LA SUCCESSION SAVINIEN
La tanle Paula, en sa. qualité de proche parente d’Odilia, héritait toute l'immense fortune de Savinien, et à elle seule appartenait désormais de donner des ordres au prieuré. Cependant elle voulut que les 'funérailles de sa nièce fussent simples'et sans pompe; quelques amis de la famille, en tête desquels se trouvaient Max de Lichtenwald et le baron Schwartz, y furent seuls invités; en revanche, tous les pauvres du pays étaient venus grossir le Cortège, et le nombre en était grand. Les restes de k jeune fille furent déposés dans un caveau où se trouvaient déjà les restes mortels de son père, en attendant qu'ils pussent être transportés, les uns et les autres, dans l'église de l’hospice alors en construction, que l’on devait appeler Hospice Savinien , du nom de ses fondateurs.
Paula présida S ces douloureuses cérémonies avec une fermeté d’âme dont l’eussent cru incapable ceux qui savaient de quel. amour passionné, violent, exclusif, elle avait aimé sa nièce; Drapée dans ses vê- . tements noirs, elle marcha d’un pas ferme et la tête haute derrière le cercueil ; elle accomplit avec une ponctualité religieuse tôus les devoirs d’usage ; elle ne versa pas une lafme, ne laissa pas échapper un cri de douleur, un geste de- désespoir. Aucun sentiment
ne se reflétait sur ce visage impassible; son. âme indomptable ne donna pas une marque de faiblesse.
Cependant il paraît que cette fermeté et ce stoïcisme ne persisîèrent pas quand, la cérémonie achevée, la nouvelle héritière fut rentrée au château. Max de Lichtenwald et le baron Schwartz, qui comptaient partir le soir même pour la principauté, étant venus au prieuré prendre congé delatantePaula, ne purent pénétrer jusqu’à elle. Comme ils attendaient dans le petit salon qui précédait l’ancien appartement des dames, ils entendirent, malgré les portes et les épaisses draperies, des cris sauvages, des trépignements, des exclamations en langue inconnue. Deux fois ils voulurent se retirer, et deux fois on les retint.
Enfin Blanchard parut, défait et bouleversé. Il vint h. Max et lui apprit, avec un mélange de cordialité et de respect, que MllePaula était décidément dans l’impuissance de le recevoir, non plus que le baron Schwartz; elle suppliait ces messieurs de l’excuser; elle les remerciait de leurs bons offices et leur souhaitait toutes sortes de prospérités.
Ce message était poli, conçu dans des termes pleins de convenance ; aussi Max soupçonna-t-il le messager d’avoir un peu orné ce compliment d’une personne plongée dans l’afflicfion. Comme Schwartz se levait pour se retirer, Lichtenwald demanda bas à Blanchard : -
« Dans quel état se trouve maintenant cette pauvre femme V
— Dans l’état où se trouverait une tigresse qui aurait perdu ses petits, répliqua l’intendant d’une voix étouffée; à certains moments, quatre personnes robustes sont impuissantes à la contenir. »
ODLLIA.
Max soupira,- puis il serra la main à Blanchard et se laissa conduire par le baron dans la cour, où la voilure les attendait.
Pendant plusieurs jours, la tante Paula demeura invisible pour tous les habitants du château, 'sauf pour les femmes de ehambre et pour Blanchard. On entendit encore plusieurs fois -, dans son appartement, ces trépignements, cçs cris, qui avaient' excité l’attention de Max et du baron; mais peu à peu les crises devinrent plus rares, et, enfin, elles cessèrent tout à fait. Paula se montra de nouveau; elle était sombre et taciturne, mais calme en apparence. Du reste,- les domestiques n’eurent pas longtemps à épier sa douleur.- Le soir du huitième jour après la mort d’Odilia, tous les gens de la maison, grands et petits, hommes et femmes, jeunes et vieux, reçurent l’ordre de se réunir dans la salle h manger. Ils y trouvèrent la tante Paula debout, froide et grave, à côté de Blanchard, qui était qssis devant une table couverte de registres et de papiers.
Blanchard prit la parole et annonça que, sauf le concierge ef le jardinier, indispensables pour la garde et l’entretien de la propriété, les autres serviteurs de la famille Savinien devraient quitter la maison dans le plus bref délai. Comme~cette nouvelle était accueillie avec consternation, Blanchard, s’empressa de prendre sur la table certaines pièces qui ne pouvaient manquer d’adoucir le regret des assistants ; c’étaient des titres de rentes accordés à chacun d’eux en raison de l’ancienneté et de l’étendue de ses services.
Aucun n'avait été oublié ; les plus humbles fonctions étaient rémunérées avec une générosité royale. Des larmes de reconnaissance coulèrent de tous les
yeux. Les femmes ayant observé que la tante Paula n’avait désigné personne pour son service particulier, plusieurs vinrent lui demander à voix basse la préférence :
. « Merci, répliqua Paula sèchement; désormais je' me servirai moi-même. »
Le lendemain de cette scène, les rentiers de fraîche date quittèrent le château ; la vaste habitation prit un aspect plus solitaire et plus désolé que jamais. Les fenêtres demeuraient closes ; le silence et l’obscurité régnaient dans les appartements déserts. Les écuries elles-mêmes étaient vides, les chqvaux ayant été vendus.
Cependant Paula n’avait pas encore quitté le prieuré; on la voyait errer quelquefois comme une ombre noire dans les galeries et les jardins.
Des notaires, des hommes d’affaires avaient de longues conférences, soit avec elle, soit avec l’universel Blanchard. .<
Quel était le projet de la maîtresse de Clairefont.et où tendaient ces allées et ces venues mystérieuses?
Tout à Coup éclata une nouvelle extraordinaire, invraisemblable; Paula venait de quitter le pays sans vouloir dire où elle allait, et avant son départ elle avait renoncé par acte authentique à la riche succession de sa nièce et de son beau-frère, en faveur des membres de la famille Savinien, si l’on pouvait en découvrir. Les fondations pieuses , les legs de conscience étaient réservés, mais il fut avéré que Paula n’avait pas retenu pour elle une obole des millions entassés dans la caisse de Blanchard, et quelle devait en être réduite pour vivre à ses ressources per- , sonnelles, si elle en avait.
QDILIA.
Bien dés gens à Clairefont et dans le voisinage refusèrent d’abord de croire à ce désintéressement miraculeux, et l’on vint aux renseignements auprès de Blanchard. La voix publique avait dit vrai: l’acte de renonciation était déposé chez un notaire, et l’on avait nommé un conseil judiciaire pour administrer la succession Savinien. Quant & ,Paula, elle avait réellement disparu, et l’on ignorait le lieu de sa retraite. Peut-être Blanchard était-il mieux instruit que personne à ce sujet, mais il se montra d’une discrétion absolue, et, afin de couper court aux importunités des questionneurs, il partit pour l’Auvergne, où il espérait trouver des parents-de feu son patron.
En effet, bientôt les prétendants ne manquèrent pas; mais la difficulté d’établir légalement leurs droits et leur filiation, les obstacles que présentait la dispersion d’une race aussi nomade que celle des Auvergnats de la classe intime, devaient rendre la tache longue et pénible. Aussi Blanchard y employat-il beaucoup plus de temps qu’il ne l’eût souhaité, et, après plusieurs années de peines il n’était pas encore parvenu à se reconnaître parmi les ascendants et les descendants, les agnats et les cognatsqui réclamaient leur part dans la succession Savinien.
A peu près à l’époque où la tante Paula disparaissait du prieuré, deux paquets arrivaient à. la résidence de Lichtenwald : l’un, de grande dimension, à l'adresse du baron Schwartz, pour être remis au prince régnant; l’autre, ■ beaucoup, plus petit, à l’adresse du comte Max. Celui du comte .renfermait une boîte fort simple, dans laquelle se trouvait un anneau d’argent. Une note assez mal écrite, et plus mal orthographiée, indiquait que cette bague avait appartenu
à Salomée, la mère d’Odilia, et qu’elle avaitété portée longtemps par Odilia elle-même; elle était offerte
comme souvenir à Max de Lichtenwald., Le comte fut
vivement touché de cet hommage délicat; ses larmes coulèrent en songeant à qui avait appartenu la bague en dernier lieu, et il écrivit à la tante Paula pour la remercier de. ce présent; mais rien ne prouva que cette lettre fût parvenue à son adresse, car il ne reçut jamais de réponse, ..
Si le paquet adressé à Max avait une grande valeur aux yeux du comte, celui qui était arrivé à l’adresse de son père n’était pas moins précieux, quoique d'une nature différente : il contenait une quittance en forme légale des trois millions prêtés à la principauté de Lichtenwald par feu Savinien.
A cette quittance était jointe une lettre fort respectueuse de Blanchard. L’homme d’affaires exposait que Mlle Paula, héritière de son beau-frère et de sa nièce, croyait remplir le vœu de l’un et de l’autre erv annulant la dette dont iL s’agissait, et que dans le. cas où S.. A. le priqce régnant éprouverait certains scrupules à accepter personnellement ce legs, il ne pourrait toutefois le refuser pour les pauvres de la principauté.
Cette lettre et la pièce importante qui l’accompa- ' gnait mirent en émoi la petite cour de Lichtenwald.
Il y eut une espèee de conseil privé, où fut appelé le comte Max, et l’on examina si la dignité de l’État permettait d’accepter les dons de l’héritière de Savinien. La fierté aristocratique du prince et de son ministre était éveillée; on convint de refuser une libéralité que rien ne semblait justifier.
En conséquence, Schwartz expédia une dépêche à
Blanchard pour lui annoncer, avec tous les détours diplomatiques et tous les ménagements d’usage, que la quittance demeurait comme non avenue, et que le Lichtenwald ne- se considérait pas comme dégagé de ses obligations. Blanchard répliqua que Mlle Paula avait disparu, qu’il n’avait pas d’ordre, que ses écritures étaient en règle, et qu’il ne pouvait revenir sur un fait accompli.
Nouvelles dépêches du Lichtenwald; on exprimait toujours la volonté bien arrêtée de payer ses dettes, capital et intérêts. . . '
Cependant l’affaire traîna en longueur, et, au bout de plusieurs années, on n’était guère plus avancé que le premier jour dans cette contestation d’une espèce si rare. v
Du reste, pendant cet espace de temps,, cjegrands événements avaient eu lieu au Lichtenwald. Les regrets de Max, si poignants d’abord, s’étaient insensiblement adoucis. If avait fini par céder aux instances de son père et de Schwartz en épousant la fille cadette du grand-duc -de X***, jeune personne charmante qui l’aima passionnément. •
Puis, le vieux prince étant mort, Max. élait devenu à son tour souverain du Lichtenwald, et il administra la principauté avec le concours de l’inamovible baron.
Cependant, au milieu de ses* prospérités, il avait parfois des accès d’humeur noire- qu’il ne pouvait surmonter. Souvent sa belle et gracieuse jeune femme le surprenait dans ces quarts d’heure de mélancolie, et lui disait avec un accent de doux reproche :
« Cher Max, è quoi pensez-vous?
Au passé, chère Stéphanie, à un passé si triste
que mon bonheur actuel ne peut en effaçer complètement le souvenir ! »
Vers la fin de l'automne de 184., Mat était venu avec la princesse rendre visite au grand-duc, son beau-père. La' cour grand-ducale résidait alors dans un château situé au milieu de montagnes sauvages, et entouré d’immenses forêts séculaires, où l’on faisait chaque joür des' chasses magnifiques.
lin soir; Max revenait à cheval d’Une de ces chasses, et il se hâtait pour arriver avant la nuit au château où la princesse l’attendait. Il s’était attardé à la poursuite d’un dix-cors qui avait entraîné fort loin la meute et les piqueurs, et il était suivi seulement de deux domestiques à cheval comme lui.
On ne se trouvait plus qu’à une demi-heure de marche de la résidence,' quand le prince et sa suite s’engagèrent dans une gorge étroite, entre de hautes montagnes couvertes de sapins. Cette espèce de défilé était habituellement fort obscur à cause de l’élévation des rochers formant à droite et à gauche des murs perpendiculaires; mais en ce moment, le soleil, qui se couchait en face des voyageurs, y projetait obliquement une lumière rouge et éblouissante. Le disque de l’astre du jour avait pourtant disparu déjà sous l'horizon, mais les nuages d’un pourpre éclatant qui l’environnaient avaient pris, comme il arrive parfois, l’aspect d’un immense incendie.
Au milieu de la route, on apercevait un personnage de grande taille, appuyé sur un bâton ferré; il demeurait immobile, et se dessinait en noire silhouette sur le ciel resplendissant.
Bientôt les Cavaliers purent reconnaître que ce
personnage mystérieux était une femme, qui s’enveloppait dans une mante de couleur sombre, assez semblable à celles en usage parmi les plus pauvres paysannes.
Cette femme examinait les voyageurs avec curiosité, et bien qu’ils avançassent de toute la vitesse de leurs chevaux, elle ne se pressait pas de céder le passage. Enfin, pourtant, quand ils ne furent plus qu’à une. courte distance, elle gagna lentement le bord du chemin, où elle resta de nouveau immobile,, appuyée sur son bâton.
Max, tout occupé d’admirer le magnifique coucher du soleil , avait à peine remarqué cette inconnue, dont l’apparence annonçait une mendiante. Comme il allait passer distraitement devant elle, on lui dit d’une voix forte : •
« Max de Lichtenwald 1 »
Le prince fit signe à l’un de ses valets de donner quelque argent à cette femme. Le domestique se mettait en devoir d’obéir, quand on ajouta d’un ton de colère et de mépris r •
« J’ai souvent fait. l'aumône, mais je ne l’ai jamais reçue.... Prince de Lichtenwald, avez-vous si peu de mémoire? > ' .
Max arrêta son cheval et regarda la prétendue mendiante avec plqs d’attention. Alors il n’eut pas de peine à reconnaître la taillé élevée, le visage osseux et bronzé, les yeux noirs et profonds d’une personne qu’il avait tant de raisons de ne pas-oublier.
« Paula !... malheureuse Paulal dit-il avec émotion, est-ce bien vous? ».
Il mit pied à terre; les domestiques qui s’étaient arrêtés aussi, s’approchèrent pour prendre la bride
Digitize
de sa monture. Paula, car c’était elle, fît un geste impérieux.
« Renvoyez-les, renvoyez-leg, dit-elle, il faut que je vous parle. »
Le prince donna l’ordre à ses gens d’aller en avani avec son cheval, annonçant qu’il les rejoindrait bien-* tôt; mais les valets n’osèrent laisser leur maître avec cette femme suspecte; ils se contentèrent deseretirer hors de la portée de la voix, et firent halte sous un bouquet de chênes, afin de pouvoir accourir aü premier appel. .
Max ne songeait déjà plus à eux; il continuait d’examiner la bohémienne avec autant, de curiosité que de pitié.
« Pauvre Paula, répéta-t-il, dans quel état je vous revois !
— Vous, du moins, dit Paula de sa Voix rude, vous savez que si ma situation est misérable aujourd’hui, celte misère est volontaire.... Eh bien ! oui, leur richesse m’inspirait de l’horreur. Quand Dieu envoie quelque part la fortune, il y envoie quelquefois aussi tous les maux, afin que le riche se souvienne de la faiblesse humaine; il veut faire expier à ces privilégiés leur opulence, et vous l’avez bien vu. Il n’a épargné aucun- des miens, ni la jeûné mère, ni le père ambitieux et fier, ni la pauvre fille si timide et si douce! Aussi n’abjè pas voùlu de leur or qui portait malheur. J’ai tout rendu, le jour où ceux qui m’étaient chers s’en sont allés de ce monde; je n’ai voulu rien garder d’une fortune qui les avait si mal préservés des atteintes du sort.... Avec le prix de quelques bijoux qui m’appartenaient en propre, j’ai su me créer une existence indépendante, il faut si peu
pour vivre, et la mort vient si vite!... Quelquefois pourtant, continua la bohémienne d’un air sombre, il semble qu’elle oublie les vieux, les pauvres, les malheureux, pour frapper les jeunes, les riches et ceux qu’on envie ! » >
Le prince écoutait avec émotion ces paroles, où l’amertune se mêlait au détachement absolu des choses humaines. Il reprit avec douceur :
« J’ai admiré plus que personne votre désintéressement, Paula, bien que, suivant les idées du monde, il puisse paraître aveugle et précipité. Mais vos instincts nobles et généreux n’ont, pu vous tromper, et l’on doit respecter les inspirations de votre conscience.... Cependant, permettez-moi de vous demander si ce désintéressement ne vous aurait pas entraînée trop loin.... Où demeurez-vous maintenant et comment vivez-vous? ;
— Je vis dans le silence et l’isolement qui conviennent à une âme blessée..,. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Princes de Lichtenwald (car on m’a dit que vous étiez prince aujourd’hui), pensez-vous encore quelquefois à.... à celle que vous avez aimée d’un amour si vrai et si pur, que cet amour a fini par trouver grâce devant moi?
— Si j’y pense 1 répondit Max en soupirant : Paula,
pouvez-vous me le demander? ' s
— Et pourtant vous avez une femme charmante, et bonne autant que belle.... J’ai voülu la voir aussi. Cachée dans un taillis, quand elle passait dans une brillante voiture, j’ai pu admirer sa- grâce et sa beauté. Elle est digne de votre admiration, de votre tendresse, et vous l’aimez, n’est-ce pas?
— Je l’aime.
— C’est juslice ; cependant p’arrivet-il pas souvent qu’un souvenir du passé.... Prince, montrez-moi vos mains. »
Max la regarda d’un air surpris- mais cette femme bizarre frappa du pied et répéta brusquement :
« Montrez-moi vos mains. »
Enün, le .prince devina de quoi il s’agissait; il se déganta en souriant, et Paula put voir à son doigt, à côté d’un anneau de mariage, la bague d’argent d’Odiiia.
Rien ne saurait peindre l’émotion de la bohémienne en acquérant la preuve que Max, au milieu des grandeurs, ne répudiait pas les douloureux souvenirs de sa jeunesse. • ' .
Elle si fière, elle déposa un baiser d’abord sur l’anneau, puis sur la main, et, quand elle se redressa, une larme, la dernière peut-être de ses yeux flétris, coula sur sa joue parcheminée.
« Vous avez un brave cœur, reprit-elle d’une voix tremblantè, et vous étiez vraiment digne d'elle...* Pourquoi. n’en ai-je pas toujours été convaincue?... Fatale richesse, qui me mettait en défiance contre tous ceux qui nous approchaient!... Mais quand même j’aurais pu reconnaître, le véritable amour, que pouvais-je, malheureuse, contre la destinée?»
Elle se taisait, les yeux tqurnés vers la terre. Elle reprit enün, comme si elle sortait d’un rêve :
« Ce n’était pas non plus pour vous parler d’elle que j’ai désiré vous voir et que j’ai épié pendant trois jours l’occasion favorable de vous entretenir sans témoin.... ,Un autre intérêt m’appelait ici; mais quel intérêt?... Je ne le Sais plus. J’oublie tout, excepté ce que je ferais bien d’oublier peut-être! »
0D1LTA.
Après une nouvelle pause, elle reprit d’un ton plus calme : . ■“ .
« J’y suis maintenant .. Vous aimiez Odilia, je le vois, j’en suis sûre; eh bien! vous devez respecter ses volontés dernières. Vous refusez d’accepter la quittance des trois millions qui vous a été adressée après mon départ du prieuré, et, malgré toutes les instances, Vous persistez dans le dé 3 ir de restituer cette somme à la succession Savinien. Prince, j’aî voulu vous dire qu’en vous envoyant cette quittance, je n’avais fait que me conformer aux volontés expresses de ma chère Odilia.... Un jour, peu de temps avant sa mort, ma nièce était auprès de moi quand Blanchard vint m’entretenir de plusieurs affaires d’intérêt qu’il disait urgentes. On ne se déliait pas de la pauvre enfant, dont la raison paraissait alors perdue sans remède, et Blanchard me parla en sa présence des trois millions du Lichtenwald. Pendant notre conversation, ma nièce devint attentive; toutefois, elle ne prononça pas une parole.
e Ce fut seulement après le départ de l’intendant qu’elle me dit d’un ton ferme et où il n’y avait plus rien de son égarement ordinaire ; « Matante, M. de « Lichtenwald est un bon et généreux jeune homme; « je suis fâchée d'apprendre que sa principauté ait « été obligée de recourir à un emprunt, ce qui an- « nonce la gêne et la souffrance de ses sujets. Quand « mon arbre sera desséché (vous savez maintenant « ce que signifiaient ces expressions dans sa bouche?) « vous 11e réclamerez jamais celte somme, et vous « prierez le comte Max de l’employer pour le bon- « heur de son peuple. Vous m’entendez, ma tante?
« et j’espère que M. de Lichtenwald ne refusera pas « ce don, parce qu’il vient de moi. »
« Voilà exactement ce qu’elle me dit, prince, et, je vous le répète, elle avait alors toute sa raison. Nous causâmes encore quelques instants, et jamais son esprit ne m’avait paru plus net, plus lucide; puis sa tête se fatigua, le délire revint et avec lui les bizarreries si gracieuses, mais si tristes que vous connaissez.... Et maintenant, monsieur de Lichtenwald, ferez-vous- encore des difficultés pour accepter le legs de ma nièce? »
Max ne put retenir ses larmes en apprenant une circonstance qu’il avait ignorée jusqu’à ce jour.
« Mademoiselle Paula, dit-il d’une voix altérée , ce souvenir affectueux de notre chère Odilia me pénètre de reconnaissance. Nul ne saura jamais combien était vive mon admiration pour elle, et toute preuve d’intérêt de sa part m’èst infiniment précieuse.... Cependant, je ne dois pas vous cacher que l’avis de feu mon père, l’avis de mes conseillers, parmi lesquels se trouve le baron Schwartz, a été que ma dignité et celle de mon pays ne permettaient pas d’accepter un tel présent. Ma volônté -èHe-même serait impuissante peut-être.... * '
— Quoi 1 reprit Paula avec sa violence passée, suivez-vous les conseils de ce baron froid et sans âme, qui juge tout d’après les calculs de sa sèche politique?... N’écoutëz que votre cœur, Max de Lichtenwald, et il vous dira que vous ne devez pas, que vous ne pouvez pas contrevenir au dernier vœu d’Odilia! *
Le prince essaya de lui faire comprendre quels devoirs impérieux, quels préjugés inexorables lui imposait sa position souveraine ; l’opiniâtre bohé-
mienne s’agitait,- s'impatientait et ne voulait rien entendre. . • .
Enfin, Max reprit avec un faible sourire :
« Il y a là-dessous, bonne Paula, un sentiment de susceptibilité de notre part qui mérite indulgence; mais qu’importe la forme si au fond vos désirs se trouvent réalisés? Écoutez-moi : mes graves conseillers sont convenus en principe qu’on ne pouvait accepter un don de cette importance, mais aucun d’eux ne s’est avisé de se demander au moyen de quelles ressources la principauté pourrait un, jour solder le capital ou même les intérêts échus et à échoir. En réalité, nous sommes aussi gênés que jamais, et il me paraît impossible de payer une semblable tlette sans recourir à des extrémités devant lesquelles on recule toujours. Laissez-nous donc la vaine satisfaction de crier bien haut que nous ferons face à nos engagements, quand nous sommes en effet dans l’impuissance de nous acquitter. Si nos banquiers venaient jamais en France avec des sacs d’or ou d’argent pour désintéresser nos créanciers, alors seulement il serait temps de se plaindre et de protester..,. Vraiment, mademoiselle, çontinua-t-il en rougissant légèrement, je suis confus de vous montrer ainsi à nu les misérables moyens auxquels nous oblige notre fière pauvreté, mais je sais que la tante Paula est incapable d’abuser de mes aveux. » ,
Paula, malgré son inexpérience des affaires, comprit alors qu’en définitive sa volonté serait accomplie et le legs d’Odilia accepté; elle n’en demandait pas davantage. Femme d’action avant tout, elle s’inquiétait peu des petites subtilités derrière lesquelles s’abritait l’orgueil puéril des conseillers du Lichtenwald.
« Il suffit, reprit-elle ; je ne vous retiendrai pas plus longtemps, car votre charmante princesse doit vous attendre avec impatience.... Aimez-la, monsieur Max, aimez-la bien ; mais, je yous en conjure, n’oubliez pas non plus.... l’autre, celle dont vous portez au doigt l’anneau d’argent. Elle avait peu d’amis, et son souvenir est déjà effacé de la terre; il n’existe plus que dans votre cœur et dans le mien, et bientôt peut-être serez-vous seul au monde à cultiver ce précieux souvenir! »
Elle parut vouloir s’éloigner. Lichtenwald lui prit la main.
« Paula, chère Paula, lui dit-il avec chaleur, nous ne pouvons nous séparer ainsi. Puisque je -vous ai enfin retrouvée, vous me permettrez bien de m’occuper de votre situation personnelle et de vous demander..,.
— Rien, prince, répliqua Paula d’un ton farouche; et, cependant, ajouta-t-elle aussitôt en adoucissant sa voix, vous êtes la personne du monde à qui je regretterais le moins de devoir un bon office.
— Vous me direz pourtant où vous demeurez, afin queje puisse vous voir quelquefois, tout au moins veiller sur vous et vous protéger?
— Je n’ai pas besoin de protection; nul ne s’atta-
querait à si bas que moi. D’aiHeurs, ma pauvre retraite serait indigne de vous recevoir.... Allons! adieu, Max de Lichtenwald; que Dieu vous comble de prospérités, vous et les vôtres, car vous savez aimer!... N’essayez pas de me faire suivre; je vais marcher toute la nuit et demain matin je serai loin d’ici. L
— Promettez-moi du moins de me donner de vos nouvelles.
ODItlA.
— A quoi bon? je suis redevenue une humble bohémienne et j’ai pris en dégoût tout ce qui excite l’ambition des hommes. Je ne demande qu’à mourir bientôt seule et oubliée.
— Paula, né me laisserez-vous pas la consolation de satisfaire un de vos désirs? Formez-eh un, et peut-être.'...
— . Eh bien! donc, puisque vous le voulez, souvenez-vouà de ceci : Quand une pauvre femme de ma race s’arrêtera dans votre pays, ne soyez pas aussi cruel envers elle que votre aïeul Sigismond l’a été pour ma mère. »
En même temps, la rancunière Paula fit un signe de la main, et entra précipitamment dans le fourré où elle disparut. , .
Depuis cette soirée, Max ne la revit plus et n’entendit plus parler d’elle. Sans doute la bohémienne, selon son vœu, mourut seule et oubliée dans sa retraite inconnue.
A peu près à l’époque où la tante Paula s’était montrée au ^prince de Lichtenwald pour la dernière fois, on apprit dans lés départements formés de l’ancienne province de Lorraine , le mariage de Georges Vernon. L’ambitieux conseiller de préfecture, débouté de ses prétentions à la fortune Savinien, n’avait pas renoncé pour cela à la pensée d’arriver aux honneurs par un riche mariage. Aussi venait -il
d J épouser Mme Surville, autrefois institutrice d’Odilia.'
Que voulez-vous? Mme Surville était encore jeune, encore fraîche, encore jolie; elle ne manquait pas d’intelligence et d’expérience du monde. D’ailleurs et surtout elle tenait , tant des libéralités occultes de Savinien que de la’ générosité de Paula, quarante mille livres de rente, bien nettes et bien liquides ; or, de pareilles dots ne sont pas communes en province.
Il y avait bien quelque chose à dire sur feuM. Surville, dont la forme se dessinait d’une manière passablement nébuleuse dans l’obscurité du passé; mais qui songe au passé quand le présent a tant d’éclat?
D^autre part, la position de l’ancienne institutrice au prieuré avait bien été un peu équivoque; toutefois, il n’y avqit pas eu scandale, et la richesse actuelle de Mme Surville pouvait passer pour la juste rémunération des soins donnés à l’opulente héritière de Savinien.
Aussi le- monde ne trouva-t-il rien à redire à un pareil mariage, et les notabilités locales ne manquèrent pas d’assister aux fêtes brillantes qui le signalèrent.
Vernon paraissait ravi ; la fortune de sa nouvelle épouse, jointe à.celle qu’il devait posséder plus tard, lui donnait les moyens de parcourir, avec des chances certaines de succès, cette carrière des honneurs dans laquelle il se jetait avec tant de fougue ; et peut-être ses espérances n’ont pas été vaines.... qui sait?
De son côté, Blanchard, à force de recherches, était parvenu à découvrir, au fond de l’Auvergne et à Pa-
ris, des parents plus ou moins éloignés de feu Savi- . nien. *.
Les membres de la principale branche, à la vérité, n’avaient pas été encore retrouvés, et il avait fallu verser leur part de millions à la caisse des dépôts et consignations, où ils attendent peut-être encore leurs propriétaires.
Quant à la portion revenant aux autres collatéraux, elle fut répartie entre plusieurs individus; la plupart n’avaient jamais entendu parler de Savinien, et cette succession était pour eux comme si elle fût tombée du ciel.
Quatre millions échurent à un ancien porteur d’eau, qui, en apprenant l’heureuse nouvelle, devint fou de saisissement.
Trois autres millions revinrent à une famille de savetiers, dont le chef, après avoir touché son legs, ne cessa pas un' instant d’être ivre jusqu’à la fin de ses jours.
Je ne sais combien de millions tombèrent en partage à un charbonnier de la rue MoufTetard ; celui-ci, ne se trouvant pas assez riche, lui qui avait vécu pendant trente ans avec cinquante centimes par jour, voulut jouer à la Bourse et perdit tout.
Enfin, une centaine de mille francs seulement échut à de braves gens qui surent en faire un digne usage. C’était une pauvre veuve, arrière-cousine de Savinien qui avait six enfants. La bonne femme profita de ces ressources inattendues pour élever et établir convenablement sa famille. - '
Ce fut la seule partie de la riche succession qui fut bien employée*, mais la fortune aveugle s’était trompée sans doute!
Et Blanchard, en voyant ce que devenaient Tes sommes énormes que son patron avait amassées au prix de tant de soins et de fatigues, disait en soupirant :
« Pauvre Savinien !... C’était bien la peine ! »