jugea qu'il échéait gage de bataille*

Dans ces sortes de combats judiciaires, les deux champions juraient sur un crurifix , que leur droit était bon, et qu'ils n'avaient point d'armes enchantées. Sur le premier point , l'un des deux , à coup sûr , se parjurait ; et souvent le parjure était vainqueur Les combattans prenaient monseigneur Saint Georges à témoin de la légitimité de leur cause, et renonçaient , en cas de mensonge , à leur part de paradis.

La dame de Carouges fut constituée prisonnière, suivant l'usage. On prépara des lices derrière le Temple, à Paris. Charles VI , les princes de son sang et tous les seigneurs de la cour

( i89 ) assistèrent à ce combat. On avait élevé un échaflaud orné pour le roi. Ce fut le comle de Saint-Paul qui conduisit le seigneur de Carouges; Legris fut amené par les gens du duc d'Alençon. Comme un simple écuyer ne pouvait pas prétendre à l'honneur de combattre contre un militaire décoré, Legrisfut armé chevalier avant d'être admis à se présenter sur l'arène.

Non seulement les habitans de Paris, mais encore une foule d'étran»

gers voulurent voir le combat. Odon de Champdivers y assista et fit des vœux pour que son ami fût vainqueur.

Le sort des armes en décida autrement : Legris par ut d%abord avoir l'avantage; il blessa son adversaire à la cuisse ; mais étant tombé f Carouges profita de cet accident ; et , sans lui donner le teins d^ se relever^ il se précipita sur lui , l'épée dirigée

< '9° ) snr sa poitrine, et voulut le forcera se reconnaître coupable. Legris, quoique vaincu et prêt à recevoir la mort, préféra le trépas au mensonge; il persista dans son désaveu: son adversaire lui plongea son épée dans le sein et lui arracha la vie.

Le cadavre de cet infortuné fut traîné hors du camp et pendu au gibet préparé pour le vaincu. — Il était innocent!

Odon de Champdivers fit un cri et tomba sans connaissance.

La dame de Carouges assistait à ce spectacle, à l'entrée du camp, dan»

un char de deuil couvert.

Si son mari eût été vaincu, elle l'eût vu traîner à la j oîei ce; ellemême eût péri dans les flammes* — Et, cependant, c'était avec raison qu'elle se plaignait d'avoir été violée!

La dame de Carouges ne se trom-

( W ) paît que sur l'auteur du crime. Un malfaiteur, pris pour un autre délit , et près de périr par le dernier supplice, s'avoua coupable du viol ini] uté à i'écuyer du duc d'Alençou.

La dame de Carouges, cause involontaire de la mort d'un homme innocent , expia son erreur en se confinant, suivant l'usage d'alors, dans une cellule murée, ou personne ne pénétrait , et où la recluse ne recevait ses alimens et les autres objets dont elle pouvait avoir besoin , que par une fenêtre très-élevée. Cette cellule était adossée au mur d'une église.

L'histoire rapporte qu'une de ces récluses, nommée Agnès du Rochier, entra dans une de ces cellules à l'âge de dix-huit ans, le 5 d'octobre i4o5, et qu'elle y resta jusqu'à sa mort, ar« rivée en 1483.

La dame de Ca rouges y resta éga« lement jusqu'à sa mort.

Nous avons dit que ai le seigneur de Carouges eût succombé , sa veuve aurait perdu la vie sur un bûcher. En effet, le supplice ordinaire des femmes, à cette époque, était celui du feu, quand on ne les enterrait pas vivantes. Ce ne fut que vers le milieu du quinzième siècle qu'on vit une femme allerà la potence, vêtue d'une robe très longue, liée au-dessous des genoux.

Désespéré de la mort funeste do son ami, et voulant faire diversion à sa douleur, O Ion de Champdivers quitta sur-le-champ Taris pour s© rendre dans la Beauce, où l'attendait un chagrin plus violent encore. En allant voir sa fille , il avait visité plusieurs fois, et le brave VPiîfrid, et lô vieil ermite* li se rendit au château

Ç >|5 ) des Tourelles, et y fut reçu avec la cordialité accoutumée. Il était tard; il y soupa, et coucha dans la même chambre , dans le même lit où avait couché Yolande six ans auparavant; mais la dame blanche respecta son repos. Odon n'était pas timide ; une apparition ne l'eût point effrayé :

peut-être même la désirait-il. Celle qui paraissait avoir quelque rapport avec sa fille, piquait sa curiosité; il aurait désiré en avoir une explication satisfaisante : il avait même consulté à ce sujet le saint ermite, qui lui avait répondu :

Les clefs de V avenir ne peuvent se trouver entre les mains d'un, faible mortel.

Le lendemain Wilfrid accompagna Odon chez Philippe : sa porte était fermée. On frappe ; personne ne répond : le plus morne silence régnait Tome L g

dans la maison. Wilfrid prit des informations, et parvint enfin à se procurer des lumières sur le triste événement arrivé la veille. Attiré dans une chaumière par les cris aigus d'un enfant, il y vit la petite Alpaïde, pâle, échevelée , en proie à la plus vive douleur. Sa sœur, sa compagne, son amie était perdue ! elle avait disparu dans la soirée , et l'on n'avait pu se procurer aucuns renseignemens sur son sort. Philippe avait couru au château, espérant y trouver Odette : on ne Pavait pas vue. La nuit, après quelques recherches infructueuses, s'était passée dans les larmes, dans les angoisses du désespoir- Au point du jour , Yolande avait confié son Alpaïde, sa fille chérie, à des voisins compatissans : elle et son mari par.* couraient les environs par différent chemins; ils devaient revenir vers le milieu du jour,

( 19* ) Odon , frappé de stupeur , immobile d'étonnement, semblait une statue de marbre : bientôt, en effet, ce ne fut plus qu'un bloc inanimé. Le saisissement, sans doute, avait tari en lui les sources de la vie..... On s'aperçut, avec effroi qu'il avait cessé d'exisLer.

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