LE DERNIER BOURGEON
Le printemps était revenu. Le comte Max avait pa<sé la plus grande partie de l’hiver dans la maison de campagne qu’il avait louée sur le bord de la rivière, en face du village de Clairefont, s'absentant seulement j>ar intervalles .pour aller rendre visite à son père dans la principauté. Mais depuis quelque temps, il occupait d’une manière permanente la villa,
où il vivait très - solitaire , en compagnie du vieux Fritz, son valet de chambre affectionné et son surveillant occulte.
Cette habitation, fort simple , appartenait à un fonctionnaire d’une ville voisine, qui l’avait fait construire pour s’y retirer plus tard.
Elle se composait de trois ou quatre pièces modestement meublées, mais d’une propreté exquise; un jardin, moitié potager, moitié d’agrément, dont un paysan du voisinage prenait soin, en était la dépendance. Une barque, attachée à un rocher devant la maison, avec le droit de pêche et de chasse sur la rivière, complétaient les avantages de cet humble domaine. Chaque jour, Max prenait la barque pour aller à Clairefont, tandis que Fritz, après avoir vaqué aüx soins du ménage, s’amusait à pécher à. la ligne en fumant sa pipe de porcelaine. Du reste, le maître et le domestique vivaient dans un entier isolement.
Cependant, un jour de ce printemps' qui venait de commencer, la petite maison du bord de la rivière avait repris quelque animation. ‘ . .
Fritz, revêtu d’une livrée neuve, faisait avec empressement les honneurs de là cuisine à un autre domestique récemment arrivé. . -
Dans le salon réservé au maître du logis, Max recevait d’un air de cordialité mélancolique un visiteur qui se confondait en salutations et en témoignages de respect ; ce visiteur était le baron Schwartz.
Après les premiers compliments, le baron se mita examiner avec intérêt le jeune Lichtenwald , qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs mois; il le trouva maigri, pâle et abattu.
Max, autrefois si recherché dans sa mise, était vêtu
avec une négligence qui trahissait l’abandon de soimême. Son air -triste, ses manières languissantes, le son de sa voix, attestaient une douleur qui, pour ne pas se manifester bruyamment, n’était pas moins profonde. ' : -
« Son Altesse avait raison, monsieur le eomte, dit Schwartz avec un soupir, et toutes ses inquiétudes se trouvent justifiées. Vous dépérissez ici à, vue d’œil; il est temps de vous arracher aux idées qui vous minent et vous tuent. Votre auguste père, malgré son désir de ne pas déchirer votre cœur, m’â envoyé pour vous supplier de revenir auprès de lui au plus vite, et vous voudrez bien cette fois, je l’espère, vous rendre à son vœu. »
Max secoua la tête :
. « C’est impossible, Schwartz, répliqua-t-il ; j’écrirai
à mon père pour le conjurer de prendre patience encore un peu de temps. Je dois rester dans ce pays jusqu’à ce que.... jusqu’à la fin, ajouta-t-il avec une sorte de gémissement.
— De grâce, monsieur le comte, songez au chagrin de Son Altesse.... Eh bien ! ce que je n’ai pas voulu vous dire d’abord, de peur d’alarmer votre tendresse filiale, je me vois forcé de vous l’apprendrè : Le prince est malade; une langueur de fâcheux augure .s’est emparée de lui, et rien peut-être, si ce n’est la présence de son fils, ne pourra vaincre cernai.
— Vous me navrez, Schwartz; mais l’état de mon père est-il donc assez grave pour ne pas me permettre de passer ici quelques heures encore, tout au plus quelques jours? Oui, -quelques jours suffiront, j’en ai la triste certitude ! »
Sans doute Schwartz avait un peu exagéré la mala-
die du vieux prince, car un délai si court ne lui parut pas déraisonnable.
« Qu’il soit fait selon votre volonté, répliqua-t-il ; vous écrirez à Son . Altesse pour lui annoncer votre prochaine arrivée, et sans doute cette bonne nouvelle préparera sa guérison.,.. Mais pardon, monsieur le comte, un vieil ami tel que moi a le droit peut-être de s’immiscer dans vos secrets; permettez-mof donc de vous demander où vous en êtes avec.... avec une personne qui, je le sais, mérite tous les égards?
— Et aussi toute Tadmiration, toute la pitié! répliqua Max avec entraînement. Ne m’interrogez pas, cher baron, car je n’aurais à vous apprendre que malheurs et souffrances dans le présent, sinistres prévisions pour un avenir prochain.
— Ainsi la raison de cette pauvre jeune fille...
— Sa raison est perdue sans ressources, et c’est une consolation pour ses amis de songer quelle n’a plus qu’irnparfaitement conscience d’elle-même.
— Mais du moins sa santé s’améliore-t-elle depuis l’arrivée des beaux jours, ainsi que l’on en avait conçu l’espoir?
— Il n’y a plus d’espoir r »
Schwartz reprit après un moment de silence :
« Je comprends votre douleur, monsieur le comte ; mais, alors, pourquoi vous obstiner à demeurer dans ce pays? La jeune demoiselle, si j’en crois une lettre, ancienne déjà, qui m’a été communiquée par Son Altesse, refuse de vous voir....
— Les circonstances ont changé depuis la lettre dont vous parlez, mon cher baron; maintenant je vais chaque jour au château, et j’y suis parfaitement accueilli par Odilia.... bien que peut-être, ajouta-t-il
avec un soupir, je rie doive pas être fier de cette faveur !
— Que voulez-vous dire, monsieur le comte?
— Vous vous souvenez., Schwartz, d’un pauvre enfant, d’un jeune oiseleur qu’Odilia avait pris en affection, et qui fut renversé par un cheval furieux en môme temps que M. Georges Vernon? »
. Le baron fit un signe affirmatif.
« Ce jeune homme, malgré l’insuffisance de son éducation, avait des sentiments -nobles et élevés, et Udilia, dans sa naïve exaltation, l’avait pris pour héros d’une de ces tendres pastorales que rêvent parfois les jeunes filles. Mais la réalité brutale s’est plue à souffler sur ces brillantes illusions, et le pauvre André est mort.... il s’est éteint doucement dans les bras de sa mère, le jour même de mon duel avec M. Georges Yernon.
— Ah! ah! et comment va-t-il, cet insolent roturier qui a osé diriger son épée contre le fils du prince de Lichtenwald? » interrompit Schwartz avec . dédain.
— Mais fort bien, si j’en crois les dernières lettres arrivées de la ville, et c’est un regret de moins pour moi, car je 11e manque pas d’autres. soucis,... Je vous disais donc que, depuis la mort d’André, un brusque revirement-s'était opéré -en ma faveur dans l’esprit des dames Savinien. Mjle, Paula connaissait mon séjour ici; ma discrétion , mon amour profond et désintéressé pour sa nièce l’avaient touchée; elle me fit prier devenir au château. Elle m’accueillit avec bienveillance; nous souffrions d’une douleur commune, nous pleurâmes ensemble.
« Bientôt elle voulut aussi me présenter à Odilia,
dont le dérangement d’intelligence, sauf quelques alternatives de plus en plus courtes et plus rares, était devenu permanent.
« On avait caché à la jeune fille la mort d’André; elle ne sortait maintenant que dans le jardin ou dans le parc; Paula ne savait plus quelle fable imaginer pour calmer l'agitation d’esprit de sa nièce. On m’admit enfin auprès de Mlle Savinien, dans l’espoir de lui causer une distraction salutaire, mais non sans trembler dos résultats possibles de l’expérience. Ouel fut notre étonnement à tous quand Odilia, non-seulement ne me reconnut pas pour ce que j’étais, mais encore me prit pour cemême André à qui elle avait voué une tendresse si complète et si pure ? C’était lui qu’elle croyait revoir, mais grandi, revenu à la santé, pourvu de tous les avantages dont elle s’imaginait , dans sa folié, l’avoir doué ellemême. Qui aurait eu le courage de détruire son erreur? . ; '
« Depuis ce moment, je dois aller chaque jour au château ; Odilia me témoigne la plus touchante affection, elle m’adresse les paroles les plus tendres. Jugez de mon supplice, Schwartz, quand je songe que ces projets sont des illusions insensées, surtout quand je me souviens que ces témoignages, de tendresse ne s’adressent pas à moi, mais à un autre qui n’est plus, tout au moins à un être idéal, créé par l’imagination malade de cette pauvre enfant? »
Le baron écoutait avecun vif intérêt.
« Voilà, reprit-il, une situation bien étrange et bien douloureuse. Mais la satisfaction qu’éprouve Odilia de vous avoir près d’elle 11’a-t-elle donc exercé aucune influence favorable sur sa santé?
ODIL1A.
— Nos vœux et nos espérances à cet égard ne se sont pas réalisés. Odilia, au dire du docteur, serait atteinte d’une maladie organique, héréditaire dans sa famille, et qui, une fois déclarée, ne laisse aucune chance de guérison. Aussi décline -t-elle chaque jour et à peine a-t-elle conservé la force de se mouvoir. Elle attribue sa faiblesse croissante au dépérissement de cet arbre mystérieux auquel on suppose que son existence est attachée, et, s'il faut l’avouer, Schwartz, moi-môme, par moments, je suis tenté de croire à une intervention fatale dont je sens la maligne influence sans pouvoir l’expliquer. »
Schwartz aspira lentement une prise de tabac.
« Je suis de plus en plus convaincu, monsieur le comte, reprit-il, que j’ai bien fait de venir. Vous souffrez, votre tête s’exalte, et il serait à craindre... Je ne vous quitte plus, jusqu’-à ce que tout soit fini. Son Altesse ne me pardonnerait pas de vous avoir laissé livré à vous-même dans des circonstances si fâcheuses.... Ne vous serait-il pas possible de me présenter au prieuré? Je voudrais juger par moimême de l’état des choses, examiner avec des yeux non prévenus..'.. , .
— Rien de plus facile, baftm, répliqua Max en se levant ; la tante Paula n’a pas persisté dans son système d’isolement, qui n’a produit aucun bon résultat ; et d’ailleurs Odilia, sans doute, ne vous reconnaîtra pas. Justement, voici l’heure où je me rends chaque jour au château, et, si vous n’étiez disposé à m’accompagner, je serais dans l’obligation de vous demander congé... Eh bien ! êtes-vous prêt? *
— Me voici, » répliqua Schwartz en se levant à son tour.
Leurs préparatifs ne furent pas longs, et ils quittèrent la maison, après que le comte eut donné quelques ordres aux domestiques.
On entra dans le bateau qui était amarré devant la porte, et Max s’empressa de le détacher ; puis il jeta sa redingote noire sur un banc et se mit à manier les rames avec dextérité. Le diplomate ne put retenir un geste de surprise en voÿant lè fils de son souverain remplir lui-même l’office de batelier.
« Bah ! nous ne sommes pas ici dans la principauté, » dit le comte avec un sourire triste.
En quelques minutes ils eurent traversé la rivière ; Max attacha sa barque au tronc d’un saule, se rhabilla, et les deux amis prirent terre en face de Clairefont. •
Une extrême activité régnait dans le village.
De nombreux ouvriers travaillaient à déblayer un vaste terrain et à élever des bâtiments qui semblaient devoir être considérables.
« Vous voyez déjà l’accomplissement d’un vœu fait par Mlle Paula pour la guérison de sa nièce, dit le comte à son compagnon ; on va construire ici un hospice, une école, une nouvelle église, et des sommes importantes sont affectées à la dotation de ces établissements hospitaliers... Hélas! tout cela sans doute ne la sauvera pas ! »
Ils traversèrent le village. Les gens qu’ils rencon-* traient les saluaient avec respect, car on savait qu’ils allaient au château. Gomme ils passaient devant la maison de la veuve Gambier, Max vit l’aveugle assise sur une chaise devant sa porte et se chauffant au soleil; elle avait les coudes posés sur ses genoux et la tête dans ses mains, l’attitude du désespoir. La petite
servante, qui travaillait à quelques pas d’elle, l’observait avec sollicitude.
Le comte ne put résister au désir d’adresser quelques consolations à cette pauvre créature si malheureuse. Il fit signe au baron, et s’engagea dans l’étroit passage pratiqué entre les deux haies d’aubépine, alors couvertes de fleurs embaumées.. Au bruit des pas, l’aveugle ne devint pas attentive, ne changea pas de posture. Que Juî importait? elle n’attendait plus personne.
Max la salua; sa voix paraissait bien connue de Mme Gambier, qui se redressa enfin et tourna vers lui ses yeux fixes, -où la source même des larmes était tarie. Elle écouta les encouragements qu’on lui donnait, mais elle n’y répondit pas et secoua la tête.
« Ne pourrais-je rien pour vous, madame Gambier ? poursuivit le comte au moment de continuer son chemin. -
— Merci , répliqua l’aveugle avec effort, Si les biens du monde pouvaient quelque chose à ma peine, je n’aurais pas sujet de me plaindre; mais à quoi me serviraient toutes les richesses de la terre à présent? »
Elle reprit après une. courte pause :
. « Gomment va4-e//c aujourd’hui, monsieur Max ?
— Je l’ignore encore; je me rends au prieuré; mais je n’espère plus ! -
— Les anges ont tous hâte de retourner au ciel ! » répliqua l’aveugle avec un gémissement.
Max et son compagnon s’éloignèrent. Ils parcoururent d’un bon pas, mais en silence, la longue avenue qui conduisait au prieuré, et ils atteignirent enfin le château. La grille n’en était plus fermée
comme le jour de l’arrivée de Georges Vernon, el le rébarbatifconciergeFrançois n’arrêta pas les visiteurs au passage. Néanmoins l’habitation avait conservé je ne sais quel aspect lugubre; aucun bruit ne s’élevait de l’intérieur, elle paraissait abandonnée.
Gomme Lichtcnwald et le baron Schwartz traversaient le vaste et sonore vestibule du rez-de-chaussée, ils rencontrèrent Blanchard qui, tête nue et l’air bouleversé, venait en sens inverse.
L’intendant s’approcha préeipilamment de Max.
« Ah ! monsieur le comte, dit-il avec émotion, tout est fini Cette fois, je le crains.... Pauvre chère demoiselle ! Que lui servent donc ses grâces, sa beauté, ses richesses?
— Au nom du ciel , demanda Max tremblant , qu’est- il donc arrivé de nouveau?
— Mademoiselle est au plus mal, et je cours audevant du docteur, bien que sans doute les secours de l’art doivent être inutites !
— Où sont ces dames en ce moment, monsieur Blanchard ?
— Sur la terrasse, où mademoiselle a voulu être transportée. »
Sans en demander davantage, Max se dirigea vers -le jardin, et le baron le suivit.
En arrivant sur la terrasse, ils comprirent pourquoi le château paraissait désert; les domestiques, hommes et femmes, formaient çà et là des groupes affligés ; autour de l’arbre natal. d'Odilia était un groupe principal d'où la douleur et le désespoir semblaient rayonner sur les autres assistants.
C’était d’abord Odilia, pâle, diaphane, drapée dans une de ces amples robes blanches que les peintres
donnent aux anges. Elle était étendue dans une chaise longue qui avait servi à la transporter. Une femme de chambre soutenait au-dessus de sa tête une ombrelle de soie rose pour la préserver des ardeurs, du soleil* et le reflet légèrement incarnat de l’ombrelle répandait seul une nuance de vie sur les traits de la jeune fille mourante. De l’autre côté se tenait la tante Paula, attentive, muette, surveillant chaque mouve^ ment de la malade, devinant ses désirs à des signes imperceptibles. Le vieux jardinier Simon, en costume de travail, était agenouillé au pied du tilleul, et observait quelque chose d'un air d’anxiété croissante.
Cet arbre, auquel une existence si chère paraissait être attachée, contrastait, par son aspect nu et désolé, avec les autres arbres du jardin. Autour de lui la nature s’était réveillée sous l’influence puissante du printemps ; les oiseaux chantaient leurs amours en bâtissant leur nid ; les insectes se poursuivaient en bourdonnant dans l’air tiède; le germe brisait son enveloppe, le bouton s’épanouissait; la vie débordait de toutes parts, et avec la vie apparaissait la beauté qui accompagne la jeunesse et la vigueur.
Les lilas abandonnaient à la brise les parfums de leurs belles grappes flottantes ; les poiriers balançaient leurs rameaux où le feuillage vert s’entremêlait aux fleurs blanches, espoir du prochain automne; les pêchers secouaient leurs pétales roses sur le gazon des boulingrins. Dans les plates-bandes, les plus humbles plantes elles-mêmes avaient part à cette fête du renouveau ; la tulipe étalait sa corolle aux mille couleurs; les jacinthes dressaient leurs hampes munies de clochettes bleues à l’odeur suave ; le narcisse jaune
s’enorgueillissait de sa couronne d’or. Seul, l’arbre d’Odilia conservait sa mine sombre et triste des mauvais jours d’hiver.
Il était là, sec et dépouillé, au milieu du jardin dont il avait eu si longtemps la royauté.
Ce n’était pas pour lui que le ciel était resplendissant, la terre féconde, . que l’air se chargeait d’arômes vivifiants. Aucune feuille ne verdissait, aucun bouton n’apparaissait sur ses branches. Une main attentive et savante l’avait pourtant taillé en temps opportun, afin d’appeler la sève dans ses canaux, mais la sève ne montait plus.
L’extrémité de ses rameaux n’avàit même pas cette teinte pourprée qui, dans le tilleul, présage la nouvelle pousse; tout était mort, fragile, cassant; une mésange qui se fût posée sur une de ses vergettes l’eût brfsée de son poids.
Cependant il restait au pauvre arbre déshérité un dernier signe d’existence; à la base de son tronc, un peu au-dessus du sol, avait poussé un bourgeon chétif. Ce bourgeon s’était ouvert et avait produit trois ou quatre folioles d’un vert tendre, mais flasques, humides, sans vigueur. Malheureusement c’était l’efl'ort suprême de la nature expirante; le mince jet de sève qui avait produit cette verdure étiolée semblait s’être arrêté tout à coup. Les petites feuilles ouvertes de la veille se flétrissaient, se ridaient, pendaient vers la terre, et un rayon de ce chaud soleil, si salutaire au reste de la nature, allait d’un moment à l’autre les dessécher sans pitié.
C’était cette brindille verte que contemplaient Odilia, Paula, le jardinier Simon.
Celui-ci, agenouillé devant l’arbre, faisait un écran
de son- chapeau, afin de préserver le bourgeon précieux des ardeurs du soleil. Mais, en dépit de ces précautions, les folioles s’inclinaient de plus en plus • vers la terre, à mesure qu’augmentait la chaleur du jour.
Au moment où Max et le baron parurent sur la terrasse, les domestiques saluèrent avec fespectet se mirent à chuchoter ; cependant on se tut en voyant la tante Paula se retourner. Elle avait entendu le sable de l’allée crier sous les pas des arrivants, et elle avait froncé le sourcil avec impatience. Quand elle aperçut le comte, elle s’élança impétueusement vers lui. •'
« Ah! vous voici enfin! dilrelle d’une voix altérée: je vous attendais et j’avais peur que vous n’arrivassiez trop tard.... » ' . .
Puis se tournant vers le baron:
« Vous venez lq chercher, poursuivit-elle; je vous le rendrai bientôt.... Prenez- patience. »
Elle entraîna Max vers l’arbre natal.
« Qu’y a-t-il donc, mademoiselle ? balbutia le comte hors de lui.
— 11 y à que les terribles prophéties du hazenmeister s’accomplissent malgré moi ; il y a que la tille de ma sœur Salomée n’a pu éviter la sentence terrible portée contre la race de Magnus Herman.... L’heure est venue. » • . . •
Max aîlaitlui demander l’explication deces étranges paroles, mais on approchait d’Odilia, et ils se turent l’un et l’autre, tandis que Schwarlz, par discrétion, s’arrêtait à quelques pas, le chapeau à la main.
Odilia, étendue dans sa chaise longue, ne faisait aucun mouvement ; le sang paraissait déjà s’ètre re-
tiré de ses membres, qui avaient la transparence et la blancheur de la cire. A. la vue de Max, elle essaya de lui tendre la main, mais k pauvre petite main n’eut qu’im tressaillement presque insensible, et demeura immobile sur le coussin qui la soutenait.
Max mit un genou en terre sur le gazon devant la mourante. Un faible sourire se joua sur les lèvres décolorées d’Odilia. , .
« Ami, dit-elle d’une voix éteinte, quoique douce et argentine encore, nous pouvions être si heureux ! Le destin ne le veut pas. Mon temps d’épreuves sur la terre est fini ; mon arbre est desséché, et la dryade, ta protectrice va te quitter.... Mais me voistu, peux-tu m’entendre encore? Il me semble que déjà je ne suis qu’une ombre, une légère vapeur qui flotte dans l’air au moment de se dissiper. »
Max répondit qu’il la voyait, qu’il l’entendait.
« Reçois donc mes adieux, poursuivit la jeune fille; je te laisse beau, riche et puissant, toi que j’ai trouvé si pauvre et si humble. Mais quoique nous soy r ons séparés en apparence, je n'en serai pas moins toujours présente autour de toi; je serai la brise fraîche qui caressera ton front, je serai l’oiseau qui chantera audessus de ta tète, le ruisseau qui murmurera dans le gazon à tes pieds. Quand une bonne et grande pensée germera dans ton cœur, ce sera moi qui l’y aurai semée. La nuit, je protégerai ton sommeil, je t’apparaîtrai quelquefois dans tes rêves, avec ma robe blanche et ma couronne d’étoiles, comme ta fée protectrice et ton ange gardien. » . '
Max ne répondait pas, son cœur se brisait. D’ailleurs, qu’eût-il répondu? Il prêtait encore l’oreille, mais la voix devenait de plus en plus faible et indis-
tincte ; les mots étaient incohérents, sans suite ; bientôt même ce ne fut plus qu’un murmure qui allait toujours en s’amoindrissant. -•
En ce moment, le jardinier jusque-là* penché au pied du tilleul, se releva lentement et, montrant le pelit rameau flétri et desséché :
« Pas moyen! dit-il avec tristesse.; le hâle est plus fort que moi.... Pour le bourgeon et pour l’arbre tout est fini.
— Et ma nièce est morte ! » s’écria Paula d’une voix déchirante en tombant évanouie sur le gazon.
Le comte, qui tenait la main d’Odilia dans la sienne, n’avait éprouvé aucune secousse, n’avait remarqué aucune de ces convulsions qui marquent d’ordinaire la séparation de l’âme et du corps. Au cri poussé par la tante Paula, il regarda lixement la-jeune fille.... 11 n’était que trop vrai ; l’œil encore ouvert était toujours caressant, les lèvres souriaient toujours, mais l’esprit s’était envolé quand Simon avait annoncé que l’arbre était mort.
Max demeura comme anéanti.
Les domestiques, qui remplissaient le jardin, et à qui la douleur n’ôtait pas la faculté d’observer, firent une remarque singulière. Au moment où Odilia rendait le dernier soupir, un nuage, le seul qui fût alors dans le ciel bleu, passa devant le soleil et assombrit tout à coup l’atmosphère. Les oiseaux cessèrent de chanter, les insectes de voltiger et de bruire, comme au moment d’une éclipse, et la nature parut en deuil. Mais le nuage s’éloigna , l’astre du jour se montra de nouveau ; les chants, les bourdonnements recommencèrent; au bout de quelques minutes, la campagne avait repris son
aspect joyeux. Rien n’était changé.... Seulement une belle et noble créature ne devait pas se ranimer comme les oiseaux et les abeilles ; son front ne devait pas se relever comme les fleurs sous les tièdes baisers du soleil.
Le médecin, qui accourait en toute hâte, conduit par Blanchard, trouva les assistants en prières ou les yeux pleins de larmes, Paula évanouie, et Max toujours agenouillé, pressant convulsivement contre ses lèvres une main glacée qu’il ne pouvait plus réchauffer. • . . "
Le soir, le bon docteur, en essuyant une larme que lui' arrachait le souvenir de la poétique Odilia, disait à des personnes du village qui lui demandaient des détails sur ce triste événement :
« G’est un cas curieux pour la science. De toutes -les anomalies bizarres que j’ai eu l’occasion d’étudier dans certaines organisations de jeunes filles, celle-ci est la plus inexplicable. Aussi, le docteur Z*** et moi, comptons-nous en faire un rapport à l’Académie de médecine.... qui probablement n’en connaîtra pas mieux les causes que nous ! » '
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