I.E TILLEUL DE LA TERRASSE
Paula était alors une belle jeune fille, alerte, vigoureuse, d’un caractère froid et contenu. Rarement elle laissait voir ses Impressions ; accoutumée de bonne heure à une existence rude et pénible, elle
' avait honte d’une émotion comme d’une faiblesse. Cependant ce jour-là elle ne songeait pas à cacher aux servantes les pleurs abondants qui inondaient ses joues brunes. En dépit d’qn froid très-vif, elle demeurait debout sur le seuil à regarder le mendiant . qui s’éloignait, quand une voix faible l’appela de l’étage supérieur- Alors seulement elle rentra, et, .. sans adresser la parole aux deux servantes qui attendaient ébahies et ne comprenaient rien à ce qui se passait, elle regagna la chambre de sa sœur.
Cette chambre, entièrement lambrissée en chêne sculpté, était vaste et triste. Le mobilier, en acajou, de ce style maigre et sec du premier Empire, jurait par ses proportions mesquines avec la sombre majesté de cet appartement monacal. Devant la vaste cheminée, que Savinien avait fait réduire par ses maçons à des proportions modernes, se trouvait un canapé sur lequel était à demi couchéë la maîtresse du logis.
Salomée offrait un remarquable contraste avec Paula. Elle avait bien, comme son aînée, un teint brun, des yeux noirs et pleins d'éclat, des cheveux noirs de jais ondés sur le front ; mais autant Paula était grande et forte, autant la cadette était frêle, délicate et de proportions mignonnes. Malgré la « position intéressante » où se trouvait Mme Savinien, on eût dit d’une enfant ; à ne voir que ses traits fins, aux ' lignes pures, d’une pâleur uniforme, on lui eûtdonné seize ans à peine, bien qu’elle en eût près de vingtcinq. Leurs caractères n’étaient pas moins opposés. Autant Paula sç montrait grave et réservée, autant Mme Savinien se montrait habituellement vive, enjouée, expan^Ve; et sa faiblesse semblait être une
excuse pour les caprices puérils qu’elle manifestait avec candeur. •
Salomée avait été elle-même vivement agitée par la visite du mendiant. Elle était renversée sur le canapé, le visage couvert de ses deux petites mains chargées de bagues. En voyant rentrer sa sœur, elle se souleva péniblement et lui jeta les bras autour du cou.
« Ma bonne Paula, dit-elle en sanglotant,' il est donc vrai? tout est fini pour moi,... 11 va me falloir vous quitter, toi. et mon cher Savinien.... Et mon ' enfant, mon pauvre enfant qui n’est pas né encore, et qui est déjà condamné!
— Paix! Salomée, paix! ma petite, répondit Paula, qui prenait d’ordinaire avec elle un ton maternel et qui, en ce moment surtout, sentait le besoin de lui imposer ; vas-tu croire ce vieux fou de Pétrus? Je ne ~ sais où j’avais la tête de t’amener ce rustre aussi brutal que méchant !
— Est-ce ainsi, demanda Salomée au comble de l’étonnement, que tu parles du hezenmeister, autrefois le plus habile rebouteur de la tribu, un sage qui opère tant de merveilles ?
— Oui, il peut remettre sans doute un membre disloqué ou couper la fièvre avec des herbes, mais ' certainement il n’en sait pas aussi long que M. Delmas, notre médecin,, qui entend le latin et le grec...,. D’ailleurs Pétrus ne t’a pas tûté le pouls, il n’a pas examiné ta langue et ne t’a pas questionnée sur ton mal; il s’est contenté de regarder dans ta main, et c’est après en avoir étudié les lignes qu’il nous a prédit tant de terribles choses.
— Eh bien ! ma sœur, ne te souvlens-tu pas que
Pélrus était notre plus savant chiromancien, et que les événements annoncés par lui arrivaient infailliblement ? N’est-ce pas lui qui me prédit, quand j’étais encore enfant, que je ferais un riche mariage, et cette prédiction ne s’est-elle pas réalisée? Sœur, quand tu me l’as amené, tu étais convaincue toi-même de son pouvoir.
— C’est un. méchant homme, te dis-je; irrité de
nous voir, nous, les filles de Magnus Hermann, les descendantes des anciens rois de la tribu, devenues chrétiennes, alliées à une famille étrangère, il a inventé des mensonges pour nous tourmenter. Encore une fois, je ne crois ni à ses prétendus secrets en médecine, ni à ses paroles magiques, ni à ses prophéties, et tu sais bien, ma sœur, que M. le curé nous a défendu d’accorder aucune contiance à nos superstitions d’autrefois. » »
Quoi qu’en dît Paula, les deux sœurs n’avaient pas abjuré complètement les croyances de leur caste et les idées de leur enfance. Leur catholicisme, peu éclairé, quoique sincère, s’alliait fort bien à la superstition bohémienne, et dans leurs longues causeries ni l’une ni l’autre n’avaient jamais émis de doutes à Cet égard. Salomée ne tint donc aucun compte de celte incrédulité de circonstance. - v
« Tu veux me tromper, Paula, reprit Salomée; mais ne t’ai-je pas vue pleurer et trembler comme moi quand Pétrus, après avoir examiné les lignes de ma main, m’a dit que la naissance de mon enfant me coûterait la vie, et que mou enfant lui-même....
— J’ai tremblé de rage, j’ai pleuré de colère, Salomée, en entendant ce vieux scélérat débiter ses inventions stupides, qui peuvent avoir sur toi une influence
funeste. Aussi, je ne me pardonnerai jamais de t’avoir exposée à ce danger.... »
Et de nouvelles larmes brillèrent dans les yeux de Paula. Cette faiblesse d’une sœur, dont elle connaissait le caractère, énergique, détermina un brusque revirement dans l’esprit de Saiomée. Elle dit en essayant de sourire :
•< Quoi! chère Paula, te chagriner pour si peu!... Au fait, ce vieux Pétrus, quj ne sait môme pas lire, connaîtrait-il ma maladie comme la connaît AI. Delmas, qui me soigne depuis tant d’années? Et puis, nous, des dames, des bourgeoises, devons-nous écouter les contes absurdes des gens de la tribu ? Souviens-doi comme nous riions, étant enfants, de nos vieilles femmes qui, pour gagner quelques sous, lisaient dans la main du premier venu toutes sortes de prospérités impossibles! Pétrus, sans doute, n’en sait pas plus qu’elles. Aussi, réflexion faite, je me soucie peu de ses sottes prédictions!..., Tiens, embrasse-moi, ma sœur; je n’y pense plus — je Cassure. »
En même temps, elle se haussait pour présenter son front à sa sœur.
« Merci., chère petite, lui dit Paula d’un ton caressant; te voilà redevenue raisonnable; mais cette secousse t'a fatiguée, repose-toi, je le veux- »
Elle l'arrangea doucement sur les oreillers du canapé, elle drapa les plis de sa longue robe, lissa ses v cheveux, et, après lui avoir donné un baiser, elle éleva un doigt pour Lui commander le silence, comme . on fait aux enfants.
Mme Savinien demeura immobile et muette, les yeux fixés sur la flamme mobile du foyer. Cependant les nuances rosées qui venaient par moments colorer
son teint, les légères et rapides contractions des muscles de -son visage trahissaient encore le travail de sa pensée. .
« Pailla, dit-elle enfin d’un air suppliant, ne te f&ôhe paumais il faut que je revienne encore une fois sur cette visite du hesenmeiçter.... Pétrus m’a dit qu’en punition de la faute que j’ai commise, moi, fille d'Hermann, en quittant ma tribu et en épousant un chrétien, je ne devais pas voir grandir l’en- , fant auquel je vais donner la naissance, et que cet enfant lui-môme «'atteindrait pas l’ûge de vingt ans.
— Pétrus a inventé tout .cela p tu vivras encore longtemps pour être heureuse mère comme tu es heureuse épouse. • . ./ . -
— Soit, ma sœur, je veux te croire ; mais est-ce qne raison pour négliger le naoyen qu’il a bien voulu, à force de prières, nous indiquer pour préserver mon - eBfant de ce mal héréditaire ?
. — Oublie ces folies, Salomée ; les conseils de Pétrus, comme ses prophéties, ne méritent aucune attention. ' , <
— Allons, ma chère, tu ne peux mépriser à ce point la science dû vieil hezenmeister, le sage de la tribu ! Et puis, le moyen est si simple.... planter un jeune arbre le jour de la naissance de l’enfant, prononcer certaines paroles au moment où l’on recouvre de terre les racines de Parbuste,tout cela ne présente * pas de grandes difficultés ; alors le sort de l’enfant et x. celui de la plante seront liés pour toujours. Tant que l’arbre sera sain et vigoureux, la créature humaine, dont l’existence se trouvera unie à la sienne, vivra, grandira, prospérera. Elle mourra seulement le jour où l’arbre lui-mème sera desséché dans sa
racine, cet accident dût-il n’arriver qu’après^cent années.... N’as-tu pas vu combien Pétrus attachait d’importance à ce moyen? .' v
— Je le connais depuis longtemps, Salomée; la vieille Sarah me l’a révélé autrefois, et je saisies cérémonies employées pour opérer le charme.
— Eh bien ! si je venais à succomber.... mais non,
non, ajouta Salomée aussitôt, je ne succomberai pas, je l’espère, je le crois; seulement, quoi qu’il arrive, promets-moi, chère sœur, de suivre minutieusement les instructions du vieux Pétrus pour préserver l’en- . fant à naître du malheur dont il est menacé dan9 l’avenir.... Je pourrais charger Savinien de.ee soin; mais Savinien est fort incrédule, et peut-être négligerait-il.... - - - >
— Je te le promets. A vrai dire, malgré mon peu de confiance dans les prédictions du hezenmeister, je comptais mettre à l’épreuve le singulier secret dont
s’agit.... Tranquillise-toi donc; tes désirs seront satisfaits, et sans aucun doute lu pourras t’en assurer par toi-même. -
— Merci, Paula, répliqua Salomée en se renver-
sant sur ses oreillers; me voilà contente.... Mais, ajouta-t-elle avec un accent de souffrance, je me sens épuisée. . • . /
— Repose-toi, ma sœur.... Mon Dieu! j’aurais pu t’épargner ces fatales émotions !
— Ne t’alarme pas, chère. Paula; dans quelques" instants il n’y paraîtra plus. »
Néanmoins l’agitation et les souffrances de Salomée allèrent toujours croissant.
Vers le soir, la pensée vint à Paula que la crise attendue se déclarait peut-être. Les deux servantes
ÛD1LIA.
commençaient à être de cet avis; elles n’en doutèrent plus quand -Mme Savinien leur donna l’ordre d’envoyer chercher son mari, qui était à lq ville voisine, et le docteur Delmas. „
« Oui.... oui, dit Paula, il est temps.... Nous n’avons peut-être que trop attendu. »
On courut prévenir Simon, le jardinier, et son fils; malgré l’heure avancée, ils se hâtèrent l’un et l’autre de monter à cheval pour exécuter les ordres de leur maîtresse.
Le docteur ne tarda pas à paraître, empaqueté dahs un grand manteau de peau de renard. Paula, sans lui permettre de se réchauffer et de prendre un moment de repos, l’entraîna dans la chambre de la malade, mais peut-être le médecin ne jugea-t-il pas le cas si pressant, car il ressortit bientôt pour aller prendre à la cuisine une rôtie dans du vin chaud, Paula le suivit : - 1/ ' '' ' . *• .
« Eh bien! docteur? defnanda-t-elle.
— Tout va bien , du moins, pour le moment. .
‘ — Mais plus tard ? . ' 7
— Je ne suis pas le bon Dieu, pour prévoir ce qui
arrivera. .- -
— Ma pauvre sœur aura-t-elle la force de supporter cette terrible crise ?
— Je vous le dirai quand nous en serons là.
— Ainsi donc, vous craignez..,. .*
— Rien, mais, que diable! il ne faut pas trop compter non plus sur une organisation usée. »
Paula retourna près de sa sœur en murmurant :
« Mon Dieu ! ce misérable hezenmeister aurait-il dit vrai? »
Vers minuit, arrivèrent Savinien et Blanchard; ils
venaient de faire huit mortelles lieues de pays en trois heures, dans un cabriolet découvert, et ils étaient transis de froid, Savinien, à peine' descendu de voiture, s’empressa de se rendre chef sa femme. Il affectait d’ordinaire une grande impassibilité ; néanmoins, en cette circonstance, la servante, qui le suivait pour l'éclairer, remarqua qüïl était tremblant et que ses jambes fléchissaient sous lui.
Un léger cri parti de la chambre annonça quelle impression sa présence avait produite sur la malade; mais, au bout de quelques minutes, Savinien sortit, et, ne voulant pas s’éloigner, il s’établit dans un petit salon voisin. Il était plus calme maintenant, et il fit appeler - son secrétaire Blanchard, qui, sans doute, eût préféré dormir dans la cuisine, au coin du feu ; mais comme ce voyage subit au priçuré laissait un grand nombre d’aflaires en suspens, il fallut écrire plusieurs lettres au bruit des gémissements qui s’élevaient toujours de la chambre de Salomée.
Vers Je matin, les gémissements devinrent plus forts, puis ils cessèrent tout à coup, et une petite voix grêle fit entendre quelques plaintes. Savinien releva la tête et écouta. La porte s’ouvrit; Paula parut sur le seuil, portant dans ses bras Un enfant nouveau-né. . -
« Savinien , dit-elle d’une voix très-altérée, venez embrasser votre fille.
— Ma fille I chère petiote!.., » murmura le père.
Une larme brillait dans aes yeux, et il déposa sur le front délicat de . l’enfant le baiser paternel, ce baiser de bienvenue qui accueille l’entrée dans le monde d’une faible créature. Blanchard s’approcha respectueusement à son tour, afin de donner aussi un
baiser au nouveau-né;. mais la voix du docteur appela Paula d’un ton d’inquiétude, et un geste froid du patron, qui montrait une lettre commencée, rappela son devoir au secrétaire.
Cependant le travail ne tarda pas à être interrompu de nouveau. Une des servantes vint annoncer que madame était évanouie et en grand danger. Cette fois, Savinien congédia Blanchard et entra dans la chambre. En effet, la malade épuisée avait perdu ■complètement connaissance, et tous les efforts étaient impuissants pour la ranimer. Ce fut seulement après plusieurs heures qu’elle rouvrit les yeux et prononça quelques mots sans suite ; évidemment elle fi’avait pas conscience d’elle-même. Le médecin paraissait toujours soucieux. . '
■ « Eh bien! docteur? lui demanda encore Paula.
— Je ne sais rien.
— Monsieur Delmas, lui dit Savinien tout bas, cin-
quante mille francs pour vous si vous sauvez m femme. » .
Delmas secoua la tête.
« Vous m’offririez tous les trésors de la terre que je ne pourrais faire davantage* »
Savinien se retira dans l’embrasure d’une fenêtre et mordit son mouchoir pour étouffer ses sanglots.
Bientôt un signe imperceptible de la malade fit accourir Paula. Les lèvres décolorées de Salomée remuèrent, mais on n*entqndait aucun son. Paula se pencha sur le lit, et elleput enfin distinguer ces mots à peine articulés : . ’
« Ta promesse.... souviens-toi i... »
Savinien se leva d’un bond.
« Que veut-elle?... demanda-t-il à Paula.
— Elle m’a fait certaines recommandations, et elle désire que je les accomplisse à l’instant même.
— Accomplissez- les donc!... accomplissez -les,
quand il devrait m’en coûter la moitié de ma fortune! » - .
Paula descendit à la loge de Simon et’lui donna ses ordres.
« Un arbuste que l’on plantera aujourd’hui même dans le parterre de madame! répliqua le jardinier qui avait son franc parler à la maison ; cela se peut, car les arbustes ne manquent pas dans, ma pépinière, mais à quoi diable cela servira-t-il ?... Je croyais que l’on avait autre chose à penser aujourd’hui !
— Monsieur l’entend ainsi; dépêchez-vous.
— Enfin, puisqu’il le faut.... Mais qu'elle essence choisirai- je? Nous avons des arbustes de toutes sortes. »
Paula/réfléchit quelques secondes.
« Le tilleul, demanda-t-elle,, n’est-il pas l’arbre le plus robuste et le plus vivace de notre pays?
. — San3 doute; mais pourquoi pas un prunier ou bien un pêcher? J’en ai d’un ordre magnifique, et ça rapporterait au moins quelque chose.
— Prenez un tilleul, répliqua Paula.
— Bien, bien, mademoiselle, dit Simon, en allant avec lenteur chercher ses Outils dans un coin de la loge; mais quoique le temps se .soit adouci et paraisse vouloir tourner à la pluie, la terre est encore durcie par la gelée, et l’arbuste aura peut-être de la peine h prendre racine.
— Que dites-vous? serait-il possible qu’un arbuste planté aujourd’hui pût périr?...
— Dame! cela s’est vu. >
— Cet arbuste, murmura Paula, sera donc réellement l'image de la frêle créature dont la vie.est encore incertaine!... N’importe! il faut en courir la chance.
— Suffit, mademoiselle; mais, par charité, apprenez-moi pourquoi vous tenez tant à planter cet arbre aujourd’hui même? ‘ -
— Det afin- qu’il nous rappelle le jour où est née la fille de ma sœur.
— Oui, oui, j’ai entendu dire que tel était souvent • l’usage parmi les grandes gens ; mais prenez garde.. .. cet arbre, qui doit rappeler le souvenir d’une naissance, pourrait rappeler en même temps..,.. *autre • chose! »
Paula ne répondit pas à cette remarque navrante, et détourna la tête; puis, après avoir recommandé au jardinier de la faire prévenir quand tout serait prêt pour la plantation, elle s’empressa de retourner auprès de Salomée. . .
Bientôt on vint lui annoncer à, voix basse que Simon l’attendait sur la terrasse. La malade était toujours dans le même état de prostration alarmante , mais elle était calme^ses yeux clos pouvaient- faire croire quelle dormait. D’ailleurs, Savinien ne la quittait pas, et le docteur Delmas, à qüi l’on n’avait pas permis de s’éloigner., ronflait sur un canapé. Paula crut donc pouvoir sans inconvénient s’absenter pendant quelques minutes, et elle se rendit sur la terrasse où devait être planté l’arbre natal.
On était alors en hiver,, comme nous l’avons dit. Au froid piquant des journées précédentes avait succédé depuis le matin un temps pluvieux et sombre ; des bouffées d’un vent tiède avaient amené le dégel. Quoique la pluie ne tombât pas encore, l’eau ruisse-
lait sur les murs, sur les feuilles des arbres toujours verts. Le ciel était couvert d’une de ces coùches de vapeur qui, suivant les météorologistes, ont souvent plusieurs lieues d’épaisseur, et laissent à peine passer un jour terne et crépusculaire. De grosses nuées, apportées par le vent, venaient encore par intervalles assombrir l’atmosphère; la riature semblait* avoir pris ses vêtements de deuil. ‘
La terrasse choisie pour la plantation de l’arbre natal formait autrefois le jardin particulier du prieur de Clairefont. Elle était séparée du parc et de la rivière’par plusieurs autres terrasses qui servaient de potager. Adossée à cette partie des bâtiments qui tombait en ruine, elle se trouvait à l’abri du vent du nord et offrait une exposition favorable à la végétation. Salomée, pendant les dernières années de sa vie, en avait fait sa promenade favorite; quand, brillait un .rayon de soleil, c’était là qu’elle, venait en chercher sa part. Un parterre encadré de buis, des allées bien sablées et quelques arbres égayaient ce petit espace, tandis que des panaches de lierre cachaient les crevasses des murailles voisines. On y jouissait habituellement d’rine vue étendue sur la rivière et la forêt; mais par ce ciel bas et sombre, tout se confondait dans une brume humide, tout prenait des teintes grises et «•terreuses* du plus sinistré aspect. . ‘
Simon avait creusé une fosse profonde au centre d’une plate-bande qui , dâns la belle saison, était garnie de fleurs. U avait rejeté la- terre an bord du trou, et, appuyé sur sa bêche, il regardait tranquillement son ouvrage. A ses pieds se trouvait un jeune tilleul alors complètement dépouillé de feuilles.
OMLIA.
mais dont les racines charnues, le tronc sain et lisse promettaient pour l’avenir un ârbre vigoureux, capable de produire de la verdure et des fleurs, de la fraîcheur et de l’ombrage.
Paula était accourue tête nué, drapée seulement dans une écharpe légère. Toute frémissante sous le brouillard, elle examina soigneusement l’arbuste, puis elle fît signe au jardinier d’achever sa besogné.
Simon était intimidé par l’air de solennité de Paula, et il gardait' le silence. Il prit le jeune tilleul, le plaça par le pied dans la fosse, et se mit à jeter la terre dans le trou, pour couvrir lés racines.
Paula, debout à côté de lui, soutenait l’arbuste. Le vent chaud jouait avec son écharpe aux couleurs voyantes, et agitait les boucles de ses cheveux, noirs comme l’aile d’un corbeau. Pendant que le jardinier travaillait, elle prononçait des paroles bizarres, dans une langue inconnue', c’était une espèce de chant d’un caractère sauvage, et lés mêmes sons revenaient fréquemment comme un refrain. Simon la regarda plusieurs fois, surpris qu’elle pût chanter en pareille circonstance, mais sans soupçonner la vérité’. La voix s’élevait de plus en plus; une vive animation se reflétait sur le visage de Paula, dont les yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé. Gomme le jardinier continuait de jeter des pelletées de terre dans la fosse, un événement inattendu vint le frapper de stupeur.
Au moment où les racines de l’arbuste allaient entièrement disparaître sous une côuche d’humus, un éclair éblouissant partit d’une grosse nuée qui passait au zénith, et un violent coup de tonnerre retentit dans la campagne.
Cet éclat de foudre subit, et qui ne fut suivi d’au- * cun autre pendant le reste de la journée, avait en effet un caractère presque surnaturel. Simon, ébloui, terrifié, laissa tomber sa pelle, et, quoiqu’il fût" réputé esprit fort dans le pays, il fit rapidement un signe de croix. Paula elle-même interrompit son incan-' talion ; sans retirer sa main , qui soutenait l’arbuste encore chancelant, elle leva les yeux vers le ciel, dont les échos répétaient les roulements du, tonnerre.
« Mon Dieu! murmura-t-elle, est-ce un signe de • colère ou de miséricorde que tu nous envoies? »
Un calme majestueux se rétablit dans la nature, et l’on n’entendit bientôt plus que les sifflements lointains du vent orageux. Après une courte pause, Paula réprit son chant d’une voix plus basse et plus timide. Néanmoins, Simon ne put se contenir :•
« Morbleu ! mademoiselle, dit-il avec humeur, voulez-vous donc faire venir lé diable ou faire tomber le tonnerre sur noys avec votre grimoire et vos chansons magiques? »
Paula fronça le sourcil d’une manière si terrible que le jardinier se remit à l’œuvre sans oser broncher.
Quand la fosse fut comblée et quand on eut répandu au pied de l’arbuste; selon l’usage, un arrosoir d’eau , la jeune bohémienne s’enveloppa dans son écharpe et retourna lentement à la maison.
Le jardinier était resté pensif à la même, place.
« Du tonnerre à la fin de décembre, dit-il enfin en branlant la tête, et un seul coup, juste au moment où Mlle Paula chantait sa musique infernale! c’est bien drôle tout cela.... Ma foi! si j’ai prêté la main à des sortilèges, c’est fort innocemment, et la chose ne
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peut Fetomber sur moi. Cependant il sera prudent pent-ôtrë de ne pas trop causer de celte affaire.... Mlle Paula ne plaisante pas. »
“Il prit sa bêche et son arrosoir mais, avant de s’éloigner, il ajouta :
« On aurait pu trouver une meilleure place pour planter un arbre qui doit devenir grand. La bonne terre n’a pas plus de deux pieds d’épaisseur en cet endroit, et puis c'est le tuf-.... Mais baste ! cela suffira pour un méchant tilleul, un arbre qui ne produit rien. ..r il vaut mieux réserver me$ terres profondes pour mes poiriers; »
Et. maître Simon se hâta de regagner sa loge, afin d’échapper à une pluie abbndante qui commençait à tomber.
Paula trouva Sàvinîen et le docteur dans une grande anxiété ; la malade s’affaiblissait de minute en minute, et Uorage qui éclatait en ce moment semblait encore exercer une action funeste sur cette organisation nerveuse. Paula s’approcha du lit do Salomée,. et, se penchant vers sa sceur, elle -lui dit en lui donnant un baiser : ‘ *
« Ton désir est satisfait, chère Salomée ; l’arbre a été planté avec toutes les cérémonies ordonnées par Pétrus le hezenmeister." »
Un imperceptible signe de tête remercia Paula de celte nouvelle. *- . * ■
' Une heure après , Mme Savinien avait .cessé de vivre. / " '
i.’aubkkgk. . . -
Nous laisserons passer un intervalle de dixThuit ans environ entre les événements que nous venons de raconter et ceux gui vont suivre.
Au commencement de l’automne de 1838, il y avait à deux lieues environ de Glairefont, à l’endroit où la route royale se bifurquait, une auberge, d’assez bonne apparence, qu’on-appelait le Tour ne- Bride. La situation de cette auberge, à égale distance de plusieurs grands centres de population, faisait qu!elle était fréquentée par toutes sortes de voyageurs, et les voitures de poste, aussi bien que les chariots de rouliers, s’y arrêtaient souvent. Aussi, par une belle et chaude journée de septembre, un cavalier de toqrr nure distinguée, qui montait une bête de prix, mit : il pied à terre devant cette maison. Il appela deux ou trois fois d’une voix impatiente; mais sans doute les valets étaient occupés ailleurs, car plusieurs minutes se passèrent avant qu’ôn répondit à son appel. ‘
Ce cavalier était un jeune homme de vingt-six ou - . vingt-sept.ans, robuste et bien fait. Des favoris bruns, soigneusement entretenus, encadraient son visage, aux traits corrects et beaqx, bien qu’ils eussent une certaine expression de ruse et de dédain..
A son costume, élégant quoique sévère, on jugeait ou qu’il ne venait pas de loin, ou que la gravité des
circonstances l’avait obligé de partir sans avoir pris aucune des précautions ordinaires. Il n’avait ni manteau ni valise, et ses bottes fines, son chapeau rend, sa petite redingote noire, ne -semblaient pas, être un équipement très-eonvenable pour courir les grands chemins, Le cheval lui-même, pur sang anglais, aux formes sveltes, aux pieds de gazelle, était plutôt une • ' bête de luxe, bonne à parader sur les promenades d’une grande ville, qu’une monture de voyage propre . à supporter de longues fatigues. Aussi,, quoique plein d’ardeur encore, le noble animal, qui venait de franchir plusieurs lieues tout d’une haleine,, témoignaitil par la sueur dont il était baigné, .par l’écume blanche qu’il' secouait de sa bouche, combien cette longue course était contraire à ses goûts et à ses ha.bitudes. . ’ ' ,
Le cavalier fronçait le sourcil et frappait du pied avec colère. Il était particulièrement irrité dë voir, au fond d’une cour intérieure, plusieurs, domestiques, dont deux en grande livrée, tourner autour d’une chaise de poste armoriée sans tenir compte de ses cris. Il allait tout à fait perdre patience quand un gros homme rouge, ' en boonet de coton, accourut enfin ; c’était l’hôte lui-même.
L’aubergiste avait un air rogue et semblait disposé - à rembarrer vertement le voyageur qui s’annonçait d’une manière si bruyante;, mais à peine l’eut-il envisagé que sa figure se dérida. Il ôta son bonnet et salua jusqu’à terre. ", . \
« Ah! monsieur Vernon, est-ce vous? dit-il d’un ton où la surprise s’unissait au respect ; voilà longtemps que vous n’aviez honoré ma pauvre maison de votre présence, et vraiment voys sembîez avoir
OBILIA.
oublié le chemin de Clairefont, que vous preniez si souvent autrefois.
— Par ma foi! Granget, répliqua le jeune voyageur sèchement, j’aurais bien fait d’oublier aussi le chemin de voire maison pour l’accueil empressé que j'y reçois..’.. J’appelle depuis un quart d’heure, et pas un de ces fainéants que j’aperçois là-bas n’a jugé ù propos de bouger. • . ' . ' .
— Faut pas nous en vouloir, monsieur Vernon, dit l'aubergiste à demi-voix ; la maison est sens dessus dessous à cause de l’arrivée d’un grand personnage qui a bien voulu s’arrêter chez moi avec sa voiture, ses chevaux,* ses domestiques et tout son train. Les uns disent que c’est un milord anglais, les autres un - prince russe, les autres....
— Un marchand d’orviétan, peut-être ! riposta Vernon en haussant les-épaules. Eh bien! père Granget, malgré mon désir d’arriver au. plus vite chez M. Savinien, je me vois dans l’obligation de faire aussichez vous une petite halte. Je n’ai pas suffisamment ménagé le pauvre Swift, mon cheval, si bien que le voilà surmené.... Vous savez ce qu’il lui faut? une mesure d’avoine et un bon coup d’éponge ; mais que tout soit fini dans dix minutes; je ne saurais attendre davantage.
— Je vais m’en charger moi-même, monsieur Georges Vernon, répliqua l’aubergiste en prenant le eheval par la bridé. Suif, comme vous l’appelez, ne manquera de rien.... Quant à vous, entrez dans la salle basse, où ma fille est en train de tenir compa- ' gnic au milord.
— Eh! eh! le milord doit fjouver la compagnie fort agréable, père Granget, car votre Joséphine est
charmante. Il faut pourtant que je m’expose à déranger le tête-à-tête.... Mais un moment , ajouta-t-il en vojant Granget qui s’éloignait déjà, vous n’allez pas, j’espère, mettre mon cheval dans l’écurie où vous placez toutes les rosses de passage? Swift est une bête déliéate; il ne mangera que dans une auge d’une propreté scrupuleuse, je vous en avertis.
— Ne vous inquiétez pas, je vais le mettre avec les chevaux du milord, un attelage superbe qui vaut au moins mille écus.
— Mettez- le seul et à l'écart, interrompit Georges avec autorité; mon cheval est comme moi, il n’aime pas toutes les compagnies. »
Il se dirigea vers le bâtiment d’habitation et entra dans une salle du rez-de-chaussée où se reposaient habituellement les voyageurs. Celte salle était assez propre, et, outre une grande table qui s’élevait au centie, plusieurs guéridons de marbre étaient disposés alentour. Il y régnait beaucoup de fraîcheur, grâce à d’épais rideaux rouges tirés devant les fenêtres, et dans celte demi-obscurité on entendait bourdonner joyeusement quelques moucherons.
Le personnage aristocratique dont la présence rendait l’aubergiste si lier, et que le nouveau venu soupçonnait d’être un marchand d’orviétan, était assis dans un coin. Il buvait à petits coups de l’eau de Seltz mélangée de sucre et de citron, et il fumait un délicieux panatellas qui embaumait la pièce. JEn face de lui se tenait une jolie fille en petit bonnet et en tablier blanc avec laquelle il causait; n ais,, en dépit, des suppositions peu charitables de Vernon, Joséphine restait debout, à trois pas de l’étranger, l’air humble et les yeux baissés. j,
L’inconnu était jeune, blond, mince, élancé, et son visage régulier avait une expression de franchise et de bonne humeur. Sa mise était simple, quoique d’excellent goût, et, malgré sa jeunesse, un ruban d’ordre étranger décorait sa boutonnière- Mais , en dehors de ce signe matériel de distinction , il était impossible de ne pas reconnaître en lui, à la première vue, un personnage d’un rang élevé.
En entrant dans la salle qui, nous l’avons dit déjà, étâit assez obscure, Georges ne remarqua pas d’abord ces détails. Après avoir salué légèrement d’une inclination de tête, il s’arrêta près de la porte, examinant avec un peu de mépris la compagnie dans laquelle il se trouvait jeté. Gomme il demeurait immobile, le chapeau sur la tête, l’inconnu, qui l’avait envisagé à son tour, se leva en souriant et s’avança vers lui.
« Voilà, dit-il avec politesse, un heureux hasard auquel j’étais loin de m’attendre!... Monsieur Vernon, conseiller de préfecture à X***, je crois? *
Georges Vernon, un moment stupéfait,. retira vivement son chapeau.
« Son Altesse le comte Max de Lichtenwald! s’écria-t-il, le fils et l’héritier du prince régnant Léopold de Lichtenwald !
— Ce sont bien là, en effet, avec une douzaine d’autres noms de baptême, dit le voyageur, mes noms, prénoms et qualités.... Je suis ravi de voir que monsieur Vernon n’a pas oublié une connaissance ébauchée dans les salons delà préfecture de X"’*, connaissance que, pour ma part, j’eusse désirée plus longue et plus étroite. » •*
Il Lendit sa main gantée à Yernon, qui la serra respectueusement.
« Sur ma foi ! monsieur le comte, dit-il avec un peu de confusion, mon abord n’a pas été tel que Votre Altesse était en droit de l’attendre; mais j’espérais si peu rencontrer dans cette misérable auberge....
— Chut! dit le comte Max en posant un doigt sur sa bouche d’un air moitié sérieux, moitié railleur ; laissons Mon A Itesse reposer pour le moment, monsieur Vernon. Nous voyageons incognito.... par économie; car le budget de notre principauté, vous le savez, ne ressemble en rien au budget de la France. »
Tout en parlant, il avait offert un siège à Georges Vernon, et il avait fait signe à Joséphine, qui s’était empressée d’aller chercher de nouveaux rafraîchissements. Bientôt les deux jeunes gens se trouvèrent assis en face l’un de l’autre, causant avec cordialité et fumant les excellents cigares de M, de Lichlenwald. Pendant ce moment de repos, nous allons donner au lecteur quelques détails sur les deux personnages qui venaient de se rencontrer inopinément au Tourne-Bride de Clairefont.
A tout seigneur tout honneur. Le comte Max était en effet le fils unique du prince souverain du Lichtenwald, petit État situé non loin de la frontière française, et dont l’étendue n’atteignait pas celle de la moitié d’un de nos départements. Cette souveraineté lilliputienne produisait annuellement cent raille florins environ de revenus, dont la majeure partie était absorbée par l’entretien d’une armée de trente hommes qu’il fallait payer à la Prusse. Malgré la modi cité de sa fortune, la famille de Lichtenwald passait
pour l’une des plus anciennes et des plus illustres de l’Allemagne; elle était alliée à plusieurs maisons régnantes des grands États de l’Europe, et son arbre généalogique prenait racine dans le^ temps fabuleux de l’histoire. Toutefois, les princes de Lichtenwald ne s’en montraient pas plus tiers. On a constaté déjà la bonhomie delà plupart de ces petits souverains allemands, qui sont aussi facilement abordables que les plus simples bourgeois, et qui exercent leur royauté à la manière du célèbre roi d’Yvetot. Le prince actuel de Lichtenwald appartenait à celle catégorie de patriarches aristocratiques, et il était plus connu par les tableaux et les statues dont il avait formé un joli musée à sa résidence , que par ses exploits guerriers ou par son habileté dans l’art de gouverner les peuples.
Max avait la bonhomie traditionnelle de sa famille sans en avoir la pesanteur allemande; c’était un caractère ouvert, généreux, tour à tour gai et mélancolique. Du reste, le comte avait été élevé par un précepteur français, et, son éducation terminée, il avait passé deux années à Paris. Là, sans doute, il n’avait pas oublié son illustre origine, mais il avait fini d’apprendre ce qu’elle valait exactement. Max avait mené à Paris la vie joyeuse et facile des jeunes gens riches, bien posés dans le monde, sans que les bruyants plaisirs de la grande ville eussent ni blasé ni énervé son âme. Seulement, quand le comte, après avoir séjourné en France et visité les principales villes de l’Europe, était retourné dans sa principauté, peut-être s’était-il senti moins disposé qu’autrefois à apprécier le calme profond, le bonheur monotone qu’on y goûtait, • , ' ,
Auprès, de ce jeune et brillant rejeton d’une souche princière, Georges Vernon n’était rien'de plus qu’un parvenu. Georges avait pour père un ancien notaire de campagne, qui, au commencement de l'Empire, rédigeait obscurément des actes dans une bourgade du département. Par bonheur, le notaire Vernon s’était trouvé sur la route de Savinien, le génie incarné de la spéculation heureuse. Le notaire avait commencé par prêter des fonds à l’entrepreneur; celui-ci, par reconnaissance, lui avait donné une part dans plusieurs affaires avantageuses. Pendant quelques années , ils s’étaient trouvés comme associés. Aussi, le jour où Savinien avait fait l’immense fortune dont nous parlerons bientôt, Vernon, de son côté, était-il devenu un des plus opulents notaires du canton. Alors son ambition s’était éveillée; il avait vendu son étude, brigué les honneurs, et, à l’époque où nous sommes, il figurait parmi- les notabilités du département.
Son lils Georges avait reçu une excellente éducation, et, soit tendance naturelle, soit qu’il eût un motif secret pour désirer de franchir encore quelques degrés de l’échelle sociale, il avait montré de bonne heure une ambition au moins, égale à celle de l’ancien notaire. Après avoir obtenu le grade de docteur en droit à la Faculté de Paris, étudié soigneusement la pratique et la théorie administrati ves, il avait publié sur des questions économiques, des brochures et des articles de journaux qui l'avaient mis en relief. Sa tenue irréprochable, sa richesse, ses avantages extérieurs avaient contribué autant que son mérite au succès de ses prétentions, si bien que, malgré sa jeunesse, il était déjà un éminent fonctionnaire de l’ad-
ODILTA.
ministration locale, et la plus brillante carrière semblait s’ouvrir devant lui.
Georges Yernon, comme nous l’avons dit, avait connu dans les salons de la préfecture de X*** le comte de Lichtenwald, qui, peu de temps auparavant était venu par désœuvrement faire une courte excursion dans la province française la plus rapprochée de la principauté. Les manières sympathiques de Max avaient séduit le jeune conseiller. D’ailleurs, en dépit de toutes les déclamations contre les préjugés de la naissance, certains parvenus de notre époque aiment assez à se rapprocher de l’aristocratie nobiliaire , et , Georges, qui aspirait aux plus hautes distinctions , partageait cette petite faiblesse. Une liaison éphémère s’était donc établie entre lui et l’héritier présomptif du Lichtenwald, pendant le séjour de Max à La ville ; mais bientôt le comte avait dû ristourner auprès de son père, et les jeunes gens ne s’étaient pas revus.
Quand ils eurent amicalement renouvelé connaissance, Yernon dit au comte avec enjouement :
* Sur ma foi, monsieur.... Max, puisque c’est ainsi que vous voulez être appelé, votre présence dans cette pauvre auberge pique vivement ma curiosité. Est-ce que vous allez à X***?
— Non, pas cette fois, répondit le comte ; mais que votre patriotisme de fonctionnaire public ne s’alarme pas, monsieur; mon incognito n’annonce pas une rupture prochaine entre la France et le Lichtenwald; je ne viens pas tenter un coup de main sur vos places fortes. Si j’ai franchi la frontière, je suis muni d’un passe-port en règle, comme pourront s’en assurer les agents de l’autorité, s’ils en ont la fantaisie....
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Diaiti;
La vérité est, mon cher Vernon, ajouta-t-il avec emphase, que je viens en France chargé par mon père et son conseil d’une mission diplomatique.
— Alors, vous allez à Paris?
— Hélas 1 non, répliqua Max, qui ne put s’empêcher de soupirer au souvenir de cette ville de délices; mais, tenez, je ne vous laisserai pas languir plus longtemps, et je vous apprendrai que mon voyage touche à son terme, puisque je me rends au prieuré de Clairefont, chez le grand capitaliste Savinien.
— Savinien! Glairefont! s’écria Georges Vernon; que peut-il y avoir de commun entre le prince de Lichtenwald et....
— Halte-là! monsieur le conseiller, riposta le comte avec une gravité feinte; espérez-vous me prendre en défaut? me croyez-vous assez neuf en diplomatie pour laisser ainsi surprendre le secret de ma mission? Libre à vous de faire des suppositions, mais vous ne saurez rien de moi. Imaginez que je vais trouver ce haut et puissant financier pour traiter avec lui d'une fourniture importante, ou bien de la reconstruction de nés édifices publics, qui ne sont pas dans le meilleur état; le champ vous est ouvert. Vous pouvez même penser, si bon vous semble; que je vais en bon chevalier errant, tenter la délivrance d’une invisible et mystérieuse jeune fille que ce M. Savinien tient cachée dans son manoir, et qui est, dit-on, un prodige de grâce ei de beauté : je ne m’y oppose pas ; mais ma bouche ne fera aucun aveu.
— Je croirai ce que vous voudrez, monsieur le comte, et je ne supposerai rien, répliqua Georges en riant, quoique sa curiosité ne fût pas diminuée; mais cela se trouve à merveille : je me rends moi-même au
prieuré, chez M. Savinien, à qui j’apporte une nouvelle du plus grand intérêt pour lui.
— Ah ! ah ! vous avez donc aussi des affaires de ce côté? demanda Max en lui jetant un regard à la fois malin et inquisiteur; en effet, j’ai entendu dire que vous étiez en relations suivies avec cette famille.... Mais il ne m’appartient pas de questionner quand je me montre moi-même si rebelle auX-questions.... Eh bien, Vernon, ajouta-t-il avec bienveillance, puisque nous devons suivre la même route, je vous offre une place dans ma voiture. Vous aurez moins à souffrir qu’à cheval de la poussière et du soleil. Qu’en dites-vous? *
La vanité du conseiller était doucement chatouillée par cette proposition ; néanmoins, il cacha son désir d’accepter sous des objections polies.
« Mille grâces, monsieur le comte, répliqua-t-il. A la vérité, mon cheval, qui est venu de la ville toujours au galop, paraît à moitié fourbu, et il serait prudent de le laisser au moins jusqu’à demain sur la litière : mais je craindrais de'vous gêner.
— Au contraire, Vernon ; vos campagnes sont d’une monotonie désespérante, et on les prend mieux en patience à deux. Venez, nous voyagerons gaiement. Depuis l’invention des chemins de fer, les postes sont partout démontées sur les grandes routes ; il m’a donc fallu voyager avec mes propres chevaux; or, mes robustes meklembourgeois ne s’apercevront même pas qu’il y aura une personne de plus dans la voiture. Quant à votre monture, vous pouvez la laisser dans cette maison; le maître, qui a l’air d’un brave homme, en prendra soin, et l’on vous la ramènera demain matin au prieuré.. .Vous passerez sans doute un jour ou deux chez M. Savinien?
— Je ... je l’ignore, répliqua Georges Vernon avec un peu d’embarras : et vous, monsieur le comte?
— J’y passerai vingt-quatre heures au moins; la durée de mon séjour dépendra d’une conversation que je compte avoir avec ce prince des écus, ce roi de la linance, ce gardeur de trésors cachés.... Allons, est-ce entendu?
— Je crains d'être indiscret; mais vous insistez avec tant d’obligeance....
— Disposons-nous donc à partir. »
Le cocher de M. de Lichtenwald et l’aubergiste Granget furent appelés. Tandis que le comte ordonnait d’atteler sur-le-champ, Vernon recommandait longuement à l’aubergiste son cheval favori. Granget promit de suivre à la lettre ces instructions, et il ajouta plus bas, avec un mélange de malice et de naïveté ;
« Ainsi, monsieur Vernon, vous partez avec le milord ? Ce n’est donc pas un marchand d’orviétan ? »
Georges rougit et lui tourna le dos.
Quelques instants après, la voiture était attelée dans la cour, et les deux jeunes gens franchissaient le marchepied qu’un valet poudré, le chapeau à la main, venait de déployer. Tout le personnel de Tauberge sé tenait sur le seuil de la porte pour leur faire honneur; l’hôte agitait son bonnet de coton, sa fille souriait, et les garçons d’écurie, qui avaient reçu un généreux pourboire, multipliaient leurs salutations. Le comte Alax , se penchant à la portière, leur adressa un salut des plus gracieux, mais Georges se contenta d’un petit mouvement de tête assez distrait.
Au même instant, le fouet du cocher retentit, les chevaux partirent et la voiture se lança sur la route poudreuse.
Alors Granget dit à son monde, en remettant son bonnet sur sa tête :
« On sait ce que c’est que M. Georges Vernon, et vous avez vu que la civilité ne l’étouffe pas.... Quant à l’autre voyageur, il est si poli que ce doit être un grand personnage ou bien un aventurier.
— Oh ! père , s’écria la gentille Joséphine en rougissant, je suis sûre, moi, que c’est un grand personnage. »
On ne sut jamais à quels signes Joséphine avait deviné le haut rang de Max Lichtenwald.
IY
l’arrivée.
Le temps était magnifique, la route excellente, et les voyageurs comptaient faire en moins d’une heure les huit ou dix kilomètres qui séparaient l'auberge du prieuré. La campagne plate et unie ne méritait aucune attention, et nous savçns que le paysage, pour l’un du moins des deux jeunes gens, n’avait plus depuis longtemps l’attrait de la nouveauté. Ils restaient donc adossés languissamment aux parois bien rembourrées de la voiture, et causaient de choses indifférentes, en donnant un regard distrait aux sites devant lesquels ils passaient. .
Malgré cette apparente tranquillité d’esprit, chacun d’eux grillait de pénétrer le secret de l'autre ; mais le comte était trop fier et Georges trop prudent pour
laisser voir leur curiosité. Enfin, pourtant, Max reprit, en affectant la plus complète indifférence :
« Vous ne m’avez pas dit, Vernon, si vous étiez attendu là-bas.... où nous allons?
— Je ne suis nullement attendu, cher comte, car ce matin encore, j’ignorais moi-même que je dusse aujourd’hui me mettre en voyage.
— Vraiment? Eh bien, l’on m’attend, moi; et si l’on m’a préparé une réception amicale, vous en prendrez naturellement votre part,... Mais, ajouta-t-il aussitôt, vous n’avez besoin, je le sais, de vous présenter sous les auspices de personne. D’ailleurs, la nouvelle que vous apportez, et qui, si j’en juge par votre précipitation, est d’un haut intérêt, ne peut manquer de vous procurer un bon accueil. »
La question, quoique indirecte, était assez pressante; Vernon se départit de sa réserve, et voulut donner l’exemple de la confiance.
« Vous n’ignorez pas, reprit-il en souriant, que mon père et M. Savinien ont été autrefois en communauté d'intérêts; moi-même, avant que mes études et mes fonctions administratives me retinssent hors du pays, j’étais reçu au château sur le pied de l’intimité. Quant à la nouvelle dont je suis porteur, je ne prétends pas en faire un mystère, car elle sera connue demain de tout le département. On parle depuis longtemps de créer dans cette partie de la province une nouvelle route, dont le tracé a été approuvé par le gouvernement. Cette route devait traverser le parc et une partie des jardins du prieuré de Clairefont, ce qui eût donné une grande valeur à la propriété de M. Savinien. Mais M. Savinien, quoique fort bon calculateur, a demandé avec instance que le plan fût
changé et que la route fût reportée à une demi-lieue de là. Sa réclamation venait bien tard ; la loi était votée, le projët allait être mis immédiatement à exécution. M. Savinien offrit deux cent mille francs à l’administration pour que le tracé proposé par lui fût préféré à l’ancien, et il voulut tien me charger de présenter sa demande. Le succès était douteux; comment revenir sur une décision qui avait reçu déjà la sanction gouvernementale? Cependant je ne me suis pas découragé. A force de soins, de démarches, de sollicitations, je suis parvenu à faire modifier la loi dans le sens demandé ; une dépêche arrivée ce matin à la préfecture m’en donne l’assurance formelle. Persuadé que cette nouvelle causerait beaucoup de joie à M. Savinien, je n’ai pas voulu tarder une minute à la lui apporter; je suis monté à cheval, sans même prendre le temps de changer de costume, et....
— Mais pourquoi vous-même, mon cher Vernon ?
demanda Max; un billet de votre main et un domestique à cheval n’auraient-ils pu en instruire de même M. Savinien ? Votre zèle excessif donnerait à penser qu’une autre cause encore vous amène au prieuré. »
Le conseiller de préfecture ne put cacher tout à fait un certain embarras.
« En raison des relations d’amitié qui existententre nous et celte famille, répliqua-t-il, je ne laisse passer aucune occasion de lui prouver une vive affection, un dévouement empressé.
— Soit; eh bien, puisque vous avez des rapports si .étroits avec le grand financier lorrain, je vous demanderai à son sujet certains renseignements qui m’intéressent fort.
— Quoi ! ne connaissez-vous pas la personne dont vous allez recevoir l’hospitalité?
— Pas le moins du monde : la négociation que j’espère mener à bonne fin s’est traitée jusqu’à ce jour par correspondance.... Mais, pour commencer, ' M. Savinien est-il réellement aussi riche qu’on le dit?
— Sa fortune est immense, et égale à celle d’un prince.
— Hum 1 je crois même qu’elle surpasse de beaucoup celle de certains princes de ma connaissance.... On a parlé de vingt.... de vingt-cinq millions, que sais-je?
— Ce chiffre, selon moi, est encore au-dessous de la vérité. Les propriétés seules de M. Savinien, en les estimant au plus bas, valent bien davantage, et nul ne sait quelles valeurs considérables contient son portefeuille.
— Et sans doute, Vernon,. cette richesse a été acquise par des.moyens honorables?
— Par le travail, l’économie et l’intelligence, monsieur Max, je puis l’afiirmer. M. Savinien est un spéculateur habile, heureux, et il est venu dans le bon temps; mais il. n’a jamais recherché le succès par des voies déloyales; on pourrait même citer dans sa vie des traits qui dénotent un véritable désintéressement. Il n’est pas prodigue, il hait le gaspillage ; cependant il fait un digne usage de son opulence.
— Oui, en donnant, par exemple, deux cent mille francs pour détourner une route dont la direction lui déplaît?
— Il peut se passer de pareilles fantaisies, car il ne dépense pas annuellement le centième de Son revenu. Il est sobre dans ses goûts. Un caprice seul
peut lui fournir l’occasion de répandre l’or qui encombre sa caisse. Sa fille et sa belle-sœur ont les mêmes habitudes simples, et vraiment on croirait que la fortune se trompe en comblant de ses dons une famille qui a si peu de besoins.
— Bah ! un gendre bon vivant se chargera sans doute de rétablir l’équilibre.... Mais, mon cher Vernon, vous ne me parlez pas de Mlle Odilia Saviniën.
— Odilia! répéta Georgesen tressaillant, vous avez donc déjà entendu parler d’elle ?
— Quoi d'élonnant? On ne s’entretient pas d’autre chose à plus de vingt lieues à la ronde, quoique personne n’ose se vanter de l’avoir vue. Sans doute, Yernon, vous avez été plus heureux : vous pouvez me dire si cette jeune fille, que son père, d’après la rumeur publique, cache à tous les yeux, et sur le compte de laquelle on répand les bruits les plus étranges, est jolie, bonne, spirituelle, en un mot, digne de tendresse?
— Elle est tout cela, monsieur. Quant à la ridicule accusation qu’on adresse à son père de vouloir la séquestrer, en voici sans doute l’origine : Odilia est d’un tempérament faible et délicat qui exige des ménagements infinis, et on ne la présente pas à tous les . rares visiteurs qui viennent au prieuré. D’ailleurs, elle est d’une humeur timide, amie du calme et du silence. Tels sont les uniques motifs de la retraite profonde où vit cette naïve enfant, qui ignore le monde, qui n’a aucune idée de la position sociale où elle se trouve placée, qui s’ignore elle-même.... Quant aux autres bruits qui courent à son sujet, ajouta Georges avec un sourire méprisant, ils ne valent pas la peine d’être relevés.
— On parie de certaines circonstances mystérieuses qui se rattacheraient à la naissance de Mlle Odilia ; cette jeune fille serait une péri, une fée, un farfadet, que sais-je; et il y aurait bien là de quoi monter une de nos folles têtes allemandes.... Enfin je compte bientôt voir cette merveille; sur mon âme! elle commence à piquer vivement ma curiosité.... Eh bien ! Vernon , puisque vous êtes en train, achevez de me faire connaître toute la maison de notre hôte futur, je vous en prie. »
Le conseiller de préfecture éprouvait une certaine répugnance à répondre à ces questions; un instinct secret l’avertissait que ses indiscrétions pourraient un jour tourner contre lui. Toutefois, Max, malgré son air indifférent, avait dans la voix quelque chose de hautain et d’impérieux qui violentait la complaisance, et Georges Vernon ne savait pas se soustraire à cet ascendant aristocratique. Il répondit avec un peu d'impatience :
« Après M. Savinien et sa fille, il n’y a plus au prieuré que la tante Paula, une bonne fëmme roide, taciturne, attachée aux pas d’Odilia comme son ombre, et exerçant une grande influence sur l’esprit de sa nièce.-
— Ah! ah ! et qu’est-ce que la tante Paula?
— Une ancienne bohémienne, comme Savinien luimême est un ancien maçon. ...Vous ne vous attendiez pas sans doute, monsieur le comte, à trouver dans cette famille des noms historiques et de nombreux quartiers de noblesse, comme dans vos grandes familles d’outre-Rhin? »
Si Vernon, en rappelant brutalement l’origine des habitants du prieuré, avait l’intention secrète de se
venger du comte^il put s’applaudir du succès de sa boutade. Max lit une grimace involontaire, qui ne tarda pas, néanmoins, à se transformer en sourire narquois.
« Qu’importe ce qu’ils ont été! reprit-il; pour eux comme pour tant d’autres, le présent ne ressemble guère au passé.... Mais si j’en juge par le ton dont vous parlez d'elle, mon cher Vernon, cette tante Paula n’est pas de vos amies?
— Elle n’est ni mon amie ni mon ennemie ; Mlle Paula se distingue par un caractère bizarre, peu liant et peu communicatif. Elle n'aime que sa nièce, ne voit que sa nièce; le reste du monde pourrait périr sans qu’elle y prit garde.... Maintenant, êtes vous satisfait, monsieur Max?
— Pas encore.... vous ne m’avez rien dit d’une dame Surville qui , paraît-il, aurait acquis une certaine importance dans la maison.
— Décidément, monsieur le comte, vous en savez plus que vous ne voulez en convenir sur vos hôtes futurs; aussi ne pouvez-vous ignorer que Mme Surville a été l’institutrice d’Odilia; mais elle n’a conservé aucune autorité sur son élève, et la tante Paula sait la tenir à distance. Du reste, Mme Surville est adroite, coquette, encore jolie; elle a peut-être des projets sur le maître de la maison; ruais, ou je me trompe fort, ou son habile manège ne réussira pas.... A présent, poursuivit Georges Vernon avec un peu d’ironie, si vous voulez aussi des détails sur M. Blanchard, le secrétaire de M. Savinien, sur Marion, la femme de charge, sur le vieux jardinier Simon, ne vous gênez pas. »
L’aigreur de ces dernières paroles appela un pli de
colère sur le beau front de Max : mais toujours maître de lui, Lichtenwald réprima son impatience.
« Pardonnez-moi, Vernon, dit-il avec noblesse. Peut-être, en effet, ai-je un peu abusé de votre bonne volonté; vous saurez plus tard quel intérêt pressant m’y obligeait. Permettez-moi pourtant encore une question, la dernière, mais la plus sérieuse: N’auriez -vous pas des vues sur Mlle Odilia, et n’auriezvous pas conçu certains projets?... »
Georges essaya de tourner la chose en plaisanterie.
« Partout où est connu le nom de Savinien, dit-il d’un ton léger, il n’est fils de bonne mère, noble ou vilain, bourgeois ou campagnard, riche ou pauvre, qui n’aspire plus ou moins ouvertement à la main d’Odilia, et aux millions que contient cette petite main; pourquoi ne serais-je pas du nombre des aspirants?
— Encore une fois, parlons sérieusement : vos qualités personnelles, votre fortune, vos relations d’amitié avec M. Savinien, vous placent bien audessus de la foule des soupirants, et rendraient de votre part certaines prétentions fort naturelles. Allons, convenez franchement que vous avez pensé à les faire valoir. » •
Mais Georges Vernon ne voyait pas assez clairement le but de ces questions pour se départir de sa réserve.
« Croyez-vous donc, dit-il avec une gaieté forcée, que vous autres diplomates ayez seuls le droit de garder vos secrets? Vous avez eu déjà l’art de me faire avouer l’objet de mon voyage, la nature de mes rapports avec la famille Savinien, et cela sans me laisser soupçonner quoi que ce soit de votre mission 407 4
à vous; c’est assez, monsieur l’ambassadeur ; je ne vous dirai rien de ce qui me concerne, je vous en avertis.
— Gomme il vous plaira, » répliqua Max.
Et il se mit à causer de choses indifférentes. Il parlait avec tant d’aisance, de tranquillité, que Yernon, qui craignait de l’avoir blessé, ne tarda pas à se rassurer, et une entente parfaite, en apparence, se rétablit entre eux.
Cependant, les chevaux continuaient d’emporter la voiture avec rapidité; on approchait du terme du voyage, et bientôt on entra dans la longue et sonore avenue de platanes qui précédait l’habitation. Cette avenue, entretenue avec grand soin , ne paraissait pas très-fréquentée ; sauf une double ornière et un petit sentier qui la sillonnaient parallèlement, elle était couverte de gazon. Des barrières se trouvaient à chaque extrémité, mais ces barrières étaient ouvertes, sans doute pour laisser passer un hôte dont l’arrivée était annoncée. / - .
Comme la voiture s’engageait sous l’épaisse voûte de feuillage, un petit garçon, qui semblait avoir été placé en vedette, se mit à courir de toutes ses forces vers le prieuré. On ne pouvait entendre ses cris, mais on le voyait agiter les bras comme s’il eût donné un signal aux personnes de la maison. Aussitôt, deux domestiques, revêtus d’une livrée grise à boutons d’argent, ouvrirent une belle grille de fer à lances dorées, qui avait remplacé l’ancienne clôture de bois ; la voiture pénétra librement dans la cour et vint s’arrêter devant un perron de pierre que surmontait une élégante marquise.
Georges Yernon avait remarqué toutes ces eircon-
ODLLIA.
stances, prouvant que non-seulement le comte de Lichtenwald était attendu, mais encore que le maître du logis, assez peu raffiné d’habitude en matière de cérémonial, désirait rendre au voyageur des honneurs extraordinaires. Néanmoins il ne dit rien, et voyant Max se pencher à la portière pour examiner l’habi- . tation de l’opulent capitaliste, il l’imita distraitement.
L’ancien couvent n’avait plus son aspect sombre et délabré d’autrefois. Savinien, rétiré des affaires et *. établi d’une manière durable à Clairefont , avait employé ses loisirs et son expérience spéciale à bouleverser le prieuré. Tout était rajeuni, blanchi, distribué selon les exigences du goût nouveau. Sur l’emplacement de l’église, qui avait été détruite pendant la révolution, s’élevait un corps de logis qui contenait les écuries, les remises et les logements des gens de service. Les brèches des murs avaient été réparées depuis longtemps; des persiennes avaient été ajoutées aux vieilles et larges fenêtres du temps passé; la toiture d’ardoises était surmontée de girouettes dorées. Enfin, l’habitation du millionnaire ressemblait maintenant, sauf son irrégularité, à tous les châteaux modernes de France, et nul n’eût pu reconnaître, dans cet amas de constructions, neuves en apparence, un couvent déguisé.
« M. de Lichtenwald, dit Yernon en souriant, doit trouver que tout cela sent furieusement le parvenu.
La maison paraît dater d’hier, comme la fortune de son maître. »
Mais le comte ne semblait pas approuver les idées de dénigrement dont son compagnon faisait parade depuis quelques instants à l’encontre de Savinien.
« Cela sent le confort et le bien-être, répliqua-t-il
avec rondeur; ne me parlez pas de ces vieux édifices historiques auxquels on ne touche jamais.... et pour cause ! Mon père possède, au fin fond des montagnes, un château gothique tombant en ruine, et il me faut, bon gré mal gré, aller passer chaque année deux mois dans cette masure. On y gèle en été comme en hiver, et l’on n’y voit clair en aucune saison; elle n’est habitable que pour les rats, les hibous, les chauvessouris et les revenants.... C’est à y mourir d’ennui. Moi, je suis du goût deM. Savinien; il aime ses aises, à ce que je vois. »
La voiture s’était arrêtée devant le perron, et les domestiques en livrée grise accouraient pour ouvrir la portière. Comme le marchepied se développait avec un bruit sourd, un gros homme dç cinquante-cinq ans environ, rouge, bouffi, mais robuste encore malgré son crâne chauve, apparut tout essoufflé dans le vestibule. Prévenu sans doute à l’improviste, il accourait en achevant de passer une grande redingote bleue qui le gênait aux entournures.
« Est-ce là l’intendant? » demanda Max à voix basse. Vernon fut violemment tenté de laisser le comte faire une sottise; de minute en minute les manières de M. de Lichtenwald lui causaient plus d’inquiétude ; un sentiment de prudence l’empêcha d’écouter son inspiration malveillante :
« C’est M. Savinien lui-même, >■ murmura-t-il.
Et pendant que le comte s’empressait de descendre, Vernon s’oublia dans la voiture pour observer comment on allait recevoir son compagnon de route.
L’accueil fut encore plus empressé et plus cordial qu’il n’aurait pu l'imaginer, connaissant la froideur et la sécheresse habituelles du maître du logis. Savi-
nien , bouscula les domestiques et atteignit le bas du perron au moment où Max venait de mettre pied à terre.
« Monsieur de Lichtenwald, je pense? » demanda-t-il.
Max s’inclina.
« Alors touchez là, reprit Savinien avec un gros rire et en lui tendant la main; vous êtes en retard, et je commençais à craindre.... Un gentil garçon ma foi ! ajouta-t-il en examinant le jeune voyageur avec admiration ; on ne m’a pas tromj é, et nous serons bientôt bons amis, je le gage. »
Au grand étonnement de Georges Vernon, le fils du prince souverain de Lichtenwald, le descendant de tant d’illustres personnages, ne s’offensa nullement de cette familiarité. Loin de là, il laissa tomber sa main blanche et délicate dans la main encore calleuse de l’ancien maçon, et il s’excusa poliment de son retard, sans que ses traits exprimassent aucune ironie, aucun malaise. Savinien l’interrompit bientôt avec sa bonhomie accoutumée :
« Allons ! nous causerons de cela une autre fois, reprit-il; vous voilà et c’est le principal.... Mais entrez; vous goûterez de mon vin.... Place donc, fainéants! » ajouta-t-il en s’adressant aux domestiques qui s’agitaient autour d’eux. ,
Il glissa son bras sous celui de Max, mais il sentit le comte résister légèrement ; il se retourna , et aperçut Georges Vernon qui descendait de voiture à son tour.
« Qui avons-nous là ? Quoi 1 c’est vous, Georges ? s’écria-t-il avec plus d'étonnement que de plaisir en reconnaissant le conseiller de préfecture ; qui diable se serait attendu....
— Je crois , monsieur Savinien , répliqua Vernon d’un ton un peu pincé, que les nouveaux amis font un peu oublier les anciens , et dans les circonstances actuelles c’est presque de l’ingratitude.
— Que dit-il? Je ne vous avais pas vu, mon garçon; mais je ne puis comprendre.... »
Max s’empressa de raconter comment il avait rencontré au Toume-Bride Georges Vernon, qui venait apporter à M. Savinien une nouvelle importante, et comment il lui avait offert une place dans sa voiture.
« Une nouvelle importante? répéta Savinien tout surpris; mais j’y songe.... s’agirait— il, par hasard, de cette route qui devait traverser ma propriété, et dont je voulais faire changer le tracé moyennant un sacrifice de deux cent mille francs?
— Précisément, monsieur Stvinien, répliqua Vernon triomphant, et je viens vous annoncer que votre proposition est acceptée.
— Comment! c’est pour cela.... Il ne fallait pas vous
déranger pour si peu, mon garçon; je n’ai pas douté un seul instant que l’administration ne finit par agréer mes offres. , .
— Cependant, j’ai rencontré bien des difficultés ; et, si je n’avais pas pris cette affaire tant à cœur. ...
— Bah ! j’aurais offert quatre cent mille francs, six cent mille, s’il eût fallu, répliqua le capitaliste en ricanant, et le gouvernement n’aurait pas résisté ; au temps où nous vivons, on peut tout avec de l’argent comptant; je n’avais aucune inquiétude à ce sujet, je vous assure. »
Puis, voyant l’air consterné du conseiller de préfecture, il ajouta d’un ton plus amical :
« Je ne vous en remercie pas moins, Georges, et
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Odilia voudra vous remercier aussi.... Allons, puisque vous voilà, vous passerez quelques jours avec nous. Aussi bien nous aurons à distraire M . deLichtenwald, et je ne compte guère sur moi pour cette besogne. Des jeunes gens s’entendront mieux ensemble; vous chasserez, vous jouerez au billard, vous irez vous promener Achevai dans la forêt..*. Oui, toute réflexion faite, c’est' un bon vent qui vous amène à notre secours. »
Georges souhaitait ardemment celte invitation , mais il se sentait humilié de la devoir uniquement au désir qu’avait Savinien d’amuser M. de Lichtenwald.
Il balbutia donc quelques excuses sur la gravité de ses occupations, sur la nécessité où il se trouvait de retourner promptement à la ville.
« Entrez toujours, dit Savinien avec impatience; morbleu! vous ne partirez pas du moins sans avoir bu un coup.... Le fils de votre père ne quittera pas ainsi ma maison;, surtout quand il vient pour me rendre service..». Entrez, et nous traiterons cette question au salon. »
Il entraîna Max sous le vestibule, et Georges les suivit d’un air irrésolu, tandis que les valets déchargeaient la voiture.
Tout en causant, on pénétra dans un splendide salon aux meubles dorés, aux bronzes dorés, au plafond doré; l'or brillait partout avec une piofusion qui fatiguait le regard. En revanche, d’ignobles peintures, de grossières lithographies s’étalaient sur les murs dans des cadres magnifiques. Savinien, comme ses pareils, aimait l’éclat, mais il ne comprenait pas l’art.
Il y avait pour cinquante mille france de meubles et de choses précieuses dans cette pièce; mais les ta-
bleaux, sans leur bordure, ne valaient pas dix francs. Si l’on veut, par l’inspection d’un appartement, apprécier le caractère et les habitudes du propriétaire, ce ne sont pas d’abord les meubles qu’il faut regarder, ce sont les murs.
Au milieu de ce somptueux salon se tenait debout une femme jeune encore et assez belle. Elle était mise avec prétention, et une plume altière surmontait son chapeau de satin rose. Cette dame multipliait les révérences et les sourires pour attirer l’attention des deux jeunes gens.
* Mlle Paula, sans doute? dit Max en s’inclinant.
— Non, non, répliqua Savinien; c’est seulement Mme Surville, l’institutrice d’Odilia. ... On vient de me prévenir, poursuivit-il avec un peu de confusion, que Paula et ma lille, malgré mon ordre exprès, étaient allées à la promenade. Je n’ose gronder, car le docteur a prescrit à cette chère enfant de faire chaque jour une longue course à pied dans la campagne; du reste, elles ne sauraient tarder à rentrer.
— En attendant, ajouta Mme Surville, ces messieurs me permettront de suppléer, autant qu’il sera en mon pouvoir, les dames du logis. »
En même temps elle adressa la parole à Vernon, qu’elle connaissait de longue date, et offrit des rafraîchissements qu’un domestique venait d’apporter sur un plateau de vermeil.
Quelques instants plus tard, Georges Vernon se promenait avec agitation dans la chambre où il avait été conduit en attendant l’heure du dîner.
« Non , disait-il , je ne croirai jamais que le comte de Lichtenwald puisse songer à épouser Odilia ; et cependant ce voyage, qui semblait avoir été concerté
entre lçs deux familles, cette absence de préjugés de caste, cette affectation de bonhomie.... Oh ! il y a autre chose là-dessous qu’une affaire de finance, j’en suis sûr!..; Eh bien, je n’abandonnerai pas ainsi la partie; je veux savoir comment tout cela tournera : ce sera curieux, j’imagine ! Qu’ils osent seulement lui présenter Odilia — Je les en défie ! »