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Odilia

L’ancien prieuré de Clairefont, autrefois maison de l’ordre de Cîteaux, est situé sur les marches de la Lorraine et du Luxembourg, à quelque distance d’une de ces villes fortifiées dont les canons et les ouvrages àlaVauban protègent le sol français contre l’invasion étrangère.

Cet édifice, qui s’élevait au milieu de bois verdoyants et de campagnes plantureuses, portait encore, pendant les- dernières années de l’Empire, la trace des dévastations révolutionnaires. Le calme le plus profond régnait alors dans ses vastes cours, dans ses somptueux jardins en terrasses, qui descendaient par gradins jusqu’à la rivière voisine, dans son parc immense aux arbres séculaires. Les toitures de plomb du couvent étaient arrachées; on avait démoli des portions de bâtiments pour en extraire les magnifiques pierres de taille ; les grilles de fer, chef-d’œuvre 407 1

de serrurerie, avaient disparu. Les corridors, les longues galeries, les cellules inhabitées et inhabitables étaient encombrés de matériaux; la pluie et le vent pénétraient librement dans l’intérieur par les fenêtres béantes, dépourvues de vitres et de châssis.

Toutefois, l’art architectural n’eût pas perdu grand’chose à la destruction complète du prieuré de Glairefont. Au moment où la révolution avait éclaté, les moines étaient en train de reconstruire leur couvent suivant le goût bâtard et sans style qui distingue l’architecture du siècle dernier. Le vieux et noble édiüce n’était déjà plus qu’une espèce de grande maison blanche et irrégulière. La démolition de l’église acheva d’enlever à ses constructions leur aspect religieux, et, n’eût été ce nom de prieuré qu’on leur donnait encore par habitude, il eût été impossible de soupçonner leur destination primitive.

Au commencement de la Restauration, elles furent achetées par un riche entrepreneur de maçonnerie, qui, nous devons l’avouer, voulait seulement spéculer sur les matériaux, ainsi qu’avait fait la bande noire pour l’église du couvent. Mais après réflexion, l’acquéreur changea d’avis et résolut d’établir sa demeure à Clairefont, dont la situation centrale lui présentait de nombreux avantages. L’appartement du prieur fut réparé pour servir de logement à une famille bourgeoise; on ferma tant bien que mal avec de vieilles planches les brèches des murailles, et laissant le reste des bâtiments dans leur état de dégradation primitif, Savinien , le propriétaire actuel, s’installa avec son monde dans sa nouvelle demeure.

Du reste, Savinien n’était pas difficile, et il se fût contenté de beaucoup moins pour son habitation. Ori-

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ginaire d’Auvergne, il avait commencé par être compagnon maçon, et était venu chercher fortune dans le pays pendant les premières années de ce siècle. A cette époque, il était-complétement iHettré; il savait à peine lire; mais il ne 'manquait pas d’intelligence, ou plutôt il possédait cet esprit pratique qui, par de petits moyens, arrive aux grandes choses. Bientôt il se lassa de gâcher au profit des autres du plâtre. et du mortier ; avec le produit de quelques économies, amassées liard à liard, il se mit à travailler pour son compte. Grâce à son expérience, à son habileté, ses spéculations réussirent. Le succès l’enhardit : il se lança dans de nouvelles entreprises qui ne tournèrent pas plus mal. La besogne ne manquait pas alors en Lorraine au remueur de moellons ; Savinien sut habilement profiter des circonstances. Soutenu d’abord en secret par les fonds de certains capitalistes qui avaient foi dans son habileté, son expérience et sa probité, il aborda sans crainte de plus vastes entreprises. Il avait à ses ordres une véritable armée d’ouvriers, de contre-maîtres, de conducteurs de travaux ; cependant il dirigeait et voyait tout par lui-même; son infatigable activité ne faisait jamais défaut, et l’impulsion puissante qu’il savait donnera ses opérations en assurait le succès. Pendant quinze ans aucune construction importante ne s’était élevée, dans deux ou trois départements, sans que Savinien y eût pris part. Aussi avait-il réalisé des bénéfices considérables ; depuis longtemps il avait remboursé à ses bailleurs de fonds les sommes avancées par eux, et il spéculait avec ses propres ressources. Enfin, à l’époque où nous eh sommes, on évaluait déjà sa fortune à plusieurs millions, et, en vertu du principe « qu’il n’y a

que le premier million qui coûte, » nul ne pouvait dire où s’arrêterait celte prospérité.

Sans doute une certaine dose de bonheur est nécessaire au succès des entreprises les mieux combinées ; mais Savinien ne négligeait rien pour mettre les chances favorables de son côté. Esprit froid, calculateur, ne donnant rien au hasard, il savait prévoir les obstacles et s’arrangeait pour les tourner quand il. ne pouvait les franchir. Au frottement du monde, son intelligence épaisse de paysan auvergnat s’était dégrossie, et l’on pouvait dire qu’elle s’était accrue en même temps que sa fortune. Défiant par caractère, il avait senti de bonne heure la nécessité de suppléer à l’insuffisance de son éducation afin de ne pas être trompé. Malgré la mutiplicité de ses occupations, malgré l’obligation o.ù il se trouvait de courir incessamment d’une extrémité à l’autre de la province pour surveiller ses travailleurs et ses chantiers, il avait promptement appris à écrire, à compter, à tenir les livres. Un ancien maître d’école , pauvre diable instruit et patient, qui avait été rudement éprouvé par la mauvaise fortune, lui servait de secrétaire et ce secrétaire le suivait partout. En voiture, à cheval, le soir dans de mauvaises chambres d’auberge où Savinien était habituellement forcé de coucher, le maître et l’élève travaillaient avec ardeur; les comptes du jour servaient ordinairement de prétexte et . d’exemple à la leçon. Grâce à tant d’efforts, Savinien devint rapidement un autre homme. Les idées sommaires que lui donnait de vive voix son précepteur sur l’histoire, la géographie et les autres connaissances indispensables, ne lui avaient pas moins profité que les aperçus d’arithmétique et de géométrie.

La lecture, la fréquentàtion constante d’un homme instruit, des rapports habituels avec des gens bien élevés, avaient transformé peu à peu Saviniem Sans doute cette éducation était superficielle et manquait de solidité; mais sauf dans ses manières une sorte de rudesse indélébile, sauf dans son langage certaines expressions vulgaires dont il ne pouvait se corriger entièrement, il eût été diticile, au premier aspect, de reconnaître que le millionnaire était parti de si bas.

La famille deSavinien se composait de. sa femme, jeune et jolie, mais constamment maladive, et d’une belle-sœur. Peut-être l’opulent industriel aurait-il pu déterrer dans son pays natal quelques personnes qui se fussent.empressées de réclamer l’honneur de sa parenté, surtout depuis qu’il avait fait une brillante fortune; mais il avait rompu toutes relations avec * elles depuis un grand nombre d’années, et il les avait complètement oubliées. Aussi ses affections se concentraient-elles sur sa jeune femme, dont la santé chancelante exigeait les soins les plus assidus. Par malheur, Savinien, toujours en voyage pour ses affaires, ne pouvait vénir que bien rarement et pour ainsi dire en courant au prieuré; plusieurs semaines se passaient quelquefois sans qu’il eût le loisir de rendre visite à sa chère Salomée, et la malade était abandonnée aux soins de Paul a, sa sœur aînée, qui, du reste, montrait pour elle un dévouement sans bornes.

Les circonstances qui amenèrent le mariage de Savinien méritent elles-mêmes une mention spéciale. Nous avons regret de dire que Salomée et Paula étaient tout bonnement deux orphelines appartenant à une tribu de bohémiens particulière à la Lorraine. Cette tribu n’a pas les mœurs vagabondes, les habi-r

tudes farouches et antisociales des gitanos répandus dans les Pyrénées ot le midi de la France; les individus qui la composent se piquent d’avoir un domicile fixe, une profession réelle, et une incontestable probité. Mais outre les traits caractéristiques de leur race, ils conservent Un langage qui ne ressemble en rien aux langues vivantes de l’Europe, comme aussi certaines idées et certaines croyances qui donnent à penser, qu’en dépit de leur titre de chrétiens, • ils sont restés païens au. fond du cœur. Néanmoins, de toutes les tribus de bohémiens connues, aucune plus que celle des bohémiens lorrains ne montre de tendance à se fondre avec les populations environnantes, et peut-être, à l’heure où nous sommes, a> t-elle effacé complètement la ligne de démarcation qui l’en séparait autrefois.

Avant le mariage de Salomée, les deux sœurs parcouraient pendant une partie de l’année les foires et marchés du département avec une petite charrette traînée par un âne et chargée de faïences grossières que l’on fabrique dans le pays. Jeunes et jolies l’une et l’autre, elles étaient exposées dans leur vie nomade à des dangers de plus d’un genre; mais. quiconque avait osé tenter de les outrager avait toujours eu sujet de s’en repentir. En pareil cas, elles s’étaient défendues avec l’énergie sauvage de leur race. Paula, l’aînée, avait presque la force d’un homme, et sa main pouvait être redoutable ; quant à Salomée, elle s’armait, à la moindre alerte, d’un petit poignard sorti on ne savait d’où, mais dont la lame fine et acérée donnait h penser aux plus hardis. D’ailleurs, dans les villages et les auberges qu’elles fréquentaient, il était rare qu’il ne se trouvât pas à leur portée des bo-

hémiens lorrains, qui accouraient au moindre appel pour les protéger. Bien qu'elles n’eussent aucun rapport avec les gens deleûr caste, ceux-ci leur témoignaient en toute occasion un grand respect, car elles descendaient des princes de la tribu, et cette illustre origine les rendait comme sacrées aux yeux de leurs anciens frères. * •

• Un événement qui pouvait avoir des conséquences terribles avait rapproché Savinien des deux jolies colporteuses. Un émigré, rentré en France à la suite des Bourbons, avait chargé l’entrepreneur de restaurer son château qui tombait en ruine depuis vingt ans. . En inspectant les travaux, Savinien se risqua sur un échafaudage qui se rompit, et il fut précipité, d’une hauteur de quarante pieds, sur des pierres et des solives. Quand on le releva, on le crut mort, car il était couvert de sang et ne bougeait plus.

L’accident était arrivé dans un pays presque désert, le château en construction n’offrait aucune ressource. Les ouvriers transportèrent le corps, en apparence inanimé, dans l’unique auberge du hameau le plus voisin. On déposa Savinien sur un lit; mais toujours convaincu que la vie l’avait abandonné, les ouvriers et les gens de la maison ne lui donnaient aucun secours, et l’on ne songeaitmême pas à envoyer chercher un médecin.

Qr, Salomée se trouvait alors dans cette auberge, où la fatigue et une indisposition passagère l’avaient retenue, tandis que sa soçur continuait sa tournée avec l’âne et la charrette. A la vue de Savinien évanoui, la jeune bohémienne fut touchée de compassion; elle s’intéressa vivement à lui, et ne tarda pas à reconnaître qu’il respirait encore. Avec une autorité

justifiée par la gravité des circonstances, elle chargea un des ouvriers d’aller quérir le médecin, tandis qu’elle en expédiait un autre à M. Blanchard, le secrétaire de Savinien et le seul ami qu’on- lui connût. Pour elle, experte dans l’art de soigner les blessures, comme les femmes de sa race, elle ne demeura pas inactive. , . ;

Grâce à des soins intelligents, Savinien ne tarda pas à reprendre cqnnâissance, et Salomée put constater que, sauf un bras cassé et de violentes contu- , sions, l’état du blessé ne présentait rien d’inquiétant. Alors, avec l’habileté d’un praticien et la délicatesse d’une femme, elle posa des éclisses sur le membre brisé, pansa les plaies et les meurtrissures, si bien que le doctçur, qui arriva quelques heyres plus tard, trouva la besogne faite et bien faite. Salomée ne connaissait pas le riche entrepreneur et n’avait jamais entendu parler de lui ; il ne s’agissait pour elle que d’un homme souffrant, abandonné. Néanmoins elle lui témoigna cette abnégation. que le cœur inspire, et réellement Savinien, lui dut la vie. '

Pendant près d’un mois que le blessé passa dans celte misérable auberge de village, la sollicitude de la jeune garde-malade ne se démentit pas. Souffrante elle-même, Salomée ne s’épargnait ni les fatigues ni les veilles. Deux ou trois jours après l’événement, sa sœur Paula était venue la rejoindre avec la bou- . tique ambulante ; mais elle refusa- de quitter son poste. Paula, qui l’adorait et ne savait pas résister à ses caprices, dut continuer’ seule sa tournée commerciale, revenant seulement une fois par' semaine rendre visite à sa sœur chérie. Bientôt le malade fut hors de danger; mais il était condamné à une im-

mobilité complète, et l’ennui le roDgeait. Blanchard, toujours en route pour sjirveiller les nombreux travaux que dirigeait son patron et porter des ordres aux contre-maîtres, ne pouvait tenir compagnie à SaYinien, et celui-ci eût péri d’impatience et de spleen sans la jolie Salomée. Elle lui chantait des chansons dans une langue inconnue, mais qui avait une douceur et une harmonie singulières ; elle lui racontait des histoires étranges, empreintes de la bizarrerie et de la brillante imagination de l’Orient, dont la petite bohémienne tirait son origine. Les malades diffèrent peu des enfants : Savinien, bien qu’il ne la comprît pas toujours, prenait un plaisir extrême aux récits de Saldmée ; et d’ailleurs, quand elle cessait de- chanter et de conter, elle avait un babil vif, animé, spirituel, qui charmait les oreilles et le cœur.

On devine sans peine le résultat de ces longs têteà-tête, Get Auvergnat simple et grossier, qui jusqu’alors n’avait eu qu’une passion, celle de l’argent, s’éprit de sa charmante garde-malade. Salomée, de son cêté, s’était attachée à lui par son dévouement même.Puis, l’entrepreneur n’avait alors que quarante ans, et, malgré ses formes un peu lourdes, c’était un bel homme, au sang pur, aux dents blanches, au teint frais. Ils s’aimèrent donc, et comme il n’y avait pas bien loin d’un ancien compagnon maçon à une bohémienne marchande de faïences, ils parlèrent de mariage. Paüla, consultée, n’éleva pas d’objections à ce projet, si bien que, peu de temps après le rétablissement du futur, la cérémonie eut lieu dans l’église du village où avait commencé la connaissance. -

Aucune pensée d’intérêt n’avait déterminé les deux sœurs à cette union ; ni l’une ni l’autre ne soupçon-

nail la fortune de Savinien, et elles ne la croyaient pas de beaucoup supérieure à la leur. Aussi furentelles très-surprises quand, le mariage accompli,, le nouveau chef de famille leur déclara qu’elles devaient renoncer à leur petit commerce de colportage, qu’il était assez riche poilr leur fournir les moyens de vivre comme des dames, ce furent les expressions dont il se servit, et qu’elles viendraient toutes les deux s’établir à la maison, où. il n’y aurait pas trop de deux bonnes ménagères. Paula avait tremblé d’abord que l’on ne la séparât de sa chère Salomée ; aussi fut-elle charmée de la proposition. Elle n’affecta pas des scrupules exagérés de délicatesse; elle accepta cette offre comme une chose toute simple, sûre que les services qu’elle rendrait à sa sœur et à son beau-frère, l’économie qu’elle apporterait dans la maison, compenseraient amplement l’hospitalité qu’elle allait recevoir. Les deux sqeurs, ravies de cet arrangement, vinrent donc s’installer au prieuré, où elles vécurent, suivant le vœu de Savinien, en dames châtelaines. - Plusieurs années s’écoulèrent, et le bonheur de la famille fut troublé seulement par la mauvaise santé de Salomée. Mme Savinien était atteinte d’une maladie de langueur dont la cause échappait aux .investigations de la médecine ; mais on espérait que le temps, le bien-être et la tranquillité d’esprit finiraient par vaincre ce mal mystérieux . Les deux sœurs vivaient fort retirées au prieuré avec quelques domestiques. Elles sortaient peu, et leurs promenades ne dépassaient guère l’enceinte du parc, qui élait immense. Savinien, toujours nomade et absorbé par ses affaires, venait rarement chez lui, malgré l'intérêt puissant qui l’y appelait, et ses visites n’étaient

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jamais longues. Mais, quand il arrivait avec son inévitable Blanchard, ou, comme il le disait, quand il venait manger la soupe à la maison, c’était fête au logis ; on le comblait de prévenances, et le spéculateur, dur pour lui-même, avait d’ordinaire grand’peine à s’arracher aux délices de ce bonheur domestique. Il ne parlait jamais de ses affaires à sa femme et à Paula ; seules dans le pays peut-être, elles ignoraient sa richesse, et elles continuaient de diriger le ménage sans parcimonie sordide, mais avec une économie sévère. C’était Sayinien lui-même qui devait les engager parfois en souriant à se permettre certaines dépenses modestes devant lesquelles peutêtre elles eussent reculé.

Dans le courant de 1820 , un événement longtemps souhaité excita la joie de toute la famille ; Salomée allait être mère. Trois jours après avoir appris celte heureuse nouvelle, Savinien envoya, par un messager, à sa femme, une chaîne d’ôr si lourde, une montre si surchargée de diamants, que Salomée ne put croire à la valeur réelle d’un pareil cadeau ; elle demeura convaincue que la chaîne était du cuivre doré, que lés diamants étaient du stras. Le présent n’en fut pas moins le bienvenu, et Savinien, à son retour, fut chaleureusement remercié. Toute la maison se réjouissait dans l’attente d’un héritier. A la vérité le médecin de Mme Savinien n’avait pu retenir un geste d’inquiétude en apprenant l’état de sa malade, et Paula, qui en savait peut-être autant que le docteur campagnard sur la santé de sa sœur, témoigna par un redoublement de soins et de vigilance combien la crise prochaine lui causait d’alarmes. Mais Salomée passa les premiers mois de sa grossesse

sans qu’aucun symptôme vraiment inquiétant vînt justifier ces craintes : tout faisait espérer au contraire qu’une révolution favorable pourrait s’accomplir dans la jeune femjne à l’occasion de sa prochaine maternité.

Paula elle-même avait donc fini par se rassurer, quand un jour, peu de temps avant le terme de la grossesse de Salomée, un mendiant vint frapper à la porte du prieuré, et demanda par charité quelque nourriture. Les deux sœurs accueillaient habituellement avec faveur de pareilles requêtes ; d’ailleurs le pauvre était un vieillard à longue barbe blanche, tout voûté, qui marchait péniblement appuyé sur son bâton ; de plus, il n’avait pas ce ton humble et pleurard des mendiants ordinaires, mais une voix sonore, bien timbrée, qui imposait aux moins timides. Aussi Marion la cuisinière, sans même consulter ses maîtresses, l’engagea-t-elle à se reposer dans la salle basse, devant le feu, pendant qu’elle lui préparerait à manger. Il venait d’accepter cette invitation quand Paula entra dans la cuisine pour donner des ordres. Le vieillard, absorbé par les délices d’un po- * tage savoureux, ne se dérangea pas, et la belle-sœur de Savinien put l’examiner en toute liberté. A sa peau basanée, à ses cheveux crépus, à son nez busqué, elle reconnut un bohémien ; mais ses découvertes ne s’arrêtèrent pas là, car elle s’écria tout à coup avec un accent de surprise et de joie :

« Je ne me trompe pas 1 c’est Pétrus le hezenmeister ! Que Dieu soit loué 1 Pétrus guérira ma sœur. »

Eh entendant son nom, Pétrus le hezenmeister, ou le sorcier, se retourna lentement. C’était en effet un vieux bohémien lorrain qui, disait-on, possédait des

secrets pour guérir les maladies réputées incurables, et qui; à ce talent merveilleux, joignait celui de lire l’avenir dans la main des croyants. Paula avait eu l’occasion de le voir autrefois et prisait très-haut son mystérieux pouvoir, sans réfléchir que si Pétrus avait joui vraiment de dons aussi précieux, il eût été autre chose qu’un vagabond, implorant la charité publique sur les grands chemins.

Le bohémien fixa sur elle ses yeux gris, qui brillaient encore à l’ombre de ses sourcils épais, et, à son tour, il n’eut pas de peine à reconnaître sous le costume d’une -riche bourgeoise, une fille de sa race. Cependant, il se taisait, quand Paula lui adressa, la parole dans la langue de la tribu etsembla lui donner l’explication de cette rencontre.

Alors Pétrus se leva d’un air de respect, et évidemment ce respect n’avait pas pour cause l’opulence apparente de son hôtesse ; mais bientôt sa physionomie changea d’expression à mesure que Paula lui parlait. Lui-même fit plusieurs questions d’un ton bref, et les réponses qu’il reçut parurent augmenter son mécontentement. Tout à coup, sans songer à achever son dîner, il alla prendre son bâton derrière la porte, s’enveloppa dans son manteau troué, et voulut sortir, en marmottant des paroles inintelligibles qui pouvaient être des malédictions.

Mais Paula, se jetant au devant de lui, sembla le supplier de rester; On eût dit qu'elle employait les flatteries, les promesses pour l’y décider. Enfin le mendiant s’apaisa un peu et revint prendre sa place. Paula voulut qu’il continuât son repas et alla jusqu’à le servir elle-même. Pétrus grondait sourdement, mais il laissait faire, et sansdoute l’appétit et la bonne

chère luttaient victorieusement contre sa mauvaise humeur. Un grand verre de vin qu’on lui versa réussit à l’apprivoiser, et il eut l’air d’acquiescer enfin aux désirs de son hôtesse. Aussitôt celle*ci courut prévenir Salomée au premier étage, puis elle revint chercher Pétrus qui la suivit en silence.

Que se passa-t-il entre les deux bohémiennes et Pétrus le hezenmeister? Nul ne le sut jamais; seulement les servantes entendirent confusément à l’étage supérieur des gémissements, des sanglots, que dominait la voix grave du vieux mendiant. Au bout d’un quart d’heure, Pétrus redescendit, toujours accompagné de Paula, qui, les yeux pleins de larmes, lui parlait d’un ton suppliant. Il répondait par monosyllabes. En traversant la salle basse, Paula lui offrit encore du vin, mais il refusa sèchement ; elle lui présenta quelques .pièces d’argent, il détourna la tête avec impatience, se dirigea vers la porte et sortit.' Il traversa la cour en grommelant, et on entendit claquer avec force la grille extérieure. Depuis on ne le revit jamais au prieuré. .

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